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Quelles forces Erdoğan peut-il déployer en Libye?

Temps de lecture : 6 min

L'offensive voulue par le président turc pourrait s'avérer moins impressionnante qu'annoncé et s'appuyer notamment sur des milices syriennes.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan s'adresse aux membres de l'AKP à Ankara, le 26 décembre 2019. | Murat Kula / Turkish Presidential Press Service / AFP
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan s'adresse aux membres de l'AKP à Ankara, le 26 décembre 2019. | Murat Kula / Turkish Presidential Press Service / AFP

«Nous allons donner tout soutien à l'administration de Tripoli qui livre une lutte contre le général putschiste soutenu par plusieurs pays européens et arabes», a déclaré Recep Tayyip Erdoğan le 26 décembre devant des responsables de son parti, l'AKP. Le président turc avait déjà annoncé vouloir lancer une opération militaire d'envergure en Libye pour soutenir le GNA (Gouvernement d'union nationale, dirigé par Fayez el-Sarraj et reconnu par la communauté internationale) contre l'Armée nationale libyenne du maréchal Haftar, qui tente de prendre la capitale depuis huit mois, sans succès.

Cette annonce a immédiatement déclenché les protestations des acteurs de la région, dont les présidents français et égyptien Emmanuel Macron et Abdel Fattah al-Sissi, soutiens d'Haftar, qui s'inquiètent d'une escalade potentiellement incontrôlable. L'opération militaire a néanmoins été validée par le Parlement turc, le 2 janvier.

«Le texte qui a été présenté au Parlement est assez hallucinant», commente Guillaume Perrier, journaliste spécialiste de la Turquie. «Contrairement aux interventions en Irak et en Syrie, il n'y a pour ainsi dire aucun cadre légal pour l'intervention en Libye, si ce n'est qu'Erdoğan a tout pouvoir de décision.» Le mandat d'un an voté par l'assemblée donne en effet au seul président turc la possibilité de décider lui-même de la taille et de la composition des forces qui seront déployées en Libye.

Une offensive sur l'opinion turque

Ces paramètres restent inconnus pour l'heure. Arnaud Delalande, analyste et consultant en défense spécialiste du conflit libyen, estime «qu'il n'y aura pas de réel déploiement massif de troupes régulières au sol». «Un soutien aérien serait primordial pour une telle opération, or la Turquie ne dispose pas de bases sécurisées à proximité pour déployer des moyens aériens suffisants, expose-t-il. Elle ne dispose pas non plus de porte-avions, et l'hébergement de leurs forces par des pays frontaliers à la Libye poserait de gros problèmes politiques. Donc il me semble que c'est surtout de la rhétorique.»

Une rhétorique destinée à un autre front: la Turquie elle-même. «Erdoğan pourra adapter l'opération à son agenda politique intérieure, car c'est de cela avant tout qu'il s'agit, pense Guillaume Perrier. Il n'a jamais été aussi mal en interne, les sondages le donnent au plus bas. Depuis l'élection de l'opposition à Istanbul en juin [remportée par Ekrem İmamoğlu, du CHP], il cherche à tout prix à reprendre la main en jouant sur la fibre nationaliste, ce qui a souvent bien marché, comme avec la Syrie. Cela ressoude la nation et coupe l'herbe sous le pied de l'opposition.»

«En précipitant une intervention en Libye, Erdoğan risque de se retrouver dans une position opposée à la Russie.»
Guillaume Perrier, journaliste spécialiste de la Turquie

Pour galvaniser l'opinion, Erdoğan avait, lors de son discours devant l'AKP, invoqué la gloire passée de l'Empire ottoman: «La Libye est un héritage de Ghazi Mustafa Kemal Atatürk [fondateur de la République turque] qui a organisé nos frères libyens contre les occupants. Il a combattu avec eux. Il a même été blessé à l'œil et a porté cette trace avec fierté.»

Il s'agit aussi pour Ankara de défendre des intérêts purement économiques. «La Turquie et la Libye avaient d'excellentes relations avant la chute de Kadhafi, rappelle Guillaume Perrier. Les Turcs y avaient la quasi-totalité des grands contrats d'infrastructures. Quand Khadafi est tombé, la Turquie a perdu 20 milliards de dollars de contrats là-bas. Elle espère donc recréer des conditions suffisamment stables pour être à nouveau un parrain économique de la Libye.»

Le 27 novembre, en échange d'un soutien turc renforcé, le gouvernement de Tripoli a signé un accord avec Ankara qui lui donne l'accès à des zones maritimes réputées riches en hydrocarbures en mer Méditerranée. Cet accord a déclenché la colère de la Grèce, de Chypre et d'Israël, qui sont liés par le projet de Gazoduc Eastmed dans cette zone.

