Culture

Vive la vie vécue de «Tommaso»!

Temps de lecture : 3 min

Le nouveau film d'Abel Ferrara invente le récit réaliste et imaginaire du quotidien de son auteur à Rome, grâce à une sensibilité à fleur de peau et à l'interprétation exceptionnelle de Willem Dafoe.

Willem Dafoe interprète Tommaso, qui s'inspire de Ferrara: un personnage est né. | Via Capricci
Willem Dafoe interprète Tommaso, qui s'inspire de Ferrara: un personnage est né. | Via Capricci

Parmi toutes les âneries qui circulent à propos du cinéma, l'une des plus insistantes est une fausse citation attribuée selon les cas à Fritz Lang, à Orson Welles, à Jean Renoir ou à Steven Spielberg, selon laquelle «pour faire un bon film, il faut trois choses: une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire».

C'est complètement faux, et Tommaso vient après tant d'autres en témoigner, mais avec un éclat particulier. D'histoire, il n'y en a guère dans ce film. En lieu et place, il y a… la vie –en l'occurrence, la vie de son réalisateur, Abel Ferrara, à Rome.

Pas sa vraie vie, si tant est que cela signifie quelque chose, mais un film tout entier nourri des moments, des lieux, des relations, des lumières et des espaces où il existe, où il travaille, où il aime et se dispute et se perd –souvent– et se retrouve –parfois.

Une construction appelée mise en scène

Tommaso n'est pas une autofiction, c'est plus et autre chose: l'affirmation crâne que les moments les plus quotidiens sont riches de toutes les aventures, de toutes les émotions, pour peu qu'on sache les filmer.

Il s'agit à vrai dire d'une idée qui traverse l'histoire du cinéma depuis ses origines, et dont le néoréalisme italien a offert l'horizon le plus visible: l'essentiel se joue dans le regard sur les êtres et les choses.

La beauté est là, l'intelligence du monde est là, encore faut-il construire les possibilités pour chaque spectateur ou spectatrice d'y accéder. Cette construction s'appelle mise en scène.

Tommaso (Willem Dafoe) et sa femme Nikki (Cristina Chiriac), un après-midi au parc. | Via Capricci

L'épouse de Tommaso, Nikki, est jouée par la femme de Ferrara, l'actrice Cristina Chiriac, et la petite fille du couple, Deedee, est jouée par leur fille, Anna Ferrara. Mais ce sont des personnages de cinéma, avec des noms et des actions différentes, même si habités par leur existence dans la réalité.

Tommaso, lui, n'est pas joué par Abel Ferrara mais par Willem Dafoe. Entre eux deux, il passe ce tourbillon qui circule entre fiction et documentaire, cette énergie trouble et jamais prévisible que renforce ici cette évidence: Willem Dafoe est, oui, un acteur génial.

Du courage et du mystère

Il passe, en plus, une certaine histoire du cinéma, celle des films déjà faits ensemble par les deux acolytes[1], dont des trucs inoubliables pour qui est monté à bord –New Rose Hotel, le plus allumé, Go Go Tales, le plus émouvant.

Cette connivence en forme d'abîme, elle est là même pour celles et ceux n'ont pas vu ces films; elle hante Tommaso tout autant, mais différemment, que la vie réelle de monsieur Ferrara.

Artiste américain installé à Rome, il fait ses courses, il donne des cours de théâtre, il rencontre des gens, il écrit et n'écrit pas un projet de spectacle, il participe à des séances de désintox, il s'engueule avec sa femme qu'il adore, s'occupe plus ou moins adroitement de la gamine…

Rien d'exceptionnel? N'importe. Il y a de la vie, du courage, du mystère, de la tendresse, des zones d'ombre. Ça vibre de partout.

Une puissance d'incarnation

Il y a de la présence, et d'abord bien sûr celle, très physique, très gracieuse, de Willem Dafoe, qui aime dire qu'il se sent plus danseur qu'acteur, lui qui est aussi un immense interprète de théâtre.

Déambulant sur un trottoir ou en plein exercice d'expression corporelle, happé par ses fantômes et ses fantasmes tout aussi bien que jouant avec la petite fille ou plongé dans une séance de méditation, Tommaso Dafoe habite le film d'une énergie aussi intense qu'aux multiples tonalités.

Selon un mécanisme mystérieux, la puissance d'incarnation qu'apporte le comédien fait résonner très fort la présence sensuelle et vitale des deux jeunes femmes qui l'entourent, sa jeune épouse qui n'entend nullement n'exister que dans l'ombre du grand homme amoché et cette élève de son cours de théâtre (Stella Mastrantonio) qui l'attire.

Le quotidien, mais au bord du gouffre. | Via Capricci

Le vingt-quatrième film d'Abel Ferrara ne se raconte pas, c'est une expérience à éprouver, avec beaucoup de joie et de curiosité. Enfin, pour être juste, tout ce qui précède concerne le film jusqu'à un quart d'heure avant la fin.

À ce moment fait irruption, justement, l'histoire dont on se passait si bien, une intrigue qui bricole jalousie dans le couple et onirisme associé à l'imaginaire de l'artiste Tommaso, et peut-être à son passé de junkie et d'alcoolique.

Malgré le gag étrange qui consiste à recrucifier Dafoe en place publique à Rome, trente ans après La Dernière Tentation du Christ, cette irruption d'un romanesque survolté et halluciné a surtout pour effet de faire regretter la justesse amusée et sensible de tout ce qui avait précédé.

Tommaso

d'Abel Ferrara, avec Willem Dafoe, Cristina Chiriac, Stella Mastrantonio, Anna Ferrara

Séances

Durée: 1h58. Sortie le 8 janvier 2020.

1 — À l'occasion de la sortie de Tommaso sont réédités les quatre autres films de Ferrara avec Dafoe, New Rose Hotel, Go Go Tales, 4h44 dernier jour sur Terre et Pasolini. Retourner à l'article

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