Société

«J'ai peur de ne pas avoir compté et de l'avoir fait souffrir»

Temps de lecture : 6 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Gabriel, qui a vécu une relation de plus en plus platonique avec celle qui est désormais son ex, qu'il peine à oublier.

«J'ai peur de n'avoir été qu'un “bon moment” mais rien d'important.» | Paolo Gamba via Flickr
«J'ai peur de n'avoir été qu'un “bon moment” mais rien d'important.» | Paolo Gamba via Flickr

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Mon histoire est d'une banalité affligeante mais il n'empêche qu'elle est importante pour moi. J'ai 23 ans et je viens de me séparer de ma petite amie. Cette relation de deux ans a été la plus longue et la plus importante que j'ai eu à vivre. J'aurais continué des années mais c'est elle qui en a décidé autrement. Rien ne m'a surpris puisque je savais depuis un an que ses sentiments n'étaient plus les mêmes. Sans en parler, nous savions tous deux qu'il y avait eu un changement à ce niveau-là. De plus, nous n'avions plus de relations sexuelles depuis un moment.

Malgré ces handicaps évidents à une relation stable, nous étions bien ensemble. Et je ne pense pas dire ça pour me rassurer puisqu'à plusieurs reprises elle me l'a dit et que malgré cette rupture, jamais je n'ai remis en cause ma confiance en elle.

En effet, et dès le premier instant, elle fut mon amie avant d'être ma petite amie. Nous sommes devenus très rapidement inséparables: pendant de longs mois, nous nous sommes vus tous les jours. De son propre aveu, je suis la personne qui la connaît le mieux et son meilleur ami. Personnellement, c'est la seule personne à qui je n'ai jamais rien caché, et je sais (ou l'espère) qu'elle en a fait de même. Jamais nous n'avions partagé autant, étions partis en vacances ou avions passé autant de temps avec quelqu'un d'autre. Encore aujourd'hui, nous n'avons jamais rencontré quelqu'un avec qui nous nous entendons aussi bien.

De nombreuses fois, j'ai pensé à l'instabilité de cette relation et aux frustrations (affective et sexuelles) qu'elle provoquait en moi. Mais toujours je me suis raccroché au moindre signe (un cœur dans un message, un bisou, un câlin quand nous dormions ensemble) et à mes sentiments qui n'ont pas changé. Je pensais que ces non-dits connus des deux parties sur notre relation étaient un commun accord: nous avions besoin l'un de l'autre, selon des modalités différentes, mais chacun y trouvait du positif.

Elle a décidé il y a quelques semaines de couper court à cette relation «amoureuse». Elle n'était plus à l'aise avec ces sentiments différents. Je l'ai très bien compris et complètement accepté. Elle voulait toutefois que l'on reste amis. Ce que je ne pus qu'accepter. Si, conscient de la réalité de cette relation, je n'avais pu y mettre un terme, la possibilité de ne pas la prolonger d'une manière ou d'une autre m'a été impossible à envisager. Je ne peux pas m'imaginer vivre sans elle.

J'ai toujours eu des réticences à parler de ses relations antérieures. Le fait qu'elle ait très mal vécu la fin d'une relation importante me faisait dire qu'elle tenait beaucoup à ce garçon qui, d'après elle, ne le méritait pas. Que quelqu'un lui fasse ou lui ait fait du mal m'a toujours rendu fou. De plus, et en fidèle lecteur, j'imagine que j'avais peur qu'elle accorde plus d'importance à cette relation qu'à la nôtre. Enfin, l'imaginer partager une intimité avec quelqu'un d'autre m'est aussi insupportable.

Comme je l'ai dit, nous n'avions plus de rapports sexuels depuis plusieurs mois alors qu'auparavant tout allait bien. En arrêtant la pilule, il y a eu un frémissement mais rien de pérenne. Elle m'a toujours assuré, et je l'ai toujours cru, que ça ne venait pas de moi. Malgré mon besoin important à ce niveau, je m'en suis accommodé par amour pour elle. Ainsi, quand elle m'a dit au moment de notre séparation qu'elle voulait retrouver du désir sexuel et que ça lui faisait du mal d'en être privée, j'ai extrêmement mal vécu ces paroles. Sans qu'elle m'accuse directement, je l'ai quand même interprété comme une souffrance que je lui ai infligée en la privant d'un plaisir. Et pire que ça, c'est auprès de quelqu'un d'autre qu'elle aimerait retrouver ce désir.

