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Le jeu américain «Survivor» a malgré lui démontré la pertinence de #MeToo

Temps de lecture : 9 min

La chaîne CBS, qui diffuse l'émission, a été vilipendée pour sa passivité face aux agissements de l'un des participants.

La candidate Kellee Kim et l'animateur Jeff Probst. | Capture d'écran via CBS

 
La candidate Kellee Kim et l'animateur Jeff Probst. | Capture d'écran via CBS  

Depuis la naissance de l'émission qu'il produit et anime depuis vingt ans, Jeff Probst, visage de «Survivor» et équivalent américain de Denis Brogniart, aime qualifier son bébé d'«expérience sociologique».

Les participant·es à cette télé-réalité sont loquaces et savent raconter une histoire devant la caméra, mais sont aussi partie intégrante d'un storytelling plus large, puisque «Survivor» entend retranscrire le réel et représenter la population américaine telle qu'elle est.

Dans la saison qui vient de s'achever, les agissements d'un candidat aux mains baladeuses et la réaction tardive de la production ont prouvé que c'était vrai, mais pour de mauvaises raisons: si une femme fait savoir qu'elle est l'objet d'un comportement déplacé, elle risque d'être la première à en subir les conséquences.

Retour sur l'histoire qui a ombragé la trente-neuvième saison (elles sont tournées par paire chaque année depuis 2000) du jeu le plus célèbre de CBS, sous-titrée «Island of the Idols».

Antécédents de discrimination

«Survivor» est une version musclée de «Koh-Lanta». Une vingtaine de quidams sont isolés dans un endroit lointain, de l'outback australien à la réserve présidentielle du Gabon. Plusieurs équipes internationales du concept se sont installées aux îles Fidji, dont l'État aide les productions.

À chaque round, l'un·e des candidat·es est éliminé·e par le vote de ses camarades. Le jeu social participe à l'emphase, de nombreux mécanismes sont disponibles pour que les participant·es puissent renverser la vapeur. Il faut être particulièrement stratège pour espérer gagner et toucher le million de dollars de récompense.

Le programme est particulièrement distrayant, parfois très drôle; chaque saison a son identité et sa propre direction artistique. Quand c'est bien, et ça l'est souvent, c'est de l'excellente télévision.

Treize participant·es de «Survivor: Island of the Idols» et l'animateur Jeff Probst lors d'un conseil. | Via CBS

Mais l'émission ne manque pas de travers. Comme le souligne Mario Lanza, auteur spécialisé, «Survivor» a parfois été un produit très blanc («one of the whitest shows on TV»), souvent maladroit sur le sujet –du genre à systématiquement caster des personnes noires qui ne savent pas nager ou, une fois, à ne caster que des individus blancs tendance rednecks.

Sans surprise, cela s'est vu. Même la réponse de la production a été quelque peu ambiguë: le casting suivant était composé de cinq personnes blanches, cinq noires, cinq asiatiques et cinq latinas… formant des tribus distinctes, le temps de deux épisodes.

C'était il y a une dizaine d'années, et sans être devenu une real-TV particulièrement consciente, le «Survivor» moderne s'est montré plutôt bienveillant et raccord avec son époque. Les castings récents sont variés à de nombreux niveaux, et quand un contenu est réellement problématique, il est dû à l'un·e des candidat·es.

Il y a deux ans, Jeff Varner oute la transidentité de Zeke Smith en plein conseil, rituel où les aventurièr·es palabrent avant de voter. Face à la réaction outragée de ses pairs, le premier est remercié sur-le-champ, et l'émission réussit péniblement à bricoler un message positif.

Comportement inapproprié

Une suite d'événements de la saison qui vient de s'écouler a de nouveau outré la communauté de fans, répartie à travers le monde et active sur les réseaux sociaux.

L'un des membres d'une des deux tribus est Dan Spilo, «talent manager» à Hollywood –ça ne s'invente pas. Dans le premier épisode, il est présenté comme ayant du mal à s'empêcher de toucher le visage et les cheveux des femmes qu'il côtoie.

Il se fait recadrer par l'une d'entre elles, Kellee Kim, et les deux ont une première discussion apaisée. Mais un épisode de «Survivor», c'est quarante minutes montre en main: tout a du sens, et tout est une amorce pour une future intrigue.

