Santé

Le médicament le plus cher du monde va être donné à cent bébés condamnés tirés au sort

Temps de lecture : 7 min

L'initiative sans précédent du géant pharmaceutique suisse Novartis d'administrer le Zolgensma à des enfants désignés par le hasard suscite l'indignation de l'AFM-Téléthon.

Le siège de l'entreprise pharmaceutique Novartis à Bâle (Suisse), le 27 octobre 2015. | Fabrice Coffrini / AFP
Le siège de l'entreprise pharmaceutique Novartis à Bâle (Suisse), le 27 octobre 2015. | Fabrice Coffrini / AFP

Comment un géant de Big Pharma peut-il en arriver à une telle extrémité? Et comment des éthicien·nes en chaire peuvent-ils la justifier? C'est la nouvelle affaire du Zolgensma®, le médicament le plus cher du monde: près de 2 millions d'euros l'injection (unique).

Nous avions rapporté, en juillet dernier, les principales pièces d'un dossier qui éclaire de manière exemplaire les sombres coulisses de la fixation du prix des médicaments véritablement innovants. Cette nouvelle affaire témoigne à nouveau des impasses économiques et éthiques d'un système qui, si rien n'est fait, court à sa propre perte.

Le Zolgensma® est un médicament remarquable qui s'adresse aux enