Monde

En Colombie, le peuple ne veut plus du tandem Duque-Uribe

Temps de lecture : 5 min

Dans les rues de Bogota et de Medellín, la foule conteste les réformes du président Iván Duque et le pouvoir de l'ancien dirigeant du pays, Álvaro Uribe.

Manifestations contre le président Iván Duque et ses réformes fiscales. | Santiago Castañeda
Manifestations contre le président Iván Duque et ses réformes fiscales. | Santiago Castañeda

À Medellín et Bogota (Colombie)

Même jusque dans les quartiers populaires des hauteurs de Medellín, dans ces maisonnettes de briques rouges coincées entre les flancs des montagnes où s'est perchée la capitale de la région d'Antioquia, on les entend. Des casseroles frappées avec des ustensiles de cuisine par les manifestant·es du paro nacional [grève nationale], le long de l'avenue El Poblado, parfois en rythme, souvent en désordre. Ce grand concert de percussions et de chants rivalise avec la cumbia et la salsa que crachent les enceintes des magasins du centre-ville un peu plus loin.

Depuis le 21 novembre, dans le sillage des révoltes en Équateur et au Chili, une partie du peuple colombien a décidé de se faire entendre. C'est qu'il attendait le moment opportun pour contester le pouvoir en place, celui d'Iván Duque et son «paquetazo» [package] de réformes fiscales. Si la répression a été moins sanglante que dans les autres pays, un jeune est pourtant décédé. Le nom de Dylan, 18 ans, tué par la police, est désormais gravé sur les murs de l'Université nationale à Medellín.

Fonctionnaires, étudiant·es, syndicats réunis au sein du Comité nacional de paro, reprochent à Duque ses mesures économiques ultralibérales, dénoncent la corruption et les violences policières. Un peuple qui, en réalité, veut définitivement virer Álvaro Uribe, président entre 2002 et 2010 qui continue, depuis son poste de sénateur, d'exercer une influence énorme sur la politique du gouvernement colombien.

Santiago Castañeda

«La classe moyenne est vulnérable»

Pierkey Herrera Taboada, secrétaire général d'un Syndicat de travailleurs, craint pour les plus modestes: «Le paquetazo va affecter les conditions déjà précaires des travailleurs. Duque veut introduire les contrats de travail à l'heure au détriment des embauches à durée indéterminée ou des contrats de travail direct, qui dans notre pays sont déjà très peu nombreux.»

L'OCDE confirme: en Amérique latine, «la classe moyenne est vulnérable parce qu'elle a des emplois de mauvaise qualité, généralement informels, et une protection sociale insuffisante, un faible revenu souvent instable, ce qui l'expose au risque de tomber dans la pauvreté», explique Angel Gurría, son directeur, qui a averti qu'environ 40% de la population en région appartenait à cette catégorie.

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Outre le paquetazo, c'est surtout un système global qui est critiqué. «Ces protestations reflètent un sentiment de corruption, un mécontentement face aux arrangements de la classe politique, analyse Gustavo Duncan, chercheur en politiques publiques. Au sein de la nouvelle génération, beaucoup ressentent une injustice, qui selon elle devrait être traitée plus rigoureusement par l'élite politique.»

Dans ces marches, un autre nom résonne comme un écho dans les Andes colombiennes, de Bogota à Medellín. Pour les différents groupes issus du Comité nacional de paro, Iván Duque n'est pas celui qui maîtrise les rouages de cette politique, mais bien Álvaro Uribe, son mentor, ancien président de droite –voire d'ultra-droite d'après les manifestant·es– qui continuerait de tirer les ficelles de la politique du pays. Désormais sénateur et dirigeant du parti Centro democrático, «Uribe est clairement le guide de la politique colombienne», affirme Herrera Taboa.

Dans les rues de Bogota, les pancartes et les chants ciblent surtout l'ancien mandataire: «Duque était méconnu avant les élections de 2018, estime le syndicaliste. C'est un jeune politicien sans charisme qui a été promu par Uribe au détriment des personnalités reconnues de la droite et de l'extrême droite du parti.» Même sentiment du côté des étudiant·es, pour qui «Duque est une marionnette qui ne représente même pas les intérêts de son propre parti» selon José Luis Marín, porte-parole du mouvement étudiant.

Santiago Castañeda

Critique envers le gouvernement, le politologue Gustavo Duncan nuance tout de même ce propos: «Iván Duque n'est pas non plus piloté par Álvaro Uribe. Il est évident que Duque est président grâce à lui, c'est une réalité. Cependant, le gouvernement actuel est dans une tendance plus modérée que le Centro democrático d'Uribe.»

