Égalités / Monde

Ces personnes LGBT+ qui fuient le Venezuela

Temps de lecture : 6 min

Près de 1,5 million de Vénézuélien·nes ont fui le régime de Nicolas Maduro pour la Colombie. Parmi ces personnes, nombre de LGBT+ ont trouvé refuge à Medellin, une ville réputée gay-friendly.

Barbara Victoria Bello Cruz alias «Barbie», Jarvis Jose Sanchez Montilla et  Ronniel Jose Suarez Barrios ont fui le Vénézuela pour Medellin, en Colombie. | Sarah Nabil
Barbara Victoria Bello Cruz alias «Barbie», Jarvis Jose Sanchez Montilla et  Ronniel Jose Suarez Barrios ont fui le Vénézuela pour Medellin, en Colombie. | Sarah Nabil

À Medellín (Colombie)

Il était 2h30 du matin quand Ricardo Marnez* a franchi le Rio Tachira à la nage «à un endroit où il se rétrécissait», la frontière naturelle entre le Venezuela et la Colombie. Tout habillé, ses souvenirs éparpillés dans plusieurs sacs poubelles accrochés à sa ceinture, il a nagé le plus rapidement possible. Déjà pour lutter contre le froid, ensuite parce qu'il imaginait des militaires du régime de Maduro surgir à tout moment. Avec un petit groupe, il est ainsi entré illégalement en Colombie, non pas pour changer de vie, «mais bien pour rester en vie».

Il a ensuite rejoint Medellín où il a retrouvé un couple d'amis colombiens qui l'hébergent depuis neuf mois. La fuite de Ricardo du Venezuela peut sembler banale tant elle a été racontée par des millions de personnes issues du pays qui, comme lui, ont fui une crise sociale, sanitaire, économique et politique sans précédent. À un détail près, et pas des moindres: Ricardo est gay. Il n'a pas quitté son pays pour une urgence humanitaire, mais bien parce qu'il était menacé du fait de son orientation sexuelle et de ses idées politiques.

Sauver sa peau

À 24 ans, ce grand brun, prof de sport, a quitté son village de Biruaca à quelques kilomètres de la ville de San Fernando de Apure, au cœur du Venezuela rural. Avec son entourage et sa famille, Ricardo «n'a jamais eu aucun souci». Il était accepté. «J'ai toujours défendu les droits LGBT+. Au Venezuela, rien n'est fait pour nous. J'ai alors participé à toutes les manifestations contre le régime de Maduro et j'ai été repéré par les milices du gouvernement.»

Après les manifestations, il est harcelé par des messages menaçants et des appels en plein milieu de la nuit.

«J'ai quitté Biruaca quand j'ai reçu un dernier message de menaces de mort.»
Ricardo Marnez, 24 ans, professeur de sport

«Il y a plein de gens qui manifestaient comme moi contre Maduro, mais eux n'étaient pas visés par les milices. Moi je l'étais car j'étais gay et ce n'était pas un secret», précise-t-il.

À bout psychologiquement, il prend la décision de s'enfuir, soutenu par ses proches. «J'ai préféré entrer illégalement en Colombie car j'avais trop peur d'être arrêté à la frontière. J'ai quitté Biruaca quand j'ai reçu un dernier message de menaces de mort. Ma mère a eu vraiment peur, elle m'a poussé à partir. À la fin, avec le pays livré à lui-même, on ne savait plus vraiment si c'était les milices ou des voisins, des connaissances malhonnêtes ou des homophobes qui s'acharnaient contre moi…»

Éviter la «Tombe»

Comme lui, Fidel Vieira, 21 ans, est entré illégalement en Colombie il y a deux ans. Sans passeport, puisqu'on le lui a confisqué tout simplement. Il est parti du jour au lendemain avec «l'amour de sa vie», Juan. Pourtant, ils étaient heureux au Venezuela, même en vivant leur amour à l'abri des regards. Il étudiait l'anthropologie à l'université Centrale du Venezuela à Caracas, la principale faculté publique du pays. Fidel s'est très vite engagé dans l'association politique étudiante AccionA du parti politique Acción Democrática, jusqu'à en devenir l'un des principaux leaders.

Fidel Vieira, 21 ans. | Sarah Nabli

Régulièrement il a donc mené des actions et des manifestations contre le régime de Nicolas Maduro au sein de son université. Avec son petit ami, ils ont alors été pris pour cible par les autorités: menacés et suivis dans la rue. L'un de ses amis a été assassiné en 2014, et d'autres leaders étudiants ont été torturés. «Les autorités ont peur du désordre publique encore plus que des révoltes étudiantes. Mes amis qui ont été pris par la police ont été emmenés dans une cellule qu'on appelle la «Tombe», où ils t'éclairent le visage 24h/24h. Parce que je suis gay, la torture aurait été beaucoup plus forte. Je me suis dit: “Ou tu restes et tu vas mourir, ou tu fuis et tu recommences tout depuis zéro.” Le choix a été rapide!», raconte-t-il.

Mariage colombien

Aujourd'hui Fidel aimerait reprendre le cours de sa vie là où il l'avait laissé. Il aimerait continuer ses études, mais il ne peut pas. «Je n'ai pas pu récupérer mes diplômes au Venezuela dans la précipitation, je n'ai donc aucune preuve de mon niveau d'étude et je ne peux pas faire les demandes d'équivalences qui sont systématiquement refusées du fait de mon passif. Encore ici, le régime de Maduro me fait payer mon engagement.»

