Sciences / Culture

Inventez une civilisation extraterrestre en seulement trois étapes

Temps de lecture : 10 min

La recette est simple: un peu de science et de logique, quelques choix et beaucoup d'imagination.

Sur Grolard, la gravité est plus faible que sur Terre: tout y est donc plus gros et grand que chez nous. | David Menidrey via Unsplash
Sur Grolard, la gravité est plus faible que sur Terre: tout y est donc plus gros et grand que chez nous. | David Menidrey via Unsplash

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour: «Comment les auteurs de science-fiction obtiennent-ils des détails si élaborés sur des planètes et des civilisations au sein desquelles ils n'ont jamais vécu?»

La réponse de Maiwenn Alix, écrivain:

Pour répondre à cette question, je vais me prêter au jeu de la création d'une civilisation extraterrestre.

Je préviens, si ce texte sera (très très) long, il s'agira néanmoins d'un exercice rapide, au doigt levé, comprenant pas mal d'approximations –libre à vous de proposer des edits appropriés. Il s'agit plus ici d'illustrer le cheminement que j'emprunterais si je devais m'y atteler que de le faire dans les règles de l'art. Vous noterez par ailleurs le grand soin apporté aux illustrations ;).

Étape 1: choix du berceau de la civilisation

Nous les êtres humains, nous nous sommes développés sur la Terre, sur la surface d'une planète, d'une certaine masse (5,972 × 10^24 kilos), tournant sur son axe en 24 heures et autour du Soleil en 365 jours terrestres, avec une certaine obliquité, une certaine excentricité, une certaine précession...

Ces données de départ ont conditionné beaucoup de choses. La masse de notre planète a influé directement sur la taille de nos cellules, notre taille, notre morphologie, la manière dont on se déplace. La période de 24 heures est imprimée profondément dans nos cerveaux –le fameux rythme circadien.

L'obliquité, l'excentricité et la précession, soit les paramètres de Milanković, jouent un rôle majeur sur la quantité d'énergie que l'on reçoit de notre soleil, sur l'alternance de saisons chaudes et froides, sur les différences de température entre hémisphère nord et sud, continent et océan… –ce qui a joué un rôle sur la manière dont nous nous sommes développés sur le globe.

Ensuite, notre planète possède plusieurs protections qui ont permis le développement de la vie telle qu'on la connaît: une magnétosphère qui nous protège des vents solaires, une atmosphère qui nous protège des météorites (celles-ci brûlent en y rentrant à grande vitesse) et qui maintient une température plus ou moins constante et vivable sur Terre, avec une couche d'ozone qui nous isole d'une grande partie des UV.

Nous avons aussi la chance d'être dans un système dans la banlieue de notre galaxie (tranquille, donc), avec une grosse planète, Jupiter, qui a tendance à bouffer les astéroïdes et autres saloperies cosmiques qui pourraient venir faire un gros reset sur notre caillou.

Avant même de commencer à parler de mes aliens, je vais ainsi commencer par planter le décor qui les a vu naître, car celui-ci aura une influence direct sur leur anatomie, leur civilisations, habitudes… Bref.

Partons du principe que notre civilisation s'est d'abord développée sur une planète –quitte à la faire bouger ailleurs après–, dans des conditions initiales similaires à la nôtre: planète rocheuse avec magnétosphère, atmosphère propre à la vie, protégée des hasards cosmiques, grosse présence d'eau.

Oui, je sais, j'élimine quelques scénarios intéressants, comme une civilisation qui se serait développée dans un océan sous la surface gelée de sa planète (genre Europe), sous la surface de sa planète déserte (genre Mars) ou dans les nuages d'une géante gazeuse (genre Jupiter, coucou Jupiter Ascending), mais on va essayer de rester dans le réaliste «susceptible d'abriter une vie intelligente».

Prenons donc une planète type Terre et changeons quelques paramètres, au pif, pour le fun. Appelons-la Grolard, planète rocheuse au milieu d'un système semblable au système solaire, le système grosseboulien.

Voici notre système grosseboulien: le soleil, «la grosse boule», une petite rocheuse similaire à Mercure, «le lardon», suivi de Grolard et de sa sœur Vicelard (nous y reviendrons), une ceinture d'astéroïdes, «la ceinture de cailloux», et deux géantes gazeuses, «Grogrolard» et «Grovicelard».

Ce système ressemble au nôtre: un soleil en milieu de vie, quelques rocheuses, des cailloux, des gazeuses (le schéma suivant n'est bien sûr pas à l'échelle).

Mais regardons de plus près Grolard, le berceau de notre nouvelle civilisation:

En voici les caractéristiques, choisies au hasard en tirant des pourcentages au sort et en les appliquant à la Terre (dans un vrai exercice hard SF, il faudrait au moins s'amuser à calculer l'orbite en tenant compte de l'influence des autres planètes):

  • Masse: 0,78 masse terrestre (5,88 x 10^24 kg)
  • Rayon: 1,06 fois celui de la Terre, soit 6.760 km
  • Excentricité de l'orbite: variant de 0,005 à 0,015. Une orbite quasi circulaire tout le temps, donc
  • Obliquité: entre 5° et 8°
  • Précession: bon, là, j'ai eu la flemme de calculer
  • Jour: 20 heures terrestres
  • Période de révolution: 300 jours grolardiens, soit 250 jours terrestres
  • Température moyenne: 19°C
  • Continent: un seul, «la grande terre».

Bon, on remarque que Grolard est plus grosse et moins lourde que la Terre. À la surface de Grolard, on a donc une gravité plus faible: 8,58 newtons, au lieu de 9,81 chez nous.

Ce que nous dit la biologie gravitationnelle, c'est que la taille des premières cellules est inversement proportionnelle à la gravité, car cette dernière est un obstacle à leur croissance.

De plus, la gravité a demandé aux organismes multicellulaires de développer des squelettes, internes ou externes, afin de pouvoir s'extraire des océans et y résister –sans compter des moyens d'assurer la circulation des fluides dans lesdits organismes.

Si la gravité est plus faible sur Grolard, on aura donc des cellules plus grandes que sur Terre, et la vie complexe aura peut-être pu se développer plus vite et sortir plus rapidement des eaux.

Aussi, on remarque que sur Grolard, on a une excentricité de l'orbite quasi nulle, qui ne varie pas beaucoup, donc pas de grandes variations de l'énergie qu'elle reçoit de son étoile, la grosse boule.

Grolard a également une faible obliquité, donc de moins grandes variations de température dans les hémisphères entre les étés et les hivers.

Bon, je me suis amusée à ajouter du relief et quelques détails:

Il fait un peu plus chaud sous les tropiques, donc j'ai des forêts près des côtes, les chaînes de montagnes accrochent les nuages et les empêchent de venir arroser l'intérieur du continent, créant ainsi une savane sur le plateau (on ne voit pas sur le dessin que c'est un plateau) au centre du continent. En dessous, au-dessus, j'ai de grandes plaines, quelques grandes îles à l'ouest… Bon, encore une fois, c'est fait au doigt levé.

Étape 2: création d'extraterrestres

On a vu dans l'étape précédente que la gravité affecte la morphologie des organismes. On peut imaginer que sur Grolard, tout soit plus gros et plus grand que sur la Terre, ou moins musclé et puissant. Cela permet d'imaginer un environnement avec des arbres géants, longilignes, aux gigantesques feuilles, des cétacés énormes circulant dans le grand bleu…

Vu que l'on a un seul continent et un seul océan, on peut également penser à des écosystèmes assez uniformes, avec les mêmes espèces plus ou moins partout. Je ne vais pas créer la faune et la flore ici –je pourrais, mais ce serait trop long. Je vais me concentrer sur notre extraterrestre intelligent.

Si je veux un extraterrestre intelligent, une civilisation, il me faut au moins trois choses:

  • Un gros cerveau, essentiel au développement de l'intelligence et d'une pensée complexe
  • Un squelette ou un exosquelette permettant de se déplacer, mais surtout protégeant le cerveau
  • Des membres supérieurs capables de préhension, afin de manipuler des outils.

Ensuite, on peut supposer qu'il a:

  • Deux yeux. Pour construire une civilisation, il faut y voir. Deux sont obligatoires pour apprécier les distances, plus n'apporterait pas grand-chose
  • Un nez, ou en tout cas une ouverture pour respirer
  • Une bouche pour ingérer des aliments
  • Deux jambes. Pourquoi pas quatre? J'ai trouvé la réponse ici.

Nous, les êtres humains, sommes descendus des singes. Ici, vu que la planète est presque entièrement couverte d'eau, je vais m'amuser à faire descendre mon alien d'un animal amphibien, lui-même descendant d'un animal marin intelligent, type dauphin.

Son cerveau ressemble à celui d'un cétacé, plus développé que le nôtre et équipé d'un sonar, héritage de ses lointains ancêtres aquatiques. Son nez est situé juste entre les deux yeux, héritage de son temps amphibie, qui lui permettait alors de respirer en nageant en surface et en étant le moins visible possible pour chasser. Ses narines sont d'ailleurs verticales et à fermeture réglable. Il a une grande bouche garnie de dents pointues, héritage du temps où il avalait des animaux marins. Il communique par clics.

Ses mains descendent de ses anciennes nageoires et sont équipées de six doigts chacune, dont un opposable. Ses jambes sont petites et courtes, ne s'étant jamais vraiment développées. Sa peau est très épaisse, type cuir –encore une fois un héritage du temps où il chassait en plein soleil dans les eaux peu profondes.

Son ancêtre vient du grand lagon que l'on voit (mal) en haut à gauche de la grande terre, entre les îles et le continent. Il chassait autant du menu fretin près des côtes que de petits animaux sur terre, mettant au point des stratégies collaboratives avec ses pairs.

Mais quand la nourriture a commencé à se faire rare, la faute à un cataclysme lambda, il a commencé à chasser de plus en plus sur terre, à s'y aventurer de plus en plus loin. Il a commencé à relever la tête pour mieux observer les environs et surtout pour repérer les prédateurs des grands arbres de la forêt équatoriale du dessous, utilisant au départ sa queue comme support pour se tenir debout.

