Culture

«Les Filles du Docteur March», une adaptation à la fois grand public et radicale

Temps de lecture : 9 min

Avec sa brillante version du roman de Louisa May Alcott, Greta Gerwig livre un grand récit féminin à la hauteur de nos attentes.

L'adaptation des Quatre filles du Docteur March a été réalisée à plusieurs reprises. | Capture d'écran via YouTube
L'adaptation des Quatre filles du Docteur March a été réalisée à plusieurs reprises. | Capture d'écran via YouTube

Quand Wonder Woman, réalisé par Patti Jenkins, est sorti en 2017, son succès commercial fulgurant a envoyé un message très clair aux patrons de Hollywood: les films par et pour des femmes peuvent rapporter gros. Mais l'industrie progresse toujours plus lentement qu'on le voudrait, et toutes les tentatives de capitaliser sur un public féminin ne se soldent pas par un succès.

Encore réticents à faire confiance à des voix féminines originales, certains grands studios ont choisi ces dernières années d'investir dans des projets de gender-swap, un genre en pleine expansion consistant à transposer des rôles féminins dans un récit masculin. C'était le cas d'Ocean's 8, une adaptation du Ocean's Eleven de Steven Soderbergh qui, malgré son casting alléchant, manquait de cohérence et semblait n'avoir rien compris à ce qu'un public féminin pouvait vouloir. Une équipe de femmes réalisent le casse du siècle? Faisons-leur dérober les bijoux du Met Gala en talons aiguilles et tenue de soirée. En 2016, le S.O.S. Fantômes féminin de Paul Feig s'en était un peu mieux sorti (heureusement pour ce réalisateur qui écrit invariablement de superbes rôles de femmes)... si l'on fait abstraction de la vague de haine sans précédent de certains fans misogynes et racistes.

Les femmes prennent aussi plus de place dans des films de studio aux concepts un peu plus originaux, comme Les Figures de l'ombre (réalisé par Theodore Melfi), ou le sublime Widows réalisé par Steve McQueen –même si ce dernier n'a pas rencontré le succès escompté dans les salles, en partie à cause de l'absence de promotion de 20th Century Fox.

Vous le noterez, ces films-là sont réalisés par des hommes: même pour raconter des histoires féminines, les grands studios sont encore très frileux lorsqu'il s'agit d'embaucher des femmes. Si les réalisatrices sont de plus en plus présentes dans le monde du cinéma, elles le sont rarement au sommet de la chaîne, écartées des projets qui ont le droit au plus gros budget, à la promotion la plus impressionnante, aux castings les plus alléchants, et aux meilleures récompenses. En 2019 et 2020, seuls vingt-quatre films des principaux studios hollywoodiens ont été et seront réalisés par des femmes. Cela vous paraît peu? Pourtant c'est un chiffre en hausse.

«Les Quatre filles du Docteur March», le retour

Quand il a été annoncé que Greta Gerwig, actrice et réalisatrice indé, allait adapter Les Quatre filles du docteur March pour Sony, un enthousiasme mêlé de crainte était donc palpable. Allait-elle avoir les mains libres? Qu'y avait-il de nouveau à puiser dans cette histoire déjà racontée six fois au cinéma? Surtout, la machine hollywoodienne allait-elle encore une fois ternir un récit féminin, le vider de sa substance pour le rendre digestible par la masse? La réponse, apparue très clairement à la sortie du film, c'est qu'on aurait dû faire confiance à Greta Gerwig. Et que la jeune réalisatrice a peut-être créé la meilleure adaptation du roman qui existe.

Chaque génération de femmes a droit à sa version des Quatre Filles du Docteur March, un récit aux quatre héroïnes archétypales qui offre une grande possibilité d'identification (avant de savoir si on était une Carrie ou une Miranda, on s'est demandé si on était une Jo ou une Beth). Pour certaines, il s'agit du livre d'origine, écrit en 1868 par Louisa May Alcott et transmis de mère en fille depuis. Pour d'autres, la référence ultime est le film de 1994 avec Winona Ryder, Susan Sarandon et Christian Bale. Pour d'autres encore, ce fut la version avec Katharine Hepburn, ou celle en noir et blanc avec Elizabeth Taylor.

La version de 1994, de Gillian Armstrong.

Pour les femmes de 2020, il existe désormais celle écrite et réalisée par Greta Gerwig, une adaptation à la fois grand public et radicale dans sa réinterprétation du texte d'origine.

