Le jour sans fin des migrants de Calais
Société

Le jour sans fin des migrants de Calais

Temps de lecture : 9 min
Robin Tutenges Robin Tutenges

Plus de trois ans après l'évacuation de la «jungle» de Calais, près de 500 personnes vivent au rythme des démantèlements quotidiens de leur camp, en attendant de traverser la Manche.

«Keep moving, always keep moving» («continuer d'avancer, toujours continuer d'avancer»), répète un migrant saoudien de 25 ans. Anorak vert sur le dos, sac en toile à la main, Ibrahim (nom changé à sa demande) rassemble ses affaires. Il le sait, la police ne va pas tarder à arriver.

Il est 7 heures du matin passées, le thermomètre frôle zéro degré en ce samedi 15 décembre, la rue des Huttes se réveille. Au bout du chemin, quatre camions de gendarmes ouvrent la marche dans le calme, précédés par un petit fourgon. Le jeune exilé et les autres réfugié·es ne sont déjà plus là, le travail peut commencer.

Depuis le démantèlement en octobre 2016 du camp de la Lande –plus connu sous le nom de «jungle»– qui avait accueilli jusqu'à 10.000 personnes, le gouvernement français, les autorités locales et une partie des Calaisien·nes sont unanimes: plus jamais ça. Dès lors, avec une régularité sans faille, des démantèlements de camps de migrant·es ont lieu tous les jours. Chaque matin, au lever du soleil, ces opérations policières prennent l'allure d'une triste pièce de théâtre où chaque acteur, chaque actrice joue son rôle de chat ou de souris.

Le camp est presque vidé de sa population au moment de l'arrivée de la police. | Robin Tutenges

«Les policiers viennent, prennent nos tentes et les détruisent»

Ce jour-là, une trentaine de policièr·es sont déployé·es à la lisière de la zone industrielle des Dunes, où plus de quarante tentes bordent la route des deux côtés, à l'ombre des arbres. Le froid tire la peau des visages fatigués des exilé·es et des forces de sécurité.

Rapidement, le camp de fortune est inspecté et les migrant·es qui n'ont pas déjà quitté les lieux sont contrôlé·es. Quelques réfugié·es restent impassibles, usé·es par cette routine, et préfèrent se réchauffer près du feu pendant que la police fait le tour des tentes. «Ces opérations sont menées toutes les quarante-huit heures pour mettre fin aux occupations illicites de terrains publics ou privés», justifie Michel Tournaire, le sous-préfet de Calais.

En réalité, des opérations sont menées tous les matins, mais ne visent jamais deux jours d'affilée le même campement. À l'instar de la rue des Huttes, plusieurs installations précaires de ce genre s'établissent de façon sporadique non loin de la rocade portuaire. Elles sont généralement séparées d'une centaine de mètres et réparties par communautés. Iranien·nes, Afghan·es, Soudanais·es, Érythréen·nes et autres ne se mélangent qu'à de rares occasions dans la journée.

Un groupe de policier·ères fouille toute la zone industrielle des Dunes à la recherche de tentes. L'opération dans son ensemble prend environ deux heures. | Robin Tutenges

En attendant que la police reparte, Ibrahim, qui a préféré s'éclipser du camp à l'aube, soupire: «Un jour sur deux, les policiers viennent, prennent nos tentes et les détruisent. Cette nuit, j'ai dormi dans la tente d'un autre parce que la police m'avait pris la mienne.»

Comme le jeune Saoudien, ils sont nombreux à laisser leurs effets personnels derrière eux lors des opérations de police, ne pouvant partir avec leurs abris et couvertures sous le bras. À leur retour, ils constatent régulièrement, non sans dépit, que leurs tentes ont disparu. Elles finiront à la décharge, considérées comme abandonnées par les forces de sécurité.

«Ils vous ont pris des tentes ce matin?» demande Clara, membre de l'association Human Rights Observers (HRO), à un migrant. Elle serre quelques mains et reprend: «Ces opérations n'ont qu'un seul but: mettre une pression constante sur les migrants pour les dissuader de s'installer trop longtemps dans la zone.»

En binôme, elle filme la scène à distance pour témoigner des agissements de la police. «On est véritablement dans une zone de non-droit, où règne l'impunité», déplore-t-elle devant trois policiers imperturbables et muets, qui veillent à ce qu'elle ne franchisse pas le périmètre de sécurité. «Quand ils ne les chassent pas, les policiers demandent aux migrants de déplacer leurs tentes de quelques mètres, simplement pour les intimider. C'est absurde.»

La police demande à des migrant·es de déplacer leurs tentes jusqu'au niveau de la route, à une dizaine de mètres. | Robin Tutenges

Ces opérations ont un coût que François Guennoc, le vice-président de l'association l'Auberge des migrants, a tenté d'évaluer: «Au minimum 9.000 euros par jour», estime-t-il. Soit plus de 3 millions par an.

