Culture

«Les Siffleurs», sous le signe du film noir

Temps de lecture : 2 min

Le nouveau film de Corneliu Porumboiu mobilise avec brio les codes du polar hollywoodien pour un très actuel jeu de masques, ludique et acéré.

Entre le flic (Vlad Ivanov) et la vamp (Catrinel Marlon), qui manipule qui? | Via Diaphana
Entre le flic (Vlad Ivanov) et la vamp (Catrinel Marlon), qui manipule qui? | Via Diaphana

Insuffisamment remarqué lors de sa présentation en mai dernier à Cannes, Les Siffleurs est pourtant une proposition de cinéma aussi plaisante que subtile.

On la doit à Corneliu Porumboiu, qui fut avec Cristian Mungiu et Cristi Puiu l'une des principales figures du jeune cinéma roumain, découvert à partir du milieu des années 2000 et consacré par la Palme d'or de 4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007.

Avec ce nouveau film, le réalisateur révélé par 12h08 à l'est de Bucarest (Caméra d'or du Festival de Cannes 2006), l'un des meilleurs films sur la chute des dictatures d'Europe de l'Est, accentue le virage observé avec son précédent long-métrage de fiction, Le Trésor, vers davantage de romanesque.

Les Siffleurs est un polar, un vrai, avec gangsters, flics véreux, trahisons, rebondissements, poursuites et fusillades –ou plus exactement, c'est un film noir, avec aussi la femme fatale et le portrait désenchanté d'une société sans foi ni loi.

Une déclaration d'amour

C'est aussi, et peut-être même surtout, une déclaration d'amour à la fiction cinématographique.

Le film multiplie les citations de grands films américains, au premier degré (un extrait de La Prisonnière du désert de John Ford), au deuxième degré (une séquence qui rappelle explicitement Vertigo d'Alfred Hitchcock, un personnage qui pastiche Anthony Perkins dans Psychose, la femme fatale qui se prénomme Gilda), au troisième degré (une scène vue à la télévision d'un film roumain imitant lui-même les films de gangsters hollywoodiens), voire au quatrième degré (la scène de bataille entre policiers et bandits a lieu dans des décors de films d'un studio à l'abandon).

Les ressorts du film de gangsters, et leur mise en abyme. | Via Diaphana

Mais si les ingrédients sont clairement empruntés au cinéma de genre, la construction est quant à elle très inventive, et d'ailleurs d'abord déroutante –ce qui est une autre manière de faire confiance à la fiction, au-delà des règles de la narration classique.

Circulant avec allégresse parmi les signes du film de genre, Porumboiu ne perd pas en chemin les dimensions plus souterraines qui l'intéressent, notamment l'interrogation sur le langage, dont son mémorable Policier, adjectif avait en particulier exploré les effets politiques.

Autant que le jeu avec les codes cinématographiques, ce questionnement trouve une manifestation à la fois étrange et réaliste à partir d'une technique venue d'une antique tradition, le silbo, qui permet de communiquer en langage sifflé.

L'apprentissage d'un langage codé, ou de plusieurs. | Capture d'écran de la bande-annonce.

Ce procédé vient d'un endroit bien éloigné de la Roumanie, en l'occurrence l'île de la Gomera aux Canaries, où se déroule une partie de l'action du film. Elle fournit également des décors à la James Bond, qui contrastent efficacement avec les paysages urbains de Bucarest.

À triple et quadruple fond

La stimulante virtuosité des Siffleurs tient aussi à ce que le cinéma, les appareillages de prises de vue, le jeu des apparences, des rôles et des points de vue ne se contentent pas d'accompagner l'intrigue: ils en sont des ressorts actifs, et souvent inattendus.

Polyglotte et à triple et quadruple fond, le cinquième long-métrage de fiction du cinéaste de Métabolisme, coproduit par une société française, est également habité par une forme très contemporaine de métissage. Ce film tout ce qu'il y a de roumain est en effet nourri d'apports de diverses natures venus des États-Unis, d'Espagne et de France.

Ludique et violent, critique de l'état de son pays rongé par la corruption et jonglant avec les clichés du thriller, Les Siffleurs réussit un difficile numéro d'équilibriste: courir sur le fil tendu de l'exigence de mise en scène avec l'énergie du film à suspens.

Les Siffleurs

de Corneliu Porumboiu, avec Vlad Ivanov, Catrinel Marlon, Rodica Lazar, Sabin Tambrea.

Séances

Durée: 1h38. Sortie: 8 janvier 2020.

NB: Ce texte est une nouvelle version de celui publié sur Slate.fr durant le Festival de Cannes.

Newsletters

Netflix a-t-il acté la chute d'Hollywood?

Netflix a-t-il acté la chute d'Hollywood?

Depuis l'arrivée des plateformes de vidéos à la demande, l'industrie du cinéma a réussi à se défaire de l'influence du géant américain.

Le mot géorgien intraduisible qui décrit le fait de manger même quand on n'a plus faim

Le mot géorgien intraduisible qui décrit le fait de manger même quand on n'a plus faim

Mais presque contre son gré: c'est la nourriture qui est trop bonne.

«Parks and Recreation» est la série feel good dont nous avons besoin

«Parks and Recreation» est la série feel good dont nous avons besoin

La série culte est enfin disponible en France, et elle n'aurait pas pu tomber à un meilleur moment.

Newsletters