Life

Sexe: la honte du coup d'un soir

Jessica Grose, mis à jour le 29.03.2010 à 9 h 49

Si les femmes culpabilisent pour leurs aventures sans lendemain, c'est parce l'Amérique vit un nouveau cycle de conservatisme.

Bath 3. Flickr CC ValetheKid

Bath 3. Flickr CC ValetheKid

Incontestablement, Julie Klausner a couché avec pas mal de losers et de pervers, des expériences qu'elle relate dans I Don't Care About Your Band («Je m'en fiche, de ton groupe»), un recueil de nouvelles drôle et incisif. Si ces aventures ne l'ont pas blessée à vie, elle se sent pourtant mal. Et ensuite, elle se sent mal de se sentir mal. «Quand on pleure parce que rien ne fonctionne comme on voudrait, c'est pas seulement parce que ce type avec qui on a couché a oublié jusqu'à notre existence, écrit-elle, on pleure aussi parce qu'on a honte d'être en train de pleurer.»

Pourquoi devrait-on avoir honte, au juste? Après tout, Klausner est une féministe qui ne voit pas où est le mal dans le sexe sans sentiments. Mais elle n'est pas la seule à avoir récemment exprimé cette culpabilité dans ses mémoires: Hephzibah Anderson regrette tellement ses aventures qu'elle a tout simplement décidé de s'abstenir de tout acte de «pénétration sexuelle» (selon ses propres termes) pendant 12 mois. «Il y a une petite partie de moi qui ne peut pas s'empêcher de me juger, et toutes ces femmes qui mentent systématiquement sur leur nombre de partenaires dans les sondages me jugent vraisemblablement elles aussi», écrit-elle dans Chastened («Assagie»), qui sort cet été, et qui raconte cette traversée du désert qu'elle s'est imposée. «Nous, femmes libérées, jetterons le blâme sur la morale victorienne et ses moeurs surannées et repressives, sur nous-mêmes, pour n'avoir pas su résister à la tentation, et nous refuserons d'admettre nos sentiments.»

Féminisme contre conservatisme

Mais d'où vient cette honte rétroactive? Des études sérieuses ont montré que les aventures sans lendemain ne sont pas néfastes sur le plan psychologique, et il n'y a que les porteurs d'anneaux de pureté pour penser que c'est une erreur d'avoir des rapports sexuels avant le mariage. Certains sites féministes estiment qu'il est de notre «devoir féministe de 1) rechercher le plaisir et s'en octroyer le droit, et 2) faire du monde un endroit plus orgasmique pour les autres femmes.»

Pourtant il semble y avoir un autre élément culturel en jeu, qui serait la cause de tous ces regrets mentionnés par Klausne et Anderson. Une sorte de vague de conservatisme sexuel anti-orgasmique et qui vous fait vous détester quand vous repensez à la nuit dernière. Il semble que ces regrets d'ordre sexuel se manifestent uniquement par «cycles», et nous sommes vraisemblablement en plein dedans. Dans les années 1960, Helen Gurley Brown, alors rédactrice en chef de Cosmopolitan, écrivait dans Quitte ou double que «le sexe est quelque chose de fantastique, et que l'on devrait en profiter au maximum», comme le résume The New Yorker.

Dans les années 1970, la révolution sexuelle atteint son paroxysme avec le concept de «zipless fuck» («la baise pour la baise») d'Erica Jong. A la fin des années 1970, dans When Everything Changed: The Amazing Journey of American Women from 1960 to the Present («Quand tout a changé: L'incroyable aventure des Américaines de 1960 à nos jours»), Gail Collins raconte que les femmes étaient obsédées par la propagande anti-casual sex du roman A la recherche de M. Goodbar, qui «brossait un tableau si lugubre du nouvel ordre moral qu'on peut se demander comment toute une génération n'est pas immédiatement rentrée dans les ordres». Et puis il y eût la «peur de la vieille fille», entretenue par des récits s'articulant autour de «séduisantes femmes d'affaires esseulées». Collins explique:

La Révolution est finie, annonçait Time en 1984. Mais ce qui l'était réellement, ça n'était pas le changement spectaculaire dans ce que ressentaient les femmes pour cette «politique» du deux poids deux mesures qui avait été au coeur de la révolution sexuelle. Ce qui était fini, c'était son extrêmisme: les orgies, les rencontres dans la foule d'un concert de rock ou dans la queue pour l'embarquement, et les relations sexuelles qui s'ensuivaient quasi-systématiquement, derrière un arbre ou dans les toilettes d'un avion. «La différence, maintenant, c'est que les choses sont devenues un peu plus compliquées. Les femmes qui viennent nous voir ont l'air d'avoir envie de connaître leurs partenaires», explique le directeur du centre médical de l'Université de Wheaton.