«Une histoire d'art, de femmes et d'argent»

Les filles du Docteur March (Little Women en version originale) ne se contente pas de retranscrire de manière linéaire la vie des quatre sœurs, de leur mère et de leurs prétendants. C'est ce que faisait le livre de Louisa May Alcott, divisé en deux tomes: le premier racontait l'enfance des héroïnes, le second leur passage à l'âge adulte. Le film de 2019, lui, entremêle les deux temporalités. Il commence à l'âge adulte des quatre filles, avant de dérouler des flashbacks sur leur enfance qui informent l'intrigue thématiquement plutôt que chronologiquement. La maladie de Beth, le lien entre Laurie et Amy, ou encore la rencontre entre Jo et le professeur Bhaer sont autant de moments enrichis par ce nouveau montage.

La réalisatrice américaine, qui a elle-même incarné Jo March dans une pièce de théâtre quand elle avait 11 ans, reste fidèle à l'intrigue du matériel d'origine, et en tire la grande majorité de ses dialogues. Mais avec sa structure inédite, la scénariste appuie un peu plus sur certains thèmes, déterre certaines citations du livre jusqu'alors oubliées, et transcende l'œuvre de Louisa May Alcott pour mieux en extraire l'essence féministe. Pour beaucoup de fans, Les Quatre filles du docteur March a toujours été une œuvre réconfortante, diffusée en boucle en période de fêtes et enveloppant le spectateur dans son univers comme une couverture moelleuse. Le film de Greta Gerwig remplit admirablement ce cahier des charges. Mais c'est aussi, comme elle le résume, «une histoire d'art, de femmes et d'argent» (tiens, ça nous rappelle quelque chose).

Dès les premières minutes, Jo March déclare que «l'argent est la finalité de [son] existence mercenaire», une citation de Louisa May Alcott que Greta Gerwig place judicieusement dans la bouche de son héroïne. Le film s'ouvre même sur une scène de négociation, entre Jo et l'éditeur auquel elle tente de vendre sa nouvelle. «Nous payons généralement entre 25 et 30 dollars pour ce genre de choses. Pour ça, nous paierons 20 dollars», lui dit-il en toute décontraction. Aux yeux de Jo, qui utilise ses talents littéraires (et pas seulement ses cheveux) pour subvenir aux besoins de sa famille, l'écriture est autant une passion qu'une nécessité financière.

Mais le désir de création anime chacune des filles March. Meg aimerait être actrice, et Amy, qui s'adonne à la peinture, rêve de devenir «la plus grande artiste du monde». Quant à la douce Beth, sa santé faiblit trop tôt pour qu'elle ait pu nourrir de grandes ambitions, mais lorsque le montage associe une image de la jeune femme face à son piano avec les applaudissements d'un théâtre (celui auquel se rend Jo dans la scène suivante), on sent son cœur se serrer. Circonscrites à la sphère domestique, ces quatre femmes n'en nourrissent pas moins des rêves de gloire et d'accomplissement, chacune à leur manière.

Des héroïnes complexes et nuancées

À chaque tournant du film, le peu d'options réservées aux héroines est souligné. Le mariage, sans cesse mentionné par la lugubre tante March (qui précise que la seule raison pour laquelle elle n'est pas mariée, c'est qu'elle est riche), représente une menace plus qu'une promesse. La meilleure articulation de ce thème est d'ailleurs prononcée par Amy, lorsqu'elle explique à Laurie que le mariage est un arrangement financier comme un autre. Cette scène est tirée du livre, mais la scénariste l'a renforcée, en y ajoutant des éléments légaux: si Amy gagnait son propre argent, il deviendrait dans tous les cas la propriété de son mari, tout comme les enfants qu'ils pourraient avoir ensemble.

En quelques mots, Greta Gerwig nous rappelle les étroites limites de la vie d'une femme de l'époque. C'est aussi cette scène qui achève de rendre Amy bien plus fascinante que les adaptations précédentes. Souvent considérée comme le personnage le plus antipathique, elle est ici réhabilitée grâce à l'écriture et à la performance exceptionnelle de Florence Pugh.

Sous la plume de Gerwig et Alcott, tous les personnages bénéficient de la même complexité, comme quand Marmee, la mère chaleureuse et éternellement souriante incarnée par Laura Dern, rappelle à sa fille qu'elle est «en colère presque chaque jour de ma vie». Quant à Jo, elle livre un des plus beaux moments du film, avec une scène déchirante où elle se demande si elle a bien fait de refuser les avances de Laurie.