Puis il a fini par pousser l'expédition jusque dans la grande savane, où la posture debout s'est révélée essentielle pour chasser et utiliser au mieux son sonar afin de localiser ses proies, laissant ses membres supérieurs se développer pour finir par former six doigts. Encore une fois, tout ça, c'est au doigt levé, hein.

Évolution du Grolardais:

Voici son visage de face:

Non seulement ses rangées de dents sont une arme redoutable, mais en les alliant à son sonar, à son énorme intelligence et à sa très bonne collaboration avec ses congénères, notre Grolardais est devenu un superprédateur qui a bientôt conquis tout le continent et développé une civilisation avancée.

Étape 3: création d'une civilisation

Là, pour parfaire l'exercice, il faudrait à mon sens définir les structures suivantes:

  • Les systèmes d'agriculture et d'élevage
  • Les principales sources d'énergie, et dimensionner celles-ci. Plus il y en a, plus les extraterrestres peuvent aller loin dans leur conquête
  • Les ressources minières auxquelles les aliens ont accès –sujet qui peut être couplé avec leurs ressources énergétiques–, et ce qu'elles leur permettent de faire ou non
  • Les réseaux routiers/aériens et les voies d'échange sur la grande terre
  • Les réseaux de diffusion de la connaissance, d'information
  • L'organisation politique, religieuse, financière...

Je peux essayer de jeter sur le papier quelques bases:

  • Les Grolardais sont uniquement carnivores. Ils ont domestiqué plusieurs espèces qu'ils élèvent désormais dans des fermes verticales, pour économiser de l'espace. Ils nourrissent leur bétail grâce à la culture d'algues, bien plus facile à faire pousser en surface de leur énorme océan que de cultiver leurs rares terres arables.

Une tour d'élevage avec un pauvre grolapinou qui attend de se faire bouffer.

  • Les Grolardais ont également des tours de pisciculture qui dérivent dans leur immense océan.
  • Les Grolardais sont tellement intelligents qu'ils maîtrisent la fusion froide (lol, là, on est vraiment dans la SF). Ils ont donc une source presque infinie d'énergie. Grâce à la très grande quantité de platine que renferme leur sous-sol, ils ont en outre des moyens quasi illimités de stocker cette énergie.
  • Les Grolardais ont un seul continent mais un sous-sol extrêmement riche, bien plus que le nôtre. De plus, leurs fonds océaniques sont peu profonds et facilement accessibles. Ici, en théorie, je partirais du tableau de Mendeleïev pour essayer de voir ce qui est présent ou non et sous quelle forme, mais on va dire que les Grolardais ont accès à tout facilement.
  • Les Grolardais aiment vivre sur la côte, qui leur rappelle leurs origines, et sont encore très très à l'aise dans l'eau. Ils ont longtemps vécu en bancs, donc ils ont toujours tendance à former de grands groupes de plus d'une centaine d'individus, capables de se déplacer en totale coordination grâce à leur sonar et à la communication par clics.
  • Des réseaux de route ont remplacé les anciennes pistes. La route principale fait le tour du continent et d'autres, secondaires, s'enfoncent à l'intérieur du continent où sont situées les fermes verticales.

    Principales voies terrestres:

  • Les Grolardais communiquant toujours par clics, une sorte de télégramme a très tôt constitué un moyen d'échange d'information à part entière. Leur écriture reflète ce mode de communication: elle est constituée d'une série de plusieurs points et bâtons représentant les différents clics et leur intensité.

    Haïku grolardais:

  • Les Grolardais ont encore un sonar: ils n'aiment donc pas les petits espaces, où ils peuvent facilement se sentir à l'étroit. Par conséquent, leurs maisons sont toujours de grande dimension. Elles ont d'ailleurs pour principale fonction de protéger le Grolardais des éléments extérieurs, de fournir un environnement confortable et un espace de travail abrité. Les Grolardais n'en ont pas besoin pour dormir, puisqu'ils peuvent mettre la moitié de leur cerveau en sommeil quand ils le désirent et continuer de vivre avec l'autre moitié. Les villes sont également de grande taille, avec des tours très larges.
  • Les Grolardais vouent une admiration sans borne à leur océan et à la grosse boule, dont ils considèrent qu'ils sont les enfants.

Je pourrais continuer longtemps, jusqu'au moment où un cataclysme a poussé nos Grolardais à coloniser Vicelard puis à construire d'imposants vaisseaux dans la ceinture de cailloux pour explorer les autres systèmes, faisant d'eux une civilisation nomade, en permanence en mouvement… Mais je pense que vous avez compris le principe.

Un peu de science, quelques choix, de la logique, un soupçon d'imagination: à partir de quelques conditions de départ bien définies, on arrive à construire un individu, une société, une culture, une civilisation.

Edit: je précise qu'ici comme sur mon blog, les univers et petites histoires que je crée et diffuse sur internet sont à la disposition de tous, pour en faire ce que bon vous semble. Si vous voulez donc reprendre tout ça, continuer à développer la civilisation grolardaise et en faire des nouvelles, des livres, des sagas en dix-sept tomes et trois hors-séries, be my guest, comme on dit.

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