Kellee Kim et Dan Spilo ont une première discussion cordiale. | Capture d'écran via CBS

Vingt jours plus tard, le tiers du casting est éliminé, mais ces deux-là sont encore en jeu. Séparés par un mélange des équipes, Dany et Kellee se retrouvent lors de la réunification des tribus.

Kim raconte, face caméra, qu'elle a «créé un lien [avec d'autres candidat·es qu'elle n'avait jamais croisé·es] en discutant du comportement inapproprié de Dan. Il n'arrêtait pas de me toucher». Au montage, on voit des rushes de Spilo touchant effectivement le visage, les cuisses et le ventre de candidates.

«On ne peut rien dire, c'est un risque de modifier notre trajectoire ou la perception que les autres ont de nous [...]. Ça ne concernait pas que moi. C'était récurrent. Il a fallu que six personnes se concertent pour que ça me bouleverse», poursuit Kim, en larmes.

Chose rarissime et contraire à la grammaire télévisuelle, on entend le producteur lui répondre: «Tu sais, si c'est un vrai problème au point que quelqu'un doive agir, je ferai en sorte que ça s'arrête.» La candidate refuse, arguant que ce serait mauvais pour sa survie dans le jeu.

S'ensuit un carton laconique affirmant qu'une discussion sur ce sujet a collégialement eu lieu, puis que la production a eu un entretien privé avec Spilo, sans remettre en question sa présence dans le jeu –un échange que les autres participant·es décriront a posteriori comme «très vague».

Au conseil suivant, Kellee Kim, force stratégique et favorite de la fanbase, est éliminée. Elle reçoit suffisamment de votes et rejoint le jury, où elle assistera aux prochains conseils sans avoir le droit de prendre la parole. Sa propre prophétie a eu lieu: à l'instant même où elle a pointé le problème du doigt, sa durée de vie dans le jeu a été torpillée.

Mensonges et stratégie

Ce n'était là que la première partie d'un double épisode particulièrement inconfortable. La nuit d'après, les douze candidat·es restant·es parlent ouvertement de ce qu'il s'est passé; Spilo ne «peut pas croire ces accusations».

Il est conforté par Elizabeth Beisel et Missy Byrd, qui rassurent Spilo quand elles sont face à lui mais faisaient préalablement semblant d'aller dans le sens de Kim quand elle était encore là. Spilo est à la fois l'objet d'accusations avérées et exagérées, afin de faire de lui une cible provisoire. Ça n'a au final pas marché: il a reçu cinq votes sur treize.

Deux joueuses ont donc fait de #MeToo une arme stratégique pour rediriger des votes vers Spilo, tout en manipulant les émotions de Janet Carbin, une femme plus âgée connue pour canaliser Spilo quand ils sont dans le même périmètre. Voulant croire tout le monde et écoutant d'abord les victimes, cette dernière s'est sentie ostracisée lorsqu'elle a découvert les mensonges de celles qui ont dramatisé leur version.

Dan Spilo face à Janet Carbin: «C'est l'accusation la plus absurde de l'histoire de l'humanité». | Capture d'écran via CBS

La situation dégénère au conseil suivant. Un autre joueur, Aaron Meredith, assure «qu'il a des femmes dans sa vie et qu'il aurait vu un problème [avec Spilo] s'il y en avait un». «Je n'étais pas au courant», poursuit-il.

Spilo tente de s'expliquer, avance qu'il travaille dans l'industrie du divertissement et est donc aux premières lignes pour détecter ce type de comportement problématique. Kim ne peut que regarder et se taire –et accessoirement voir son allié principal, un homme calme à l'origine de nombreux dialogues progressistes, être éliminé.

Une femme subit des attouchements déplacés, le dit et est la première à en pâtir, tandis que le principal concerné avance dans le jeu. Des candidates mentent stratégiquement pour s'en sortir; celle qui se portait volontaire pour faire office de médiatrice est humiliée.

Personne n'en sort grandi, et les fans sont atterré·es. Les podcasts dédiés à l'émission, nombreux, sont pris de court et prennent une allure sinistre.

L'affaire atteint les médias nationaux. Pour le New York Times, «“Survivor” a loupé son examen de #MeToo». AV Club juge de son côté que le show a préféré «protéger le jeu au lieu des joueurs».

