Politique / Monde

Les fake news ont sans doute empêché la guerre Iran - États-Unis

Temps de lecture : 6 min

Entre les deux pays la situation est plus que tendue –mais chaque camp prétendant avoir remporté la victoire, le statu quo est garanti.

Ali Khamenei, guide suprême de la Révolution islamique à Téhéran (Iran) le 8 janvier 2020 et Donald Trump, président des États-Unis, le 10 janvier 2020 à Toledo (États-Unis) | HO / Iranian Supreme Leader Website / AFP-Saul Loeb / AFP
Ali Khamenei, guide suprême de la Révolution islamique à Téhéran (Iran) le 8 janvier 2020 et Donald Trump, président des États-Unis, le 10 janvier 2020 à Toledo (États-Unis) | HO / Iranian Supreme Leader Website / AFP-Saul Loeb / AFP

Le soir du 7 janvier, beaucoup d'entre nous ont sacrifié à cet étrange rituel typique de l'ère de Trump consistant à regarder une crise géopolitique se développer en temps réel sur Twitter. La frappe de représailles par un missile iranien a d'abord semblé annoncer le début d'une guerre balistique totale, mais il est rapidement devenu clair que les dégâts étaient limités et que l'événement avait peut-être été un genre de «solution de secours» permettant aux deux camps de calmer le jeu.

Comme d'habitude, en plus des breaking news et des allocutions par les responsables politiques, on a eu droit à une foule d'analyses douteuses, de propagande et d'inepties totales.

«Il y a une myriade de “breaking news” de comptes Twitter qui diffusent des hoax et des informations non vérifiées pour engranger des followers. Si vous voyez un post “breaking” d'une source que vous ne connaissez pas diffusant des nouvelles incroyables sans lien, mieux vaut vous en méfier.»

La diffusion de désinformations et de conjectures en toute mauvaise foi dans notre monde de post-vérité a, dans d'autres contextes, attisé les tensions et inspiré la violence. Or, cette fois, la puissance des fake news a réellement pu empêcher une situation dangereuse de dégénérer en quelque chose de plus tragique encore.

Fake news salutaires

L'Iran a tiré quinze missiles sur deux bases accueillant des soldats américains, bases extrêmement fortifiées et après plusieurs avertissements de la part de Téhéran qui avait annoncé qu'il ne tarderait pas à se venger de l'assassinat par les États-Unis du général Qassem Soleimani. Les États-Unis ont eu largement le temps de se préparer après le lancement des missiles grâce à leurs systèmes d'alerte précoce, et personne n'a été tué. Les responsables américains pensent que les Iraniens ont délibérément programmé les missile pour éviter de faire des victimes.

Ce n'est pas du tout ce que proclame la télévision iranienne d'État. Selon Reuters, les chaînes officielles ont annoncé que quatre-vingts «terroristes américains» avaient été tués et que les bases avaient subi de gros dégâts dans ce que le guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, a qualifié de «réaction dévastatrice» à la mort de Soleimani. Le régime iranien s'est retrouvé dans une situation délicate: sa propre crédibilité exigeait qu'il réponde au meurtre de Soleimani, mais il ne peut guère se permettre de s'engager dans une guerre balistique durable avec les États-Unis. La solution? Lancer une attaque suffisamment modeste pour que l'ennemi puisse ne pas en tenir compte, tout en affirmant au public iranien qu'il s'agit d'un coup terrible aux effets dévastateurs.

Après le lancement des missiles, tout naturellement l'action s'est déplacée vers les réseaux sociaux où les deux camps ont pratiqué une curieuse danse de la désescalade au bénéfice de leurs millions d'abonné·es sur Twitter.

«Dingue. Désescalade en temps réel sur Twitter. Oui c'est terrifiant. Mais dans ce cas, ça sert à quelque chose.»

«L'Iran a pris et mené à bien des mesures proportionnées d'auto-défense en vertu de l'article 51 de la charte de l'ONU en visant une base de laquelle une lâche attaque armée contre nos citoyens et nos hauts responsables avait été lancée.
Nous ne cherchons pas l'escalade de la tension ni la guerre, mais nous nous défendrons contre toute agression.»

«Tout va bien! Des missiles ont été lancés depuis l'Iran sur deux bases militaires situées en Irak. L'évaluation des victimes et des blessés est en cours. Jusqu'ici, tout va bien! Nous avons l'armée la plus puissante et la mieux équipée du monde entier, de loin! Je ferai une déclaration demain matin.»

