Égalités / Société

Il serait temps d'admettre que les violences sexuelles sont un problème collectif

Temps de lecture : 4 min

Pour briser la loi du silence, il faudrait une révolution de la société.

Le Consentement de Vanessa Springora revient sur sa relation avec l'écrivain Gabriel Matzneff alors qu'elle n'avait pas encore 15 ans. | Martin Bureau / AFP
Le Consentement de Vanessa Springora revient sur sa relation avec l'écrivain Gabriel Matzneff alors qu'elle n'avait pas encore 15 ans. | Martin Bureau / AFP

À votre avis, combien va-t-il falloir de révélations sur des histoires de violences sexuelles avant qu'on admette que nous avons un problème?

Je veux dire: un problème collectif. Un problème qui dépasse le cadre du cas particulier, de la vie privée, de l'exception terrible, du «elle a vraiment pas eu de chance», du «en même temps, elle aurait pu s'y attendre», voire du «bah tout ça, c'est la faute de sa mère» (affirmation employée aussi bien pour parler des victimes que des agresseurs).

L'autre jour, j'ai lu cet article de l'Obs racontant le combat d'Eva Thomas, qui a parlé publiquement de l'inceste par son père dont elle avait été victime quand elle avait 15 ans. Son témoignage a été considéré comme un tournant. Le silence autour de l'inceste était fini. La parole se libérait. Plus rien ne serait comme avant. C'était en 1986.

Inertie

Visiblement, une prise de conscience n'est pas un phénomène instantané. Il semble qu'à l'échelle d'une société, c'est quelque chose qui s'inscrit dans un temps long. Looong. Trèèès long. On comprend quelque chose, et puis on oublie un peu, et ça revient, et à chaque retour du sujet on peut espérer qu'il s'inscrit un peu plus profondément dans les consciences jusqu'à amener peut-être, un jour, qui sait, un déclic.

Je pourrais écrire toutes les semaines que nous avons un problème de violences sexuelles, j'aurais toujours l'impression de sortir comme un scoop un truc qu'on rabâche depuis des dizaines d'années. Les violences sexuelles ne sont pas des anomalies dans notre société, ou des exceptions. Elles sont inscrites profondément dans notre histoire. Elles en sont une émanation logique. Les rapports de pouvoir et de domination qui hiérarchisent notre vivre-ensemble sont indissociables de ces violences. Notre rapport au corps, à l'altérité, à la force et à l'autorité conduit à la reproduction de ces violences. Ce qui implique que pour lutter contre ces violences, il faut changer la société. On ne pourra pas se débarrasser des violences sexuelles sans tout modifier. Et tant qu'on croira qu'on peut les traiter au cas par cas, qu'on ne comprendra pas que la prévention passe par une forme de révolution, il ne se passera rien.

Les enfants en première ligne

Après avoir entendu les femmes, il était clair que la séquence suivante concernerait les enfants. Parce que, là encore, on doit le répéter indéfiniment, les premières victimes de viols en France ne sont pas les femmes, mais les mineur·es.

Cette année, le sujet est apparu dans les radars médiatiques à plusieurs reprises. Le témoignage d'Adèle Haenel (concernant des faits remontant aux années 2000) et le témoignage de Vanessa Springora (les faits datent des années 1980).

L'éternel retour de Roman Polanski (pour des faits allant des années 1970 aux années 1980), l'arrestation de Joël Le Scouarnec, chirurgien (avec 349 victimes potentielles pour les années 1990, 2000 et 2010), l'enquête sur la pédocriminalité dans le milieu du sport amateur.

Ensuite, il y a les cas moins médiatisés. Ce garçon de 14 ans victime d'une agression sexuelle par un animateur d'un centre de loisirs pendant les vacances de Noël, cette petite fille de 3 ans victime d'un viol par le directeur du centre de loisirs.

La loi du silence

Et enfin, il y a tout le reste. L'énorme continent immergé des violences sexuelles contre les mineur·es qui ont lieu tous les jours et qu'on ne peut voir parce qu'elles sont soumises à la loi du silence. Parce que j'écris sur ces sujets, les gens ont tendance à m'en parler. À un moment donné, après tellement de confidences de victimes ou de proches de victimes (et je leur suis infiniment reconnaissante de leur confiance), je me suis demandé dans quelle mesure cela me donnait une vision déformée de la situation réelle. Je subissais peut-être un effet de loupe. Mais le temps passant, j'en viens à la conclusion inverse. Je ne vois encore qu'une toute petite partie de l'iceberg. Muriel Salmona, qui travaille sur le sujet depuis tellement d'années sans être suffisamment entendue, ne cesse d'alerter sur la sous-estimation des chiffres.

En lisant Le Consentement, j'ai justement beaucoup pensé au travail de Salmona. Ce récit m'en a semblé être une illustration parfaite. À la fois, Springora décrit son consentement, son amour et son désir pour cet homme. Elle raconte comment le terme de «pédophilie» qu'emploie sa mère n'a aucun sens pour l'adolescente qu'elle est à l'époque et qui ne se perçoit plus comme une enfant (et que c'est maintenant qu'elle est devenue mère qu'elle voit les ados de 14 ans et qu'elle comprend à quel point elle n'était pas une adulte à l'époque. Une expérience que nous sommes nombreuses à faire –découvrir le fossé énorme entre ce qu'on croit être en tant que jeune fille à 13 ou 14 ans, et la réalité de cet âge qui apparaît quand on est plus vieilles et qu'on regarde ces gamines). Et d'un autre côté, alors même qu'elle se pensait consentante, les conséquences terribles que cette histoire a eu sur sa sexualité, son rapport aux autres et tout simplement sur sa santé psychique, conséquences qu'elle était évidemment incapable d'anticiper à 14 ans. C'est ce que Muriel Salmona étudie sous le terme de «mémoire traumatique».

Quand on admettra enfin que nous avons un problème de société, cela signifiera que nous pourrons changer beaucoup de choses, aussi bien dans l'éducation, la justice, le médical, que simplement dans nos rapports familiaux. Le signal le plus fort qui pourra être donné, ce sera le jour où les politiques s'empareront du sujet et nous donneront des moyens à la hauteur de l'enjeu. Si on les entend aussi peu s'exprimer sur ces violences, c'est bien le signe que cela relève encore pour la majorité d'entre eux d'un sujet d'ordre privé. Pourtant, les violences sexuelles sont un sujet politique qui concerne la vie de la cité.

On ne peut pas continuer comme ça, sans agir. Parce que le problème ne va pas se résorber tout seul, comme par magie. Il y a un élément du livre de Vanessa Springora qui a été étonnamment peu relevé. Une chose qui n'apparaissait dans aucun des récits faits par Gabriel Matzneff. Un jour, Springora lui demande si lui-même, enfant, a connu ce genre de relation. Et il lui confirme que oui; que quand il avait 13 ans, il a connu un adulte qui l'a «initié». Alors attention, il est bien évident que la plupart des victimes ne reproduisent pas ces violences une fois devenues adultes. Mais il suffit qu'une petite portion le fasse pour que l'on comprenne à quel point cela ne cessera pas tout seul.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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