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En Malaisie, la Constitution institutionnalise les discriminations raciales

Temps de lecture : 6 min

Dans le pays d'Asie du Sud-Est, le groupe ethnique d'appartenance est inscrit à l'état civil et conditionne les possibilités éducatives et professionnelles de chacun·e.

Des écolières à Kuala Lumpur, en 2015. | Manan Vatsyayana / AFP
Des écolières à Kuala Lumpur, en 2015. | Manan Vatsyayana / AFP

Wang serait bien allée étudier dans une université publique de son pays, la Malaisie, mais c'est pratiquement impossible: elle est chinoise, et des quotas sont appliqués en fonction de l'ethnie dans les classes préuniversitaires. Alors Wang ira étudier dans une université privée ou à l'étranger, comme la plupart des étudiant·es malaisien·nes d'origine chinoise.

La justification de cette situation se trouve dans la Constitution de la Malaisie. Son article 8 dispose que toute discrimination basée sur la religion, la race, l'hérédité ou le lieu de naissance est interdite… sauf si elle est autorisée par la Constitution. L'article 153 du même texte en prévoit d'ailleurs toute une série, essentiellement au profit des Malais·es (une ethnie, à ne pas confondre avec les Malaisien·nes, les citoyen·nes de Malaisie).

Ce système date de l'époque coloniale, mais il s'est renforcé après l'indépendance et attise depuis les antagonismes entre communautés. Telle entreprise n'embauchera que des Chinois·es, tandis que la fonction publique est très majoritairement réservée aux Malais·es.

Division ethnique

La Malaisie compte 30 millions d'habitant·es; une majorité sont des Malais·es, dont les ancêtres sont arrivés il y a probablement 1.500 ans sur le territoire. Les membres de cette ethnie sont classé·es parmi les bumiputeras («fils de la terre»), autrement dit les populations natives, dont une partie vivent dans la jungle.

Les autres groupes ou «races», selon le terme employé par les autorités et administrations du pays, sont les Chinois·es et les Indien·nes, essentiellement issu·es de l'immigration au XIXe siècle et au début du XXe siècle.

«Je suis né dans ce pays, et pourtant je ne suis pas considéré comme entièrement d'ici.»
Denison Jayasooria, professeur à l'université nationale de Malaisie

En Malaisie, bien avant d'appartenir à une classe sociale, on est Malais·e, Chinois·e ou Indien·ne, et cela paraît dans l'ordre naturel des choses. Tout sondage qui se respecte classera ainsi les personnes interrogées par race. On en tirera des conclusions du type «il y a tant de Chinois·es ou d'Indien·nes dans la population, donc en toute équité, il en faudrait le même pourcentage à l'université».

La race figure même dans la puce électronique intégrée à la carte d'identité, appelée MyKad, et elle imprègne les mentalités.

«Mon grand-père a émigré du Sri Lanka en 1910, il y a donc plus de cent ans, mon père est né en Malaisie, je suis né dans ce pays, il en est de même de mes enfants et de mes petits-enfants, et pourtant je ne suis pas considéré comme entièrement d'ici, mais comme quelqu'un qui vient de l'extérieur», témoigne Denison Jayasooria, professeur à l'université nationale de Malaisie (UKM).

Entre groupes ethniques, la fracture peut être profonde: Syaff*, un Malais d'une trentaine d'années employé dans une petite entreprise, avance qu'en cas de problème, «les Chinois peuvent aller dans un autre pays et être accueillis par la diaspora chinoise, pas moi». En contrepoint, Chong*, un étudiant chinois de 19 ans, estime que «le plus beau jour de ma vie a été lorsque j'ai quitté l'école publique pour aller dans une école chinoise».

Beaucoup se joue dans l'éducation. En pratique, l'accès à la vingtaine d'universités publiques se fait sur critère racial et non prioritairement sur le mérite, ce qui n'est pas sans incidence sur la qualité de l'enseignement supérieur. À noter cependant: les étudiantes y sont plus nombreuses que les étudiants.

Congrès polémique

Illustration de l'importance de cette question raciale, début octobre 2019, quatre grandes universités publiques ont organisé un «Congrès de la dignité malaise» qui a réuni quelque 5.000 participant·es, en présence du Premier ministre et des partis d'opposition. L'objectif affiché était de renforcer les privilèges de la population malaise par rapport aux autres races, ainsi que la place de l'islam.

Le secrétaire du Congrès, Zainal Kling, a prévenu les personnes non malaises que leurs droits pourraient être suspendus si elles ne se soumettaient pas au contrat social, car «les Malais sont les propriétaires légitimes du pays».

Un étudiant en sociologie, Abdul Muqit Muhammad, a déclaré que des mesures spécifiques en faveur des Malais·es étaient nécessaires parce que la plupart des pauvres appartiennent à cette communauté, mais qu'il ne fallait pas pour autant y voir une discrimination à l'encontre des autres ethnies.