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, a commencé par signaler que les attaques avaient été «menées à bien» et qu'aucune autre mesure ne serait prise. Il a également fait référence au droit international pour justifier l'attaque –déformé de manière éhontée, étant donné que l'article qu'il cite permet l'auto-défense mais pas les représailles (les États-Unis ont eux aussi eu quelques soucis à faire la différence entre les deux cette semaine).

«Tout va bien!»

Les observateurs ont alors retenu leur souffle en attendant de savoir si Trump, qui n'est pas franchement du genre à prendre ce qu'il perçoit comme des insultes à la légère, allait capter le message. Incroyable mais vrai, quelques minutes plus tard, le président américain a saisi cette invitation à la désescalade comme elle était lancée, et twitté un message «tout va bien!».

«Tout va bien! [...] Nous avons l'armée le plus puissante et la mieux équipée du monde, et de loin! Je ferai une déclaration demain matin.»

Une déclaration curieusement enjouée passant outre l'attaque iranienne, comme s'il n'avait pas promis à peine quelques jours auparavant de bombarder cinquante-deux sites culturels en Iran si les dirigeants iraniens se permettaient ne serait-ce que d'envisager de venger Soleimani.

Dans sa déclaration de la Maison-Blanche mercredi matin, Trump n'a peut-être pas menti aussi effrontément que la télévision iranienne, mais il ne fait aucun doute qu'il a délibérément tenu des propos fallacieux. Il a commencé par déclarer avec emphase: «Tant que je serai président des États-Unis, l'Iran ne sera pas autorisé à détenir une arme nucléaire», ce qui balaie du revers le fait que ce sont ses propres actes qui ont conduit l'Iran à reprendre ses activités d'enrichissement de l'uranium qui le rapprochent d'autant de l'arme nucléaire. Ensuite, il a sous-entendu que les attaques de l'Iran contre les intérêts américains ces dernières semaines étaient la conséquence du pacte nucléaire de 2015. En réalité, ces attaques étaient en grande partie une réaction à la décision de Trump de quitter cet accord et d'imposer de nouveau des sanctions à l'Iran en 2018.

Trump, le pompier pyromane

Trump est en train de s'offrir la dernière manche de son jeu de prédilection, auquel nous l'avons déjà vu jouer lors de précédentes confrontations avec l'Iran, la Corée du Nord et la Turquie, ainsi que dans le cadre de moult sujets de politique nationale: d'abord il provoque une crise, ensuite il crie victoire et prétend l'avoir résolue une fois la situation revenue au statu quo.

Est-ce que ça va marcher? En partie. Les résultats des sondages d'opinion sur sa manière de gérer l'Iran se répartissent presque exactement selon des lignes partisanes. Ses supporters l'interprètent comme une prise de position forte face à un dangereux adversaire. Ses opposants le considèrent comme un narcissiste en roue libre qui a inutilement conduit le pays au bord d'une nouvelle guerre catastrophique au Moyen-Orient.

Tant que la situation reste contenue, chaque camp peut raconter tout ce qui lui chante.

Finalement, cette impasse donne l'impression d'avoir été un événement totalement mis en scène, concocté afin que chaque camp ait suffisamment de biscuit pour pouvoir crier victoire et s'éloigner du précipice. L'idée que, pour résoudre une crise en pleine escalade, les deux camps doivent pouvoir sauver la face et revendiquer une victoire partielle n'est certainement pas nouvelle. Mais c'est beaucoup plus facile quand les deux parties ont aussi peu de scrupules à tromper leur public.

La crise est encore loin d'être terminée, bien sûr. Il y a fort à parier que les Iraniens n'en resteront pas là pour venger la mort de Soleimani, même s'ils n'auront sans doute plus recours à une action aussi directe que celle du 8 janvier. On est peut-être déjà en train d'en voir les prémices. Et Trump peut toujours changer complètement d'avis et se remettre à menacer l'Iran dans ses tweets dès demain matin.

Mais la meilleure raison de penser qu'il n'y aura pas d'escalade jusqu'à la guerre de terrain est que les deux pays sont actuellement dirigés par des hommes à qui mentir à la population ne pose pas le moindre problème. Tant que la situation reste contenue, chaque camp peut raconter tout ce qui lui chante.

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