Culture

Que s'est-il vraiment passé lors de la catastrophe d'Aberfan, vue dans «The Crown»?

Temps de lecture : 6 min

La dernière saison de la série Netflix mérite d'être vue ne serait-ce que pour l'épisode 3, qui relate un drame minier survenu en 1966 dans un petit village gallois.

Aberfan dévasté dans la série The Crown. | Capture d'écran via YouTube
Aberfan dévasté dans la série The Crown. | Capture d'écran via YouTube

Attention: cet article dévoile des éléments de l'intrigue du troisième épisode de la saison 3 de The Crown.

Aberfan, sud du Pays de Galles, le 20 octobre 1966. Des litres de pluie froide tombent sur les trottoirs sombres. D'abord déserte, la rue se remplit de quelques parapluies, qui restent plaqués aux murs de briques rouges noircies par la pollution.

La caméra s'envole par-dessus les toits. Deux montagnes sont coincées entre les habitations et le ciel gris. Sur celle de droite, de la fumée foncée s'échappe d'une longue cheminée. Sur l'autre, des remontées mécaniques transportent leur cargaison à travers les épais nuages recouvrant la cime.

On pense à des skieurs, qui montent dévaler des pistes blanches. Sauf que cette montagne-là est noire, et que ce n'est pas un groupe de touristes mais du charbon qui est acheminé.


Capture d'écran via Netflix.

La scène suivante emmène le public dans une grande salle de classe. En cette veille de vacances, l'excitation est palpable parmi les rangs des élèves.

Avant le break, les enfants devront chanter devant toute l'école un hymne anglican, «All Things Bright and Beautiful», composé par la poétesse irlandaise Cecil Frances Alexander en 1848. Chez eux, ils apprennent les paroles par cœur. Pour rien.

À 9h15 le lendemain matin, une avalanche noire dévale le flanc de la montagne et vient s'écraser contre les fenêtres de la classe. L'école est détruite, les maisons voisines aussi; 144 personnes perdent la vie, parmi lesquelles 116 enfants.

Déchets miniers et inepties

Dans The Crown, le Premier ministre travailliste Harold Wilson réquisitionne un avion de la famille royale pour se rendre sur place au plus vite.

Durant le vol, sa secrétaire particulière en col roulé, Marcia Falkender, lit une feuille de papier: «Vers 8 heures ce matin, la section locale du National Coal Board a reçu un rapport indiquant qu'une dépression s'était formée dans le terril numéro sept.»

Interdit, Wilson demande: «Comment est-ce que ça a pu s'affaisser? Ce n'est pas solide?» Sa secrétaire assure que non, «pas avec les fortes pluies que la région a récemment essuyées».

Professeur de politique à l'université d'Oxford et auteur d'Aberfan: Government and Disaster, Iain McLean nuance: «En fait, le facteur le plus important était que le terril se situait sur une source d'eau. Les précipitations n'ont fait qu'accroître l'écoulement de l'eau en s'infiltrant dans la montagne.» L'eau agit alors comme un lubrifiant, qui entraîne la désagrégation du terril.

Au moment de l'enquête, un ouvrier a raconté ses souvenirs du moment fatal, retranscrits dans la série et relayés par la BBC: «Ça a d'abord commencé à remonter. […] J'ai cru avoir des hallucinations. Puis c'est monté vite, à une vitesse folle. C'est sorti de l'affaissement et ça s'est transformé en vague… en direction de la montagne… en direction du village d'Aberfan… dans la brume.»

Dans l'avion, Wilson demande ensuite quel volume de charbon se trouvait dans le terril. «Trop, répond Falkender. Trois cent milles verges cubes» –l'équivalent de 230.000 mètres cubes. Les yeux du Premier ministre s'écarquillent.

Là, l'universitaire s'agace: «Cette information n'a aucun sens. Ce chiffre ne révèle rien. Ce qui s'est écoulé –avec le bruit d'un train à vapeur–, ce sont surtout des déchets générés par l'industrie minière, pas beaucoup de charbon.»

«Le problème, ce n'était pas les déchets mais l'endroit où ils furent placés: sur une montagne, avec une source d'eau en dessous.»
Iain McLean, auteur d'Aberfan: Government and Disaster

Un tas de déchets de quarante mètres de hauteur a été entassé, au fil des années, sur la montagne naturelle. Selon McLean, la pratique est loin d'être anormale. «L'industrie minière exige que les déchets soient excavés et déversés quelque part. Chaque région minière du monde doit avoir ces pointes coniques de déchets miniers», indique-t-il.

Dans l'épisode de The Crown, Falkender ajoute que la réglementation exige que ces montagnes de déchets ne dépassent pas vingt pieds, soit environ 6 mètres. En réalité, la secrétaire n'aurait pas pu avoir cette information, révélée plus tard, durant l'enquête.

«Ce n'était pas rare que cela soit si haut, ajoute l'expert. Ce qui était inhabituel, c'est d'avoir un terril aussi haut sur une montagne. Le problème, ce n'était pas les déchets mais l'endroit où ils furent placés: sur une montagne, avec une source d'eau en dessous.»