Parlant de manière moins alambiquée, un membre du Parti islamique panmalaisien (PAS), Ahmad Fadhil Shaari, a souligné la position de son mouvement: les principaux postes du gouvernement et de la haute administration doivent être attribués aux Malais·es.

De son côté, Muhammad Za'im Rosli, un fonctionnaire de l'université Putra Malaysia, a rappelé que selon l'article 3.1 de la Constitution, l'islam est la religion de la Malaisie et que de ce fait, il fallait empêcher les enseignements et les idéologies non conformes à l'islam et à la culture malaise.

Montée de l'islamisme

En Malaisie, race et religion sont complètement intriquées. D'après l'article 160 de la Constitution, les individus malais sont musulmans, qu'ils le veuillent ou non; il leur est pratiquement impossible de changer de religion.

La mention «islam» figure en toutes lettres sur leur carte d'identité et c'est la charia, la loi musulmane, qui s'applique à eux en matière de mœurs, de religion et d'affaires familiales. Ils peuvent être condamnés pour consommation d'alcool, relation sexuelle hors mariage ou pour ne pas avoir participé à la prière du vendredi.

Depuis quelques années, les islamistes prennent de plus en plus d'importance en Malaisie, comme en Indonésie voisine, et la répression s'intensifie contre les musulman·es qui ne se soumettent pas à leur diktat.

Le 7 novembre 2019, le tribunal islamique de Shah Alam, non loin de Kuala Lumpur, a condamné cinq musulmans à recevoir des coups de bâton pour avoir eu des relations homosexuelles dans un lieu privé. Quant à l'État du Kelantan, sous la houlette des islamistes, il cherche à imposer l'islam à la population indigène des Orang Asli.

Dans ce contexte, le gouvernement ne peut prendre le risque politique d'abolir ce système et préfère se dire partisan d'un «islam compassionnel». Il parle par exemple de «soigner» les personnes musulmanes trans au lieu de les condamner à être battues à coup de canne ou emprisonnées.

Héritage colonial

Conçue pour privilégier le peuple malais, la Constitution peut avoir l'effet opposé, car les personnes réussissant grâce à leur mérite risquent d'être soupçonnées d'avoir bénéficié de quotas en leur faveur et elle pousse les non-Malais·es à travailler davantage pour se faire une place au soleil.

La discrimination institutionnalisée entretient le racisme au niveau de la population et rend plus difficile sa remise en cause. Beaucoup finissent par s'en accommoder.

Chan*, un Malaisien chinois de 24 ans travaillant dans une cellule d'aide à l'emploi d'une université privé, pense que «la classification des citoyens malaisiens est une bonne chose, dans la mesure où l'on reste ouvert et l'on se mélange aux autres races, et cela nous donne le sentiment de faire partie d'un groupe. Dans mon travail, beaucoup d'employeurs me disent qu'ils préfèrent recruter des Chinois, et je fais passer cette info aux étudiants en recherche d'emploi».

Si le jeune homme ne tient pas compte de la race dans ses fréquentations, ce n'est pas le cas d'une grande partie des Malaisien·nes. Hormis les contacts au travail, beaucoup restent confiné·es dans leur ethnie.

«La classification des citoyens malaisiens est une bonne chose, dans la mesure où l'on reste ouvert et l'on se mélange aux autres races.»
Chan, Malaisien chinois

Les soutiens du système rappellent avec insistance qu'il a été introduit par les Britanniques à l'époque de la colonisation –ce qui est exact, mais peut-être insuffisant pour justifier la situation plus de soixante ans après l'indépendance de la Fédération de Malaisie, proclamée en 1957.

La Constitution datant de 1956 n'a pas été rédigée par des Malais mais par une commission sous influence britannique, la commission Reid, et les leaders chinois et indiens de l'époque ont accepté sa proposition.

Citoyenneté contre privilèges

Selon les défenseur·es du texte, il représenterait un compromis équilibré entre communauté malaise et ethnies arrivées plus récemment: à l'indépendance, en échange de leur accord de la citoyenneté aux immigré·es, les Malais·es bénéficient de certains privilèges.

Ces personnes estiment que du fait des inégalités économiques marquées qui existent aujourd'hui, la Constitution n'institue pas le racisme mais introduit plutôt une discrimination positive. Celle-ci repose pourtant sur la race, non sur la richesse ou la situation sociale.

Rares sont les voix à s'élever clairement contre les injustices. C'est le cas de Siti Kasim, 56 ans, musulmane, avocate et militante des droits humains, fondatrice en août 2019 du mouvement MAJU (Action malaisienne pour la justice et l'unité), qui espère débarrasser le système politique de l'interférence de la religion et de la classification raciale. Pour l'instant, son impact semble néanmoins limité.

À ce jour, la Malaisie est l'un des rares pays à ne pas avoir ratifié la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale, qui entre en contradiction avec sa Constitution.

Toute une frange de la population s'oppose d'ailleurs à cette ratification. En décembre 2018, à l'appel des partis islamistes, une manifestation à ce sujet a réuni à Kuala Lumpur quelques dizaines de milliers de manifestant·es.

* Les prénoms ont été changés.

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