Économie

Nous ne savons pas estimer nos ressources financières

Temps de lecture : 5 min

Pensez-y avant d'effectuer votre prochain achat.

Pouvez-vous vraiment vous offrir l'objet que vous convoitez? | Fabian Blank via Unsplash
Pouvez-vous vraiment vous offrir l'objet que vous convoitez? | Fabian Blank via Unsplash

Avez-vous l'intention de vous offrir une nouvelle télé prochainement? Votre choix va donc probablement se fonder sur un ensemble de caractéristiques techniques, comme sa taille ou la résolution de l'écran. Il serait toutefois judicieux de vous demander si vous pouvez vraiment vous permettre de faire cet achat.

Vous allez sûrement prendre en compte le prix de l'appareil, mais aussi le budget dont vous disposez ainsi que vos moyens financiers en général. Mais les connaissez-vous vraiment?

Estimer ses finances

La question peut sembler futile. Or vous êtes probablement en train de vous dire que même si vous ne savez pas précisément de combien vous disposez sur votre compte ou que vous n'avez pas en tête la valeur exacte de vos actions, vous avez une assez bonne idée de celle de votre patrimoine financier.

Eh bien, figurez-vous que vous vous trompez. Un nombre croissant d'études et de théories dans les domaines de l'économie et de la psychologie indiquent que l'on se fait bien souvent une fausse idée de ses ressources financières. Nous avons ainsi tendance à surestimer (ou à sous-estimer) nos moyens par rapport à ceux de nos collègues ou des personnes de notre entourage.

Cette erreur d'appréciation peut aussi être due à nos attentes quant à de possibles rentrées d'argent. Supposons, par exemple, que vous décidiez de parier 100 euros sur la victoire de votre équipe de foot favorite en finale de la Ligue des champions. Il est possible que vous soyez tellement sûr de votre mise que vous ayez l'impression d'être plus riche avant même que le match n'ait lieu.

La mauvaise estimation de nos ressources financières tient également à ce que l'on appelle le problème de l'illusion monétaire. Comme l'ont démontré différentes études, nous avons tendance à ne pas tenir compte de l'inflation et à nous préoccuper uniquement de l'évolution toute relative de notre épargne (ou de nos revenus).

Imaginez par exemple que la valeur de votre capital ait augmenté par rapport à l'année précédente. Si vous ne prenez pas en considération l'augmentation du coût de la vie au cours de la même période, vous aurez l'impression que ce capital est désormais beaucoup plus élevé, alors qu'en fait, il ne l'est pas tant que ça (voire encore moins important qu'avant).

Expérience de laboratoire

Dans le cadre d'une étude parrainée par le Axa Research Fund et présentée dans un document de travail en novembre 2019, l'auteur de cet article a mené, avec les économistes Tiziana Assenza et Domenico Delli Gatti, une expérience visant à examiner plus avant la question de la mauvaise appréciation de nos ressources financières.

Dans le cadre de cette étude, nous avons mis en place un environnement contrôlé de façon à ne pas encourager les erreurs d'appréciation en matière financière, tout en vérifiant si nous les observions néanmoins. Il s'agissait de proposer à chaque sujet différentes paires de portefeuilles financiers en leur demandant s'ils estimaient que l'un était plus rentable que l'autre.

En réalité, les deux portefeuilles associés présentaient la même valeur sur le plan financier. De fait, tout sujet sensé et doté de notions élémentaires en la matière aurait dû considérer qu'aucun de ces portefeuilles n'était plus rentable que l'autre. Cela aurait témoigné d'une juste appréciation des ressources financières.

Les sujets de l'étude ont attribué différentes valeurs à une même valeur d'actifs nets. | kschneider2991 via Pixabay

Ce n'est pourtant pas ce que nous avons observé. Près de 80% des sujets ont estimé que l'un des portefeuilles était plus intéressant que celui qui lui était associé. La plupart ont donc attribué différentes valeurs à une même valeur d'actifs nets.

Ce résultat est inattendu, non seulement parce qu'il va à l'encontre de la théorie classique du consommateur, selon laquelle la notion de fongibilité monétaire exclut ce type de phénomène, mais également parce qu'il est difficilement compréhensible d'un point de vue rationnel.

Par ailleurs, les sujets possédant des connaissances en matière financière ont eux aussi apporté le même type de réponses. Cela signifie que les compétences dans ce domaine n'empêchent pas d'avoir une mauvaise appréciation (dans notre étude, en tout cas).

Des décisions trop rapides

Les résultats de notre étude suggèrent que ce phénomène est lié aux différentes façons de penser et à l'attention que nous prêtons à ces questions.

Dans la plupart des cas, deux types de raisonnement se distinguent: le premier, qui se caractérise par sa brièveté et sa spontanéité, ne mobilise pas beaucoup d'attention, tandis que le second, plus complexe, nécessite plus de temps et d'attention. Ces deux modes de pensée sont communément appelés Système 1 et Système 2, désignations qui remontent à ce que les psychologues et les économistes comportementaux, notamment l'américano-israélien Daniel Kahneman, prix Nobel 2002, appellent la théorie du double processus.

Les résultats obtenus dans le cadre de notre expérience grâce au test de réflexion cognitive indiquent que les sujets témoignant d'une mauvaise appréciation de leur situation financière ont davantage tendance à recourir au système 1. Il s'agit donc de personnes qui raisonnent de façon plus rapide, mais aussi moins attentivement, et qui exploitent les informations dont elles disposent de manière plus intuitive, quitte à se tromper.

À l'inverse, la minorité de sujets qui témoignent dans notre étude d'une juste appréciation des questions financières semblent être dotés d'une réflexion plus complexe, qui mobilise davantage leurs capacités de concentration.

Pourquoi y a-t-il lieu de s'intéresser à ces erreurs d'appréciations en matière financière? Dans notre expérience, nous avons également demandé aux participant·es de prendre une série de décisions hypothétiques en matière de consommation et d'emprunt. Nous avons constaté que les sujets qui évaluent mal les questions d'argent sont plus impulsifs, plus dépensiers et moins réticents à l'idée d'emprunter que les plus avisés.

Une mauvaise appréciation des questions d'argent aboutit à des décisions qui risquent de compromettre vos finances.

Cela revient à dire que les personnes moins avancées sur le plan cognitif sont davantage susceptibles de mal apprécier les questions d'argent, ce qui, de fait, semble influer sur les décisions qu'elles prennent en matière de dépenses et d'emprunt.

Ce manque de discernement en matière financière s'accompagne du reste d'une plus grande tendance à recourir à des crédits pour couvrir les dépenses de consommation et parer aux urgences financières (pour régler les impayés, par exemple), même lorsque d'autres possibilités existent, comme puiser dans ses économies ou réduire les autres dépenses. Il semble donc qu'une mauvaise appréciation des questions d'argent aboutisse à des décisions qui risquent de compromettre votre situation financière.

Par conséquent, la prochaine fois que vous vous hésiterez à acheter cette télé hors de prix, réfléchissez-y à deux fois et ne perdez surtout pas de vue le budget dont vous disposez vraiment.

Traduit de l'anglais par Damien Allo pour Fast ForWord.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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