Or, «le 8 janvier, Erdoğan doit recevoir le président russe Vladimir Poutine pour inaugurer le Turkstream, un gazoduc concurrent, qui permettra aux Russes d'exporter leur gaz en Europe en contournant l'Ukraine», note Guillaume Perrier. «La cohérence de cette politique peut interroger puisqu'Erdoğan, en précipitant une intervention en Libye prend le risque de se retrouver dans une position opposée à la Russie, qui soutient Haftar. Mais sur la question du gaz, il va en fin de compte soutenir un projet russe et donc favoriser les intérêts russes dans cette région.»

Des intérêts ouvertement mentionnés par le président turc lui-même dans son discours devant l'AKP: «Notre objectif n'est pas d'usurper les droits de quiconque en Méditerranée. C'est de prévenir l'usurpation de nos droits. Car si nous n'avions pas lancé cette démarche, un plan était préparé pour emprisonner la Turquie dans ses côtes en Méditerranée.» Selon Guillaume Perrier, «cela lui permet de déclencher une nouvelle négociation internationale où la Turquie peut imposer sa vision et défendre ses intérêts avec une énorme mise de départ».

Des milices syriennes en première ligne

Pour imposer sa présence en Méditerranée, Ankara a déjà déployé un drone en République turque de Chypre du Nord et pourrait positionner sa marine sur les côtes libyennes, d'après Guillaume Perrier. Reste à savoir, au-delà de ses déclarations politiques, ce qu'Erdoğan mettra réellement face aux forces du maréchal Haftar.

«Des Turcs sont en réalité déjà présents au sol, rappelle Arnaud Delalande. Les premiers drones turcs ont été envoyés dès le mois d'avril, ils ont également commencé à former des Libyens au pilotage de drone. Les Turcs ont même déjà eu des pertes dans des frappes des Émirats arabes unis [soutiens d'Haftar]. Il y a des conseillers et probablement des forces spéciales.»

Pour ce spécialiste, l'intervention annoncée par Erdoğan se résumera probablement à un simple renforcement de ces mêmes moyens. «Il enverra sûrement plus de matériel de pointe pour soutenir le GNA. La Libye est un laboratoire d'essai pour tester tous styles de systèmes. Les Turcs se lâchent au niveau des drones. Ils sont en réalité en train de tester les technologies et les stratégies des guerres du futur.»

«Le risque de l'annonce d'Erdoğan est éventuellement de pousser les Émiratis à frapper plus encore.»
Arnaud Delalande, analyste et consultant en défense spécialiste du conflit libyen

Des guerres du futur dont les expert·es s'accordent à dire qu'elles seront par «proxys» (par procuration). «L'engagement de mercenaires, les populations des pays belligérants s'en moquent. Les Saoudiens et les Émiratis l'ont fait aussi au Yémen. C'est un peu la tendance dans les années à venir: pas d'engagements directs de troupes et donc aucun compte à rendre aux populations, ni aux parlements pour ce qui est des pays démocratiques», schématise Arnaud Delalande.

Pour Erdoğan, les proxys sont tout trouvés. Des milices de l'Armée nationale syrienne, coalition de groupes rebelles syriens soutenus par la Turquie, auraient déjà débarqué en Libye. Ces milices ont par le passé été envoyées en première ligne par les Turcs en Syrie, y compris au cours de l'opération «Source de paix» déclenchée en octobre 2019 contre les forces kurdes du YPG, considérées comme terroristes par Ankara.

Selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme, 300 hommes seraient arrivés à Tripoli et près d'un millier d'autres auraient été recrutés par la Turquie. Des combattants issus de brigades turkmènes. «Il y a une présence turkmène ancienne en Libye qui date de l'Empire ottoman. Erdoğan joue sur cet héritage pour créer des synergies, analyse Guillaume Perrier. Les miliciens pro-Turcs sont actuellement payés moins de 50 dollars par mois. Or, la Turquie leur proposerait un salaire d'environ 2.000 dollars pour aller se battre en Libye, ce qui motive beaucoup d'hommes.»

Le président turc semblait pourtant imaginer une offensive plus grande. Le 27 décembre, il avait déclaré souhaiter une intervention «au sol, sur mer et dans les airs si nécessaire». Peut-être un coup de com', sans nul doute un coup de poker: «Le risque de l'annonce d'Erdoğan est éventuellement de pousser les Émiratis à frapper plus encore», pense Arnaud Delalande. «Erdoğan n'est pas dans une stratégie calculée à long terme mais dans une improvisation permanente en fonction de sa popularité en Turquie. Il avance ses pions au fur et à mesure, et cela peut avoir des effets indésirables qui mettent tout par terre», estime pour sa part Guillaume Perrier.

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