Mais les regrets d'aujourd'hui semblent plutôt constituer une réponse à l'archétype Girls Gone Wild des années 1990. Dans Les nouvelles salopes, Ariel Levy décrit cette nouvelle image de la sexualité positive comme «une version putassière et cartoonesque de la sexualité féminine, et tellement omniprésente qu'elle n'a plus rien d'exceptionnel». Il fallait danser sur les tables comme Paris Hilton et porter des jambières en cuir en se trémoussant comme Christina Aguilera à 22 ans dans le clip de Dirrrty —ou tout du moins trouver ça excitant— pour ne pas se faire traiter de vierge effarouchée. Il fallait aller dans des strip-clubs et porter le lapin Playboy en collier comme Carrie Bradshaw dans Sex and the City.

Mais au bout d'un certain temps, on s'est rendu compte que tout ça n'était pas vraiment notre truc, comme l'explique Tina Fey dans une interview donnée à Vogue au début de l'année. On nous a refilé «une sorte de version Spice Girls du féminisme. On était censées porter des t-shirts au-dessus du nombril et sauter partout. Mais vous savez quoi, et bien ça n'a pas pris».

Le fondateur de Girls Gone Wild, Joe Francis, a été incarcéré, Christina Aguilera a épousé un gentil garçon juif, fait un bébé, et a été remplacée par la virginale Taylor Swift, 19 ans, qui chante de chastes chansons d'amour sur Roméo et Juliette. Paris Hilton ne fait plus que rarement parler d'elle dans les journaux people, et ça fait un bail qu'on n'a pas vu son entrejambe. Et le personnage de Carrie Bradshaw s'est marié et vit désormais la vie conjugale rêvée à New York.

Bonheur conjugal

Et puis il y a le revers de la médaille à ce fantasme de la strip-teaseuse: le bonheur conjugal est désormais ce à quoi aspirent les jeunes femmes, et c'est pour cela qu'en appelant les femmes à se caser avec Monsieur Pas Trop Mal dans son nouveau livre Marry Him («Epouse-le») Lori Gottlieb a touché un point très sensible. Il suffit de lire des articles sur la «peur de la vieille fille», comme celui publié dans le New York Times en janvier dernier, où l'on affirme que toutes ces femmes magnifiques et qui réussissent sont «victimes d'une inversion des rôles» qui les privera d'un mari, puisqu'elles gagnent désormais plus d'argent que les hommes.

Au début de la décennie, nous avons complètement intériorisé tous ces nouveaux messages culturels conservateurs: «73% des femmes nées entre 1977 et 1989 accordent une place essentielle au mariage», écrit Hannah Seligson dans le Wall Street Journal. Si c'est à ça qu'aspire la Génération Y, le mariage, pas étonnant donc que les aventures sans lendemain soient un peu plus compliquées qu'avant, et servent même parfois à juger un individu.

Fin février, un étudiant de première année de Princeton a rédigé une tribune dans laquelle il explique pourquoi une amie à lui ne devrait pas accuser de viol un garçon avec qui elle a couché en étant complètement saoûle —parce que de toute façon, elle ne devrait pas coucher dans cet état. Un sondage effectué en février à Londres a montré que les femmes ont plus tendance que les hommes à responsabiliser les victimes de viol.

L'étudiant de Princeton a bien évidemment été cloué au pilori, et Lori Gottlieb aussi. Les femmes ne sont pas tout à fait prêtes à admettre qu'elles sont de nouveau disposées à être domestiquées. Et le cliché Girls Gone Wild n'est pas beaucoup plus attrayant. Prise entre la fausse libération de ces dix dernières années et le conservatisme fervent des dix prochaines, pas étonnant qu'Hephzibah Anderson ait décidé de prendre un congé sexuel d'un an. C'est bien plus facile que de faire avec le cycle de la honte.

Jessica Grose

Traduit par Nora Bouazzouni

Photo: Bath 3. Flickr CC ValetheKid
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