C'est le discours que vous avez vu dans les bandes-annonces, et que vous verrez peut-être projeté sur la scène des Oscars en février si Saoirse Ronan y est nommée: «Les femmes ont un esprit et une âme, et pas uniquement un cœur. Elles sont ambitieuses et talentueuses, et pas uniquement belles. J'en ai tellement marre d'entendre que le seul objectif d'une femme est de trouver l'amour.»

La citation, issue d'un autre livre de Louisa May Alcott, s'arrête là. Mais dans son scénario, Greta Gerwig y ajoute une dernière phrase: «Mais je me sens tellement seule.» Là où d'autres projets se contentent d'un féminisme girl power creux et simpliste, la cinéaste complexifie les sentiments de Jo, et montre que son désir d'autonomie a un coût.

Une fin radicale

Mais tout ça n'est rien comparé au choix d'adaptation le plus audacieux du film. Progressivement, Greta Gerwig mêle le destin de Jo à celui de sa véritable autrice, Louisa May Alcott, qui n'a jamais eu d'enfant et ne s'est jamais mariée. Un des pires aspects du bouquin et de ses adaptations successives est sa fin: Jo, qui a toujours eu un désir féroce d'indépendance et juré qu'elle ne finirait pas mariée… se marie. Pas à Laurie, avec qui elle entretient un rapport complice, mais à Friedrich Bhaer, un professeur plus âgé et aussi fade qu'une vieille chaussette. Si cette fin paraît incongrue, c'est volontaire: après la publication de son roman, Louisa May Alcott a raconté dans ses correspondances qu'elle s'était sentie obligée de marier son héroïne pour répondre aux attentes sociétales de l'époque: «Je n'osais pas refuser, alors par malice, je lui ai confectionné cette relation étrange.»

Dans le film de 2020, Friedrich Bhaer est incarné par le charmant Louis Garrel, un choix de casting judicieux qui élimine (un peu) la question gênante de la différence d'âge. Mais le plus surprenant, c'est la façon dont Greta Gerwig transforme le mariage de Jo et Bhaer en récit méta. À la fin du film, Jo est encouragée par ses sœurs à déclarer sa flamme pour Bhaer. Alors qu'il s'apprête à prendre le train, elle le rattrape sous la pluie, et l'embrasse. La scène déborde de romantisme, et se moque gentiment du cliché de la course-poursuite dans l'aéroport.

Mais elle est entrecoupée d'une autre scène: Jo présente à son éditeur un roman, dans lequel son héroïne ne se marie pas. L'éditeur exige un changement, et l'autrice finit par céder. À travers ce montage, le film laisse entendre que le mariage de Jo et Bhaer n'est peut-être qu'une fiction, inventée par cette dernière pour pouvoir vendre son livre. Et les fans des Quatre filles du Docteur March peuvent désormais imaginer un monde dans lequel Jo March devient une romancière de renom et reste célibataire.

Dans un dernier coup d'esbroufe, Greta Gerwig substitue la traditionnelle fin romantique entre l'héroïne et son mari par une fin romantique entre l'héroïne et son œuvre. Le film s'achève sur une création (celle de Jo March, celle de Louisa May Alcott, et celle de Greta Gerwig), avec un montage plein d'emphase qui montre le processus d'impression et de publication du roman. Derrière la vitre, les yeux brillants, Jo attend de tenir le livre dans ses mains, et nous rappelle la vision des jeunes parents à la maternité contemplant leur progéniture. Elle sourit, et le générique apparaît.

Sorti le 1er janvier, le film de Greta Gerwig a déjà atteint 80 millions de dollars de recettes internationales, et si son succès se poursuit, il incitera peut-être les studios à laisser la barre aux femmes plus souvent. Sans jamais dénaturer l'intention de l'autrice, le film réussit l'exploit d'enrichir et moderniser un canon qui perdure depuis 1868. Et même Gillian Armstrong, la réalisatrice du film de 1994, a félicité Greta Gerwig pour son œuvre.

«J'ai pris mon courage à deux mains et regardé Les filles du Docteur March. Et j'ai adoré. Très différent! Nouvelle structure osée. Fantastique casting. Oui malheureusement le message doit être plus fort pour cette génération. J'espère que les hommes vont voir et voter. #gretaforoscar»

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