Santé / Économie

Alcool vs tabac: duel de lobbys, victoire du vin

Temps de lecture : 5 min

Alors que le prix du paquet de cigarettes ne cesse d'augmenter, l'alcool connaît une situation plus favorable grâce à des lobbys surfant sur des réalités économico-culturelles.

Quatre-vingts pour cent du prix du tabac est dû aux taxes, là où le vin ne l'est qu'à 3,78 euros par hectolitre. | 4924546  via Pixabay
Quatre-vingts pour cent du prix du tabac est dû aux taxes, là où le vin ne l'est qu'à 3,78 euros par hectolitre. | 4924546  via Pixabay

Un temps évoqué au ministère de la Santé, le «mois sans alcool» de janvier n'aura pas lieu. Agnès Buzyn assure qu'il n'avait pas été validé, Emmanuel Macron confie aux représentants des viticulteurs champenois qu'il y est opposé. En face, les associations de lutte contre l'alcool se sentent trahies, dénonçant le lobby du vin. On assiste à un nouvel épisode de l'histoire contrariée entre l'État, la santé publique et les alcooliers.

«Une des meilleures façons de protéger les Français contre les addictions est de les rendre chères.» Par ces simples mots, le président de la Fédération française d'addictologie (FFA) Amine Benyamina pose le sujet des politiques menées contre le tabac et l'alcool. Il assoit sa démonstration par divers exemples, comme celui des drogues dures: «Si l'État mettait des taxes, les prix augmenteraient et l'accès à l'alcool serait plus difficile pour les jeunes, ainsi que pour les personnes nécessiteuses ayant des problèmes avec l'alcool. La cocaïne est consommée par les jeunes depuis que son prix a été divisé par dix en dix ans.»

La cigarette connait cette logique depuis une vingtaine d'années. Le paquet à 3,20 euros en 2000 atteindra les 10 euros d'ici quelques mois. Selon un rapport de l'OMS, cette politique porte ses fruits systématiquement et plus elle se montre rigoureuse, plus elle fonctionne: «Une augmentation des taxes qui accroît le prix du tabac de 10% fait reculer la consommation d'environ 4% dans les pays à revenu élevé.» Dans ce cas, l'État prend en compte la dangerosité du produit et le taxe sans complaisance.

Comme la cigarette, l'alcool tue. En 2015, l'alcool a provoqué la mort de 41.000 personnes en France, soit 7% de la mortalité cette année-là. Seulement, ce type de boisson ne subit absolument pas le même traitement que le tabac dans l'Hexagone. Outre la TVA, et dans certains cas une taxe de santé publique, sa taxation varie chaque année par arrêté. Mais quand 80% du prix du paquet de cigarettes provient des taxes, les vins et autres spiritueux reçoivent un meilleur accueil. En 2018, une majorité de boissons alcoolisées, comme la bière et le vin, étaient taxées à hauteur de 3,78 euros par hectolitre, hors TVA. D'où vient cette différence de traitement?

Les lobbys coulent à flots

Malgré sa détermination à limiter les ravages de l'alcool, Amine Benyamina peine à faire le poids face aux soldats de l'alcool: «On met de véritables taxes sur le tabac, mais pas sur l'alcool parce que cette industrie est très puissante en France. Le lobby pèse lourd et nous n'avons jamais vraiment réussi à le contrer, regrette le président de la FFA. Cette puissance est fortement représentée à l'Assemblée nationale. Sur les 577 parlementaires, une majorité est issue de régions viticoles, elle doit défendre ses intérêts locaux.»

Géographiquement parlant, difficile d'exister: deux tiers des départements métropolitains sont viticoles, sans parler des territoires d'outre-mer producteurs de rhum.

«Des élus se font le relais des lobbys viticoles, en étant au pouvoir grâce à des électeurs liés à la viticulture.»
Alain Rigaud, ancien président de l'Anpaa

Du pain béni pour les lobbyistes, surtout lorsqu'ils peuvent trouver un appui fidèle au sein des député·es. L'Association nationale des élus de la vigne et du vin (Anev) regroupe différents élu·es de l'Assemblée et du Sénat, et des maires du pays.

Un mélange des genres qui interpelle Alain Rigaud, ancien président de l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa): «On parle beaucoup de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique en ce moment [l'affaire Delevoye, ndlr], mais le rôle de cette autorité consiste également à encadrer les lobbys. Or, avec cette association (l'Anev), vous avez des élus qui se font le relais des lobbys viticoles, en étant au pouvoir grâce à des électeurs liés à la viticulture car très présente dans leur territoire et ce sont eux qui font la loi. Tout ça, sans être identifiés comme lobby.»