Cette somme, qui n'est pas un chiffre officiel, prendrait en compte les frais de mobilisation de trente policier·ères, le carburant et, entre autres, le paiement de la société privée de nettoyage qui accompagne le cortège chaque matin.

«En plus d'être coûteuse, cette politique est inefficace», regrette François Guennoc. Après le démantèlement très médiatisé de la «jungle», plusieurs réfugié·es qui avaient été chassé·es de Calais n'ont en effet pas tardé à revenir.

Aujourd'hui encore, une fois la police partie, chacun·e reprend sa place. Sans un bruit. Sans plainte ni cri. En attendant le jour suivant.

Cette situation est devenue banale pour les migrant·es, elle s'est inscrite dans leur quotidien. Certain·es l'appréhendent comme une nouvelle étape, un nouvel obstacle à franchir après des années d'errance sur les routes d'Europe.

Un jeune migrant réinstalle ses affaires au même endroit qu'avant l'opération policière, une dizaine de minutes seulement après leur intervention. | Robin Tutenges

«Si tu n'es pas fort, tu deviens fou»

Cette pression répétée n'est pourtant pas sans conséquence selon les associations locales. «C'est une politique d'épuisement, observe François Guennoc. Ils [les migrants, ndlr] ne se reposent jamais, ils sont constamment obligés de bouger. Toutes les quarante-huit heures, ils savent qu'ils vont être sous pression. La police arrive parfois quinze minutes plus tôt, parfois quinze minutes plus tard. En attendant, ils restent constamment en alerte.»

Un matin, la police n'est pas passée. La veille, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, un Nigérian âgé d'une vingtaine d'années venait de mourir dans sa tente. Surnommé «God's Will» («volonté divine»), il a succombé à une intoxication au monoxyde de carbone alors qu'il tentait de faire un feu dans sa tente, à l'intérieur d'une petite boîte de conserve, pour se réchauffer.

À certains endroits, plus d'une cinquantaine de tentes sont installées sur un espace restreint. | Robin Tutenges

Lutter contre la baisse des températures est une priorité pour chaque résident·e du camp, notamment pour les quelques femmes et mineurs qui en font partie. Avant tout, il faut se maintenir au sec et garder ses affaires à l'abri de la pluie.

«Quand le froid arrive, la pluie vient avec elle. L'eau rentre dans les tentes et il devient impossible de faire sécher nos affaires», dit Ibrahim en se réchauffant près d'un feu improvisé. Quelques t-shirts sont suspendus çà et là, sur les arbres ou sur des fils tendus entre deux tentes.

Ici, la drogue et l'alcool aident à passer la nuit, à supporter le vent glacial qui souffle en provenance de la mer. «La vie dans le camp est difficile. Il fait si froid. Si tu n'es pas fort, tu deviens fou», ajoute-t-il sans que personne autour de lui ne le contredise.

La population du camp se renouvelle rapidement et beaucoup font des allers-retours entre Paris, Bruxelles, Calais et Grande-Synthe. | Robin Tutenges

Juste en face des tentes, les maisons qui longent la dune ont leurs volets fermés. «On a acheté notre maison pour avoir la paix, être à la campagne et avoir une belle vue», regrette l'une des habitantes du quartier résidentiel. «On se retrouve avec un campement juste en face. Si je suis toute seule le soir à la maison, je ne suis pas rassurée. Puis il y a souvent beaucoup de bruit et le camp est sale, avec plein de déchets.»

L'insalubrité et la misère règnent sur le camp. Les maladies s'y propagent facilement et des cas de gale se déclarent régulièrement. Dans l'artère principale, quelques toilettes de chantier sont renversées et l'on doit slalomer entre les flaques pour accéder aux autres.

À une dizaine de mètres derrière, un terrain vague entouré de barbelés a été aménagé. On y trouve quelques douches et des points d'eau que l'État a installés sous la contrainte, après qu'il a été critiqué par l'ONU et le Conseil d'État pour avoir laissé ces migrant·es dans des conditions inhumaines.

Une queue se constitue rapidement alors qu'une association distribue des vêtements et des chaussures. | Robin Tutenges

Sur cet emplacement, les associations La Vie Activemandatée par l'ÉtatSalam et Refugee Community Kitchen se relaient matin, midi et soir pour distribuer des repas chauds. Aujourd'hui, ce sont elles qui fournissent le minimum vital aux exilé·es.

Toutes les semaines, elles apportent entre autres des tentes, fatalement amenées à disparaître quelques jours plus tard. Pour les bénévoles comme pour les migrant·es et les forces de l'ordre, chaque jour est un éternel recommencement.