Inaction coupable

La chaîne CBS est accusée de passivité et de ne pas avoir indiqué des services d'aide idoines pour les personnes qui se sentiraient touchées par ce qu'elles ont vu. Elle n'a fait aucune déclaration. Les faits ont en somme été enterrés, mais l'enthousiasme n'est plus là.

Dans un épisode du podcast RHAP, consacré au programme, l'autrice Lily Herman décrit l'événement de la façon suivante: «Tout ce qui a pu mal tourner a mal tourné, à tous les niveaux. La dernière fois [lors de l'outing du candidat trans], CBS avait contacté des associations LGBTQ. Dans le cas présent, il n'y a rien de préparé, il y a un problème partout, c'est affreux et presque fascinant. Il fallait sortir Dan du jeu, et bien plus tôt, quand il était clair que ces problèmes n'allaient pas s'arranger.»

Josh Wigler, un journaliste indépendant spécialisé qui a décidé d'arrêter de couvrir «Survivor» après la diffusion de cet épisode, lui donne la réplique: «Comment CBS a-t-elle pu s'abstenir d'indiquer des ressources au public? Ni d'avertissement? [...] C'est trop perturbant. J'en ai marre.»

À la fin du pénultième épisode, il ne reste plus que cinq candidat·es et Spilo a subitement disparu. L'animateur Jeff Probst annonce aux autres qu'il a été viré du jeu, sans en préciser les raisons. Un autre carton lapidaire apparaît à l'écran.

«Dan a été exclu du jeu après le signalement d'un autre incident, qui s'est produit hors caméra et n'impliquait pas une joueuse.» | Capture d'écran via CBS

On apprendra après coup que Dan Spilo a été accusé d'avoir volontairement touché, à plusieurs reprises, la jambe d'une membre de l'équipe de tournage en montant sur un bateau transportant les participant·es.

Un évènement «goutte de trop» pour la production, qui prouverait l'aspect systémique de l'histoire et une réactivité à rebours. Remplacez «île» par «lieu de travail», et le problème apparaît d'autant plus.

«Pour que Survivor aille de l'avant, des actions devront êtres prises. Ce qui veut dire être transparent et honnête, l'inverse de ce que fait habituellement CBS: cacher des choses, mentir, menacer. Le communiqué d'hier soir reflétait cet état d'esprit, en réécrivant comiquement l'histoire avant de promettre de changer.»

Durant les cinq semaines entre l'épisode où Kim alerte sur le comportement de Spilo et celui de son éviction, la réaction de CBS et de Jeff Probst est restée évasive et ironique. L'animateur se vante de comprendre tout ce qu'il s'est passé. Alors pourquoi ne pas avoir pris de mesure plus tôt?

CBS avait sept mois, entre le tournage et la diffusion de l'émission, pour préparer le terrain. Son inertie est d'autant plus étonnante que Leslie Moonves, aux commandes de la chaîne depuis quinze ans, a récemment pris la porte après avoir été visé par de nombreuses accusations de violences physiques et sexuelles. Idem pour le présentateur Charlie Rose. CBS a en outre été critiquée pour son immobilisme quand une affaire similaire a émergé dans l'équipe de la série Bull, qu'elle diffuse.

Dans cette saison de «Survivor» où les candidat·es et les fans ont le plus évoqué la notion d'empowerment féminin, un homme a gagné le jeu pour la cinquième fois de suite –un record. Lors de la finale enregistrée avec quelques heures d'avance, Jeff Probst s'est excusé publiquement auprès de Kellee Kim: «Vous aviez raison. De parler, de vous mettre en avant, de braver les risques et de dire votre vérité.» Too little too late: la candidate aura sûrement une autre chance dans une prochaine saison du jeu, mais elle restera toujours celle qui aura été au centre de cette histoire.

En février 2020, «Survivor» fêtera son vingtième anniversaire avec sa saison 40, intitulée «Winners at War», qui réunira vingt ancien·nes gagnant·es en concurrence pour une récompense inédite: deux millions de dollars.

Les participant·es ont été informé·es que la production sera désormais intransigeante au sujet des agressions sexuelles. En l'espace de quelques semaines, l'émission a montré qu'elle était effectivement une métaphore du reste du monde.

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