Dans l'ombre, des lobbyistes de métier agissent à l'Assemblée. En avril 2014, l'ancienne présidente socialiste de la commission des Affaires sociales de l'Assemblée nationale avait publié une photo du dernier cadeau qu'elle avait reçu des alcooliers. En l'occurrence, à l'époque celui de la filière brassicole. Joint par nos soins pour évoquer les relations entre lobbyistes et santé publique, le ministère de la Santé n'a pas donné suite.

La France des bars et des vignobles

«L'État est extrêmement tolérant concernant les boissons alcoolisées, en particulier pour le vin qui fait l'objet d'un privilège fiscal incomparable, décrypte Alain Rigaud. Les spiritueux sont soixante-trois fois plus taxés et les bières quinze fois plus. Le vin fait l'objet d'un privilège fiscal.» En reprenant quelques chiffres du CNIV, un comité de professionnels du vin, on mesure l'importance du vin sur le sol français.

En 2018, la France a produit 4,6 milliards de litres de vin soit 17% de la production mondiale. C'est le deuxième producteur mondial de vin derrière l'Italie. Au total, cela représente 12,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires à l'export sur l'année. Des données incomparables à la place occupée par le tabac en France.

«Les prix bas permettent de fidéliser plus rapidement à un produit qui engendre une habitude.»
Un responsable de bar du Xe arrondissement de Paris

«La différence entre l'alcool et le tabac, c'est que ce dernier n'est pas fabriqué en France mais ailleurs, donc aucun lobby ne peut exercer de sérieuses menaces, assure Amine Benyamina. Le seul lobby en France pour le tabac provient des buralistes, mais ils n'ont pas la force de feu des producteurs d'alcool français

Si le tabac est défendu par ses vendeurs professionnels, l'alcool l'est également. Proche des producteurs, l'activité de tenancier de bar dépend fortement de la politique publique concernant ce type de boissons. Eux aussi, à leur échelle –et dans leur intérêt–, entretiennent une image de l'alcool comme étant accessible: «L'alcool, c'est une drogue. Le sucre est addictif mais pas autant que l'alcool, résume avec un certain cynisme un responsable de bar du Xe arrondissement parisien. Donc la méthode est simple, les prix bas permettent de fidéliser plus rapidement à un produit qui engendre une habitude.» Logique froide, mais implacable.

L'alcool, un héritage français

D'après la plateforme Statista, en 2014, on comptait 26.000 bars, cafés ou discothèques en France. De quoi créer un front solide contre la hausse des prix de l'alcool. Côté tabac, on recense environ 24.000 buralistes. Pourtant, leur produit défendu subit ce que l'alcool ne connaît guère.

L'ancrage culturel en est une raison –il sert également de bon cheval de Troie pour les lobbyistes: «Le vin fait partie de l'histoire française, de la chrétienté et même de l'histoire gallo-romaine. Dans le Nord, la bière est présente et dans les Outre-mer, c'est le rhum, reconnait Alain Rigaud. Pour autant, on met en exergue les grands crus, le savoir-faire à la française, mais ils sont en réalité bus par une infime minorité des Français ou exportés. Et au nom de cette excellence, on fait ingurgiter à la population les stocks importants de la production sans qualité, sans origine géographique, parmi lesquels 20% des bouteilles sont importées. Les lobbys mettent en valeur la pointe de la pyramide pour écouler la base.»

Le meilleur exemple de cette justification d'intérêts économiques par la culture et l'histoire de France nous vient de l'actuel ministre de l'Agriculture Didier Guillaume. En janvier 2019, il s'était fait remarqué en clamant son amour pour le vin: «Le vin n'est pas un alcool comme un autre, avait-il affirmé au micro de BFM-RMC. L'addiction à l'alcool est dramatique, et notamment dans la jeunesse, avec le phénomène du “binge drinking”. Mais je n'ai jamais vu un jeune qui sort de boîte de nuit saoul parce qu'il avait bu du Côtes-du-Rhône, du Crozes-Hermitage, du Bordeaux, jamais. Ils boivent des mélanges, de l'alcool fort.»

Il attaquait alors les spiritueux, peu présents sur le territoire, pour mieux défendre la viticulture, omniprésente. Une méthode de lobbyiste professionnel appliquée par un ministre de la République.

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