Lorsque l'on demande à McLean comment ce terril a pu être placé là et atteindre une telle taille, il cite un passage de l'enquête: «La catastrophe d'Aberfan est un terrifiant conte brodé d'inepties. De nombreux hommes étaient chargés de tâches auxquelles ils n'étaient pas du tout adaptés, des avertissements clairs n'ont pas été respectés et le manque de direction venue d'en haut était total.»

Personne n'a dit pardon

Sur les lieux du drame, Wilson observe les mineurs tirer des enfants du charbon qu'ils ont passé leur vie à extraire. Dans la foulée, le Premier ministre donne une conférence de presse dans une salle mal éclairée.

Aveuglé par les flashs des photographes, il promet la tenue d'une enquête indépendante. «C'est un peu tard», assène un habitant dans le noir. «Cela fait des années qu'on dit à tout le monde que ces terrils sont dangereux», enfonce un autre. Silence.

Plus tard, des victimes ulcérées affirment au National Coal Board (NCB) avoir envoyé plusieurs courriers au sujet de la précarité du terril. «C'est vrai, corrobore McLean. Quand Lord Robens s'est mis à raconter à la télé que personne ne pouvait savoir qu'il y avait une source en dessous du terril, les villageois ont rappelé qu'ils l'avaient toujours su, et qu'ils avaient relayé l'information.»

Directeur du NCB, Lord Robens est cité lors de la scène en avion de la série. Le jour de la catastrophe, Falkender mentionne que Robens ne voit «aucune raison de reporter son investiture en tant que chancelier de l'université du Surrey». Wilson lève les yeux au ciel, et le spécialiste confirme une information qui résume à elle seule la négligence et la condescendence de l'establishment envers les mineurs.

«Certains continuent à voir le désastre comme un exemple de la mauvaise gestion du Pays de Galles par les Anglais.»
Martin Johnes, historien

«Robens était un membre du Parti travailliste, un leader syndical, placé par le gouvernement conservateur, détaille McLean. On savait que l'industrie du charbon ne faisait plus de profit. Les politiques savaient que s'ils commençaient à fermer des mines, il y aurait des grèves. Ils pensaient que Robens serait capable de gérer ce genre de situation. À son arrivée au pouvoir, le Labour a pensé pareil.»

Dans l'épisode comme dans la vraie vie, les évènements prennent une tournure politique. Un élu du parti indépendantiste gallois Plaid Cymru lance au Parlement que la réponse gouvernementale aurait été bien différente si le drame avait eu lieu dans le quartier cossu d'Hampstead ou à l'école privée d'Eton.

Comme le note l'historien Martin Johnes dans un article pour CityMetric, «certains continuent à voir le désastre comme un exemple de la mauvaise gestion du Pays de Galles par les Anglais». Le rapport d'enquête comporte d'ailleurs toute une section dédiée à condamner l'attitude de Robens et du NCB. Dans un article cosigné avec McLean sur son blog, Johnes s'étonne encore que «personne n'ait été poursuivi, renvoyé ou rétrogradé. Que personne n'ait dit pardon».

Il y a pire. Afin de pouvoir retirer les terrils restant, le gouvernement réclame, en août 1968, une contribution de 150.000 livres au fonds dédié aux victimes de la catastrophe. Le National Coal Board refuse de payer la note. Le collectif des victimes est contraint d'accepter.

Les paroissien·nes de la chapelle de Bethania, qui servit de morgue après le désastre, demandent de leur côté que leur lieu de culte soit rebâti. Robens refuse. La reconstruction est financée par le fonds des victimes et non par le NCB, qui offre en compensation un chèque de 500 livres sterling aux parents endeuillés.

«Certains parents ont perçu ce montant comme une insulte, expose McLean. Les avocats du NCB ont parlé d'accord généreux… Les ruines de l'école et des maisons sont restées là pendant des années.»

Regrets en manteau rouge

Au Pays de Galles, il est encore rare de rencontrer quelqu'un sans connection avec l'industrie du charbon. La catastrophe est perçue «comme faisant partie d'une histoire nationale» propre à la nation galloise.

Et la reine, dans tout ça? Elle mit huit jours à se rendre à Aberfan, où elle débarqua étrangement en manteau rouge, comme les briques et le sang des victimes, plutôt qu'en noir.

Dans l'épisode de The Crown, elle explique visiter des écoles et des hôpitaux, pas le terrain de catastrophes –un comportement jugé comme «symptomatique de la négligence de l'establishment» par Falkender, qui explose dans le bureau du Premier ministre.


Capture d'écran via Netflix.

À la fin de l'épisode, l'épilogue un peu gênant raconte qu'il s'agit de l'un des plus grands regrets d'Elizabeth II. À l'inverse de ce que prétend la série, le prince Philip se serait rendu sur place en même temps qu'elle, et non avant, pour les funérailles.

Pour vérifier ces faits-là, mieux vaut s'adresser à quelqu'un d'autre que McLean. «Est-ce que les gens se sont sentis abandonnés par la Couronne? Jamais cette question n'a été posée avant la série de Netflix. On n'a rien lu là-dessus. Nos recherches ne se concentraient pas sur quel prince ou princesse s'était déplacée en premier. Les gens avaient autre chose en tête que de savoir si la reine allait venir ou non», assure-t-il.

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