Uribe veut l'immunité présidentielle

Si l'ancien pensionnaire du palais Nariño tente ainsi de s'accaparer les pouvoirs depuis son siège de sénateur, c'est qu'après déjà deux mandats exercés entre 2002 et 2010, il ne peut pas accéder au pouvoir tant que le Conseil constitutionnel ne le lui permet pas. Et le sénateur a de bonnes raisons de vouloir retourner au palais: accéder à l'immunité présidentielle.

Uribe est plongé dans une procédure judiciaire à la Cour suprême de justice pour corruption de témoins –Cour située face au palais Nariño, de l'autre côté de la place Simon Bolivar, à Bogota. L'avocat de l'ex-président aurait acheté d'anciens paramilitaires pour qu'ils témoignent à l'encontre du sénateur Iván Cepeda, accusé par Uribe d'avoir lui-même subordonné d'anciens paramilitaires pour enfoncer la politique du pouvoir. Finalement, la Cour a classé l'affaire Cepeda pour ouvrir une enquête à l'encontre de l'ancien dirigeant du pays... Une affaire où les différents partis s'accusent, symbolique de la bipolarité de la Colombie.

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«La seule garantie d'Uribe de ne pas être poursuivi, c'est de garder sa part de pouvoir. Il maintient donc une grande influence dans la politique de Duque», dénonce Pierkey Herrera Taboa. Aux yeux des manifestant·es, Uribe représente la vieille politique latino-américaine d'ultra-droite, raciste, anti-gauchiste, symbole du bras de fer avec les combattants Farc. «Nous avons toujours considéré Uribe comme un politique à l'idéologie fasciste, lance le syndicaliste. C'est un oppresseur qui ne croit pas aux libertés démocratiques, et qui utilise la politique pour favoriser les hautes sphères bourgeoises.»

Pour Gustavo Duncan, aussi chercheur en conflits internes à la fondation Seguridad y Democracia, «Uribe est étroitement lié à l'offensive pour neutraliser la guérilla Farc, et notamment l'usage des paramilitaires». Pour mater la guérilla gauchiste, Uribe s'est largement appuyé sur cette force auxiliaire, «utilisée pour semer la terreur et détourner les soupçons concernant la responsabilité des forces armées dans la violation des droits humains lors du conflit», dénonce Amnesty International. Des groupes armés placés sur la liste des organisations terroristes des États-Unis et de l'Union européenne, tenues responsables par l'ONU de 80% des crimes et massacres perpétrés durant le conflit, contre 12% pour les Farc et 8% pour l'armée.

C'est là l'un des autres axes de critique envers le tandem Duque-Uribe: le nombre d'exécutions extrajudiciaires, pour mater la rébellion, a explosé sous son mandat. Et les accords de paix obtenus en 2016 par Juan Manuel Santos (président de 2010 à 2018), issu de l'opposition, sont mis à mal par Iván Duque. L'une de ses premières actions fut de s'opposer à la loi pour une juridiction spéciale en faveur de la paix signée sous le mandat de Santos, ce qui valut à ce dernier le prix Nobel de la paix la même année.

Des accords de paix en péril

Les protestant·es refusent que l'on touche à ces accords qui prévoient la réinsertion des Farc, notamment sous forme de parti politique. Avocat en matière d'atteinte aux droits humains, Felix Mora Ortiz voit dans ces protestations un changement générationnel qui se produit surtout grâce à la fin du conflit armé: «La société colombienne est dans un processus social et dans une transformation importante, la preuve en est ce mouvement populaire inédit.»

Ce spécialiste en droit voit dans ces accords précieux «une opportunité que l'histoire nous offre, nous Colombiens, pour commencer une nouvelle transition, un moment crucial pour la construction de la paix et de la réintégration des ex-combattants des Farc, de l'abandon définitif d'armes, mais aussi de la transmission des entités qui gèrent toute la partie administrative de l'État». Une guérilla qu'Álvaro Uribe s'est juré d'anéantir, au point que sous son mandat, le nombre de meurtres extrajudiciaires, appelés falsos positivos, a explosé.

Santiago Castañeda

Mardi 17 décembre, à la sortie d'une nouvelle session de négociations, les syndicats ont regretté le manque d'avancées. À un mois du début du mouvement, la grogne du Comité nacional de paro ne semble pas cesser. Iván Duque s'est bien exprimé en célébrant le titre de l'América de Cali en football, mais sur la réforme, il est resté muet. Plus encore: le silence prolongé de la personnalité bien présente d'Álvaro Uribe plane sur la Colombie.

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