En attendant la traversée

Amadou est à Calais depuis huit mois et ne compte pas en rester un de plus. Ce jeune Ivoirien au visage enfantin veut à tout prix rejoindre l'Angleterre, où sa famille l'attend. Il a 16 ans et a déjà tenté à cinq reprises de passer par le tunnel de la Manche, accroché à un camion.

La journée, les exilé·es tuent le temps à discuter, à faire sécher leurs vêtements et à attendre les aides diverses des associations. | Robin Tutenges

Venus de Côte d'Ivoire, son frère et lui ont été séparés quelques temps après leur arrivée en France. «Lui a réussi à rentrer en Angleterre, alors que moi je suis toujours ici, à Calais», déplore-t-il.

À l'instar d'Amadou, chaque personne ici a une raison qui la pousse sans cesse à essayer de gagner l'Angleterre: «Ma famille m'attend là-bas»; «Je ne parle pas français mais je parle anglais»; «Je trouverai facilement du travail de l'autre côté de la mer»; «Je veux aller à l'école et être éduqué»; etc.

Seul un homme en béquilles, emmitouflé dans son manteau, reste muet. Il finit par remonter son pantalon. Une cicatrice longe son tibia, de la cheville jusqu'au genou. Dans un français hésitant, l'homme d'une cinquantaine d'années explique qu'une bombe a explosé près de lui en Afghanistan, son pays natal.

Pour fuir cette violence, il a plié bagage. Son périple l'a mené de l'Iran à la Turquie, avant qu'une longue traversée des pays d'Europe de l'est le conduise en Italie. Depuis, il croupit à Calais, sans exprimer de véritable objectif.

Une autre blessure au niveau de la hanche complique les déplacements de cet Afghan. | Robin Tutenges

Calais, c'est encore par là qu'ils peuvent passer. S'ils n'ont pas d'argent, ils s'accrochent à un camion; s'ils en ont, un passeur ou une passeuse peut leur arranger la traversée (entre 2.000 et 8.000 euros).

Pourtant, depuis quelques années, tout est fait dans la ville pour ne pas laisser les migrant·es entrer... ni sortir.

«On contrôle la situation grâce à un travail depuis deux ans pour la sécurisation passive des sites, avec l'installation de caméras, de clôtures, de murs et le renforcement des systèmes anti-intrusion au niveau du tunnel et du port», précise Michel Tournaire, le sous-préfet de Calais.

À regarder le nombre de migrant·es dans le Calaisis –passé de 10.000 en 2016 à environ 500 aujourd'hui–, cette politique semble porter ses fruits. Mais elle incite les exilé·es à rechercher des itinéraires alternatifs, toujours plus dangereux, comme de traverser la Manche sur de petites embarcations.

Le long de la rocade portuaire, un manteau est accroché aux barbelés. Certains migrant·es tentent toujours de passer par cette voie-là. | Robin Tutenges

Au total, 2.358 personnes ont été secourues pendant leur traversée de la Manche en 2019. Il n'y en a eu «que» 586 en 2018 et 47 en 2017, soit une augmentation de près de 5.000% en l'espace de deux ans. En 2019, quatre migrant·es se sont noyé·es.

Dès que les conditions météorologiques sont favorables, elles se laissent désormais porter sur des bateaux pneumatiques de fortune, en espérant parcourir en une nuit les quelque 30 kilomètres qui les séparent de cette terre rêvée.

Un événement inattendu pourrait pourtant faciliter le passage par le tunnel: le Brexit. Au camp, certains voient d'un bon œil la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Cette situation, qui devrait être dans un premier temps confuse, entraînera des embouteillages, donnant aux migrant·es l'occasion de monter dans un des camions à l'arrêt.

Avant de choisir de passer par la mer par leurs propres moyens, les migrant·es essayaient de s'introduire sur les ferries. | Robin Tutenges

Par la mer ou sous la terre, une fois qu'elles sont arrêtées, peu de choix s'offrent aux personnes migrantes: soit elles sont libérées –notamment les mineures–, soit redirigées vers des centres de rétention, soit «dublinées».

«Dubliné» est un mot présent sur toutes les lèvres au camp. Il fait référence au règlement de Dublin qui oblige le demandeur d'asile à enregistrer sa demande dans le premier pays européen qu'il a foulé, dans une majorité des cas l'Italie ou la Grèce.

Autrement dit, un individu entré sur le territoire européen par l'Italie, et ayant continué sa route jusqu'en France, ne peut y demander l'asile. Il sera automatiquement placé en «procédure Dublin», et renvoyé dans le pays d'entrée.

«Avec Dublin, on est comme un ballon de foot, indique un migrant afghan du camp de la rue des Huttes. On nous envoie toujours d'un côté, et nous, on revient toujours de l'autre.» Keep moving, always keep moving.

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