Pour ce jeune homme frêle issu d'une famille de classe moyenne, le changement a été radical. Vendeur ambulant dans les rues de Medellín au début, il travaille aujourd'hui dans une usine de transformation de viandes à la sortie de la ville. Un travail physique, souvent de nuit, onze heures non-stop voire vingt-quatre heures quand la demande est forte… «Mais le salaire suit. De quoi payer notre mariage avec Juan», sourit-il. À Medellin, il a trouvé la liberté de pouvoir s'exprimer contre le régime Maduro et participe à tous les événements en soutien à Juan Guaido, président par intérim autoproclamé et reconnu par une cinquantaine de pays en janvier 2019.

Chaos vénézuélien pour les droits LGBT+

Au-delà des menaces qui pèsent sur les personnes LGBT+ engagées dans l'opposition politique, il y a les gens qui ont fui car ils ne se sentaient plus en sécurité simplement à cause de leur identité sexuelle. Avec le chaos ambiant et cette crise sans pareille, les personnes LGBT+ sont encore moins respectées «et leurs droits, n'en parlons pas!». «Il n'y a aucune loi pour protéger les LGBT+, pas de législation, pas de mariage. Cela reste encore tabou, la lutte est difficile. Il y a énormément de discrimination et de violence. Aucun gouvernement ne nous a aidés ou n'a voulu s'intéresser à nous. Alors avec la crise, notre communauté est devenue encore plus vulnérable qu'elle ne l'était. On est des cibles faciles», déplore Barbara Victoria Bello Cruz alias «Barbie».

La longiligne trans blonde de 45 ans vit à Medellín depuis deux ans et trois mois. Danseuse, esthéticienne et coiffeuse, elle a quitté une vie trépidante «de fiesta en fiesta, de spectacle en spectacle» à l'agonie avec la crise. «La situation est encore plus critique pour les prostituées trans devenues la cible des policiers. Il y a eu davantage d'assassinats, mais on ne retrouve jamais les coupables. Et les familles, par honte, ne réclament rien», ajoute Ronniel Jose Suarez Barrios, 37 ans.

Barbara Victoria Bello Cruz alias Barbie, 45 ans, vit à Medellin. | Sarah Nabli

Medellin, ville gay-friendly

Aujourd'hui Barbie et Ronniel appartiennent à un groupe d'amitiés solide et solidaire à Medellin: une troupe de théâtre indépendant, Generacion Pjota, créée par Jarvis Jose Sanchez Montilla, 27 ans. Début décembre, ils se retrouvaient dans un théâtre à l'ouest de la ville pour répéter leur pièce Tricolor herido (Tricolore blessé). «Une histoire de Roméo et Juliette vénézuéliens contemporains où ni leur pays, ni leurs idéologies ne leur permettent d'être ensemble», souligne Jarvis, le directeur de la troupe. Les vingt personnes amatrices, enfants, ados, adultes, hétéros ou LGBT+, Colombien·nes ou Vénézuélien·nes incarnent un pays à feu et à sang.

Jarvis Jose Sanchez Montilla, 27 ans, a créé la troupe de théâtre Generacion Pjota. | Sarah Nabli

«Cette mixité dans la troupe (hétéros-LGBT+) serait impossible au Venezuela. La communauté gay, même à Caracas, reste centrée sur elle-même. On ne se mélange pas car la société n'est pas assez ouverte», explique Jarvis. Ce passionné de culture avait son programme de télévision et de radio à Lagunillas où il donnait des opportunités aux jeunes de connaître le monde audiovisuel. «Puis la persécution politique a commencé à cause de notre idéologie car nous étions très suivis. J'appartiens depuis l'âge de 17 ans à l'un des principaux partis d'opposition: Primero Justicia. J'ai dû venir ici par sécurité.» À Medellin, Jarvis a trouvé sa place dans le monde de la culture et des opportunités qu'il n'aurait jamais eues au Venezuela.

La Colombie, terre LGBT+

Il a aussi crée une association, Panas Diversos, pour accueillir, recenser, intégrer et aider les Vénézuélien·nes LGBT+ réfugié·es dans la deuxième ville colombienne. Dans sa troupe, les personnes LGBT+ ont choisi Medellín pour sa réputation de ville gay-friendly. «Nous étions dans une société encore plus dure avec la crise, beaucoup moins tolérante. Je suis venu ici pour vivre librement et être moi-même, avoir des droits, pouvoir fonder une famille, sortir dans la rue et embrasser mon copain», raconte Ronniel, toiletteur canin.

«Beaucoup sont “sortis du placard” une fois arrivée en Colombie», termine Barbie. Il faut dire qu'en moins d'une décennie les droits LGBT+ ont fait des progrès considérables dans un pays ultra-conservateur où l'avortement est toujours interdit. Changement d'état civil facilité pour les trans et droit à l'adoption pour les couples du même sexe en 2015, mariage pour tous en 2016 et reconnaissance d'un mariage à trois en 2017. La liste a de quoi faire rougir certaines démocraties occidentales.

Jarvis, Barbie et Ronniel à la place Botero au centre-ville de Medellin. | Sarah Nabli

Mais la vie n'est pas non plus un long fleuve tranquille de l'autre côté de la frontière. Dayana Maria Chrinos Baptista, 26 ans, musicienne percussionniste, rappelle que «c'est une lutte de tous les jours de recommencer à zéro et d'être loin de ses proches», elle qui a laissé sa mère et sa sœur à Maracaibo.

* Le nom a été changé.

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