Culture

Une visite au MoMA ou l'écueil du tourisme de masse

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Les musées sont devenus des parcs d'attraction où au lieu de regarder les œuvres exposées, on passe son temps à se prendre en photo.

Une visite en enfer. | Bfishadow via Flickr
Une visite en enfer. | Bfishadow via Flickr

Je n'ai pas la passion des musées. Généralement, je m'y ennuie comme un crocodile dans un sauna. Les tableaux me font la gueule, les sculptures me contemplent avec dégoût et les gardiens me reniflent comme si je m'apprêtais à commettre un sacrilège.

J'ignore pourquoi, mais je suis insensible à l'art pictural, à la peinture en général –une sorte d'atrophie esthétique qui m'empêche de goûter avec l'ardeur voulue aux splendeurs des toiles affichées. C'est ainsi et je n'en suis pas fier. Je perçois leur beauté, mais je demeure incapable de la transformer en extase et je vais dans un musée comme dans un funérarium, accablé d'être celui que je suis.

L'autre jour, invité au congrès des écrivains juifs atteints de calvitie précoce, j'étais à New York et de force, on me traîna au MoMA. Il pleuvait, l'année touchait à sa fin et l'entrée du musée ressemblait à un hall de gare parisienne un jour de grève inopinée.

À dire vrai, j'ignorais que l'art moderne pouvait susciter un pareil engouement. Qui étaient donc tous ces braves gens agglutinés à la porte du musée comme autant de cerbères venus célébrer la gloire d'un dieu inconnu? Des touristes, pardi. Des touristes par centaines. Des touristes par milliers. Des légions entières de touristes accourus des quatre coins de la planète admirer ce que l'esprit humain avait de plus beau à leur offrir.

Du moins le croyais-je.

Autant le dire d'emblée, de ma vie, je n'ai connu expérience aussi sinistre; un dégoût si profond de l'humanité qu'un passant à la sortie du musée m'aurait proposé une corde pour me prendre, je l'aurais acceptée avec le soulagement d'un malade en fin de vie atteint d'un mal incurable.

Je n'ai pas visité un musée: j'ai découvert les bas-fonds de l'espèce humaine quand celle-ci se vautre dans la vulgarité et l'imbécilité la plus absolue qui soient.

Des chacals auraient eu plus d'égards pour les œuvres exposées que cette bande de cloportes dont l'unique occupation le temps de leur visite consista à prendre sans relâche des dizaines de clichés, quand ils ne posaient simplement pas devant les tableaux, dans cet oubli total de pudeur ou de retenue qui caractérisent les individus atteints de cécité mentale. Ils ne perdaient pas leur temps à regarder les tableaux; ils les photographiaient comme ils venaient de photographier leurs sushis ingurgités au repas de midi ou leur nouvelle paire de pompes achetée la veille.

Jamais je n'oublierai cette mère de famille posant tout sourire avec son bambin dans les bras devant une toile de Van Gogh posée là en arrière-plan, comme un poster de Britney Spears, auquelle elle ne prêta qu'un vague regard avant de s'en aller poser ailleurs. Jamais je n'oublierai cette faune de bras tendus d'où pendouillaient des téléphones portables par dizaines, qui crépitaient ensemble pour mieux photographier un tableau de Picasso.

On aurait dit une vision de l'enfer, un rituel païen d'une quelconque ethnie versée dans le commerce des idoles. À quoi bon photographier un tableau dont la reproduction se retrouve un peu partout sur internet? Quel sentiment peut animer un visiteur au moment où, au lieu de se perdre dans la contemplation d'une toile, il préfère la saisir avec son portable avant d'enchaîner avec le tableau suivant, comme si c'était là une corvée dont il fallait s'affranchir au plus vite?

A-t-il seulement conscience, cet individu, de cracher à la face des siècles qui le dominent, de déshonorer l'humanité tout entière, d'admettre l'idée que l'être humain ne vaut rien, si ce n'est de participer à des guerres absurdes où l'on se bat pour un lopin qui, sitôt conquis, n'intéressera plus personne?

Est-ce donc notre époque avec ses nouvelles technologies à foison, son narcissisme porté à son apogée, sa soif imbécile d'être reconnu, qui a pu engendrer une pareille indigence, une médiocrité si féroce qu'on en vient parfois à souhaiter la totale éradication de l'espèce humaine?

À ces questions, je n'ai pas la réponse.

Je sais seulement que ce jour-là, en ressortant du MoMA, j'ai ressenti comme un grand vide. Une désespérance profonde sur qui nous étions et ce que nous accomplissions sur cette terre. Un découragement, aussi. Et une lassitude infinie.

Le lendemain, le soleil brillait comme jamais. Je me suis promené dans les allées de Central Park. Il faisait doux. Les arbres, malgré leur dénuement hivernal, frissonnaient de plaisir. Hauts dans le ciel, les oiseaux tourbillonnaient, légers et aériens, tandis que quelques écureuils se dépêchaient de traverser les sentiers. Les promeneurs allaient d'un bon pas, des enfants les accompagnaient et des chiens les suivaient, dociles, impatients de gambader. Alors peu à peu, j'ai senti la vie renaître en moi et j'ai souri.

Et je me suis promis de ne plus jamais remettre les pieds dans un musée.

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