Je suis très triste de la fin de cette relation mais qu'elle veuille partager l'une des choses qui faisaient de nous plus que des amis m'est insupportable. C'est en fait cette exception, cette spécificité, ce statut exceptionnel à ses yeux dont je n'arrive pas à me passer, que je n'arrive pas à accepter qu'elle transfère.

Ma plus grande peur est qu'elle trouve rapidement quelqu'un d'autre, avec qui elle aura du plaisir sexuel. J'étais déjà extrêmement frustré de ce point de vue lors de notre relation, la situation est pire depuis notre séparation. Je n'arrive pas à l'accepter. Le fait est que dans son esprit nous n'étions plus «en couple» depuis quelque temps, j'ai peur qu'elle ait déjà fait son deuil. Le futur m'angoisse quant à ma capacité à me remettre de cette relation qui a tellement compté et je suis hanté par la peur qu'elle partage avec quelqu'un d'autre tout ce que nous avons partagé. J'ai peur de n'avoir été qu'un «bon moment» mais rien d'important. J'ai peur de ne pas avoir compté et de l'avoir fait souffrir. J'ai peur de n'être qu'un parmi d'autres. J'ai peur qu'elle m'oublie.

Gabriel

Cher Gabriel,

Il va falloir accepter que son corps, son désir et son plaisir ne sont plus dépendants des vôtres. Et, en réalité, ils ne l'ont jamais été. On ne parle ici que d'affect. Je comprends que vous ne maîtrisez pas ces sentiments qui sont aussi complexes et forts qu'ils sont déraisonnés. Vous avez un chemin à faire pour faire le deuil de cette relation. C'est à cette seule condition que vous pourrez avoir une amitié vraiment sincère avec votre ancienne compagne. Et, à mon sens, vous faire aider par un ou une professionnelle pour traverser cette étape ne pourra que vous faire gagner du temps. Contactez qui vous semble le plus adapté : spécialiste du couple ou de l'amour, psy (-chothérapeute, -chiatre, -chanalyste), coach. Vous avez besoin d'exprimer auprès d'une oreille neutre tout ce que vous avez pu ressentir la dernière année de cette relation qui était déséquilibrée. Vous avez besoin d'accepter la frustration que vous avez pu ressentir, les concessions que vous avez faites, pour vous permettre de vivre par la suite une relation plus équilibrée.

C'est normal de ressentir des sentiments négatifs quand une personne avec qui on a été en couple tourne la page ou semble la tourner. Je suis la première à me poser régulièrement ces questions: Est-ce que je l'ai marqué(e)? Est-ce que notre histoire a eu un sens pour elle/lui comme elle en a eu pour moi? La réalité, c'est qu'à moins de traumatiser les gens, on ne les marque pas à vie comme notre ego l'espérerait. Et je suis loin d'aimer l'idée de ne laisser qu'un traumatisme à des gens que j'ai sincèrement aimés pour des temps plus ou moins longs.

Après une histoire, on se retrouve. On se reconstruit. Souvent, on aime à nouveau. On fait l'amour à nouveau. On utilise des mots qu'on a déjà utilisés comme «je t'aime» et qui n'ont jamais l'air dépassés même si on en a usé et abusé des années ou des mois auparavant pour une autre personne et que des milliards de personnes ont fait de ces mots les leurs. Des sentiments neufs apparaissent. Ça ne finit jamais. Et c'est même plutôt beau. Cette femme, si vous l'avez sincèrement aimée ou si vous l'aimez encore, vous devriez lui souhaiter d'aimer à nouveau, de jouir à nouveau, d'avoir le cœur qui bat et des papillons dans le ventre. Vous devriez lui souhaiter d'être vivante. Parce que c'est comme ça que vous l'avez aimée.

Aimer, ce n'est pas de l'égoïsme. Ça ne doit pas l'être. Il n'y a rien de plus beau que d'aimer une femme libre. Et avant tout ça, il faut accepter que les femmes puissent l'être.

Vous avez besoin de mettre derrière vous des sentiments complexes et qui vous étouffent. Déjà, et je vous en félicite, vous trouvez les mots. Cherchez quelqu'un à qui parler. Tournez la page, parce que ça ne veut pas dire oublier mais bien grandir. Cet amour que vous avez partagé, il fait partie de vous. Il ne doit pas vous étouffer, ni elle ni vous. Il est fini et, avec un peu de chance, il fera de vous deux des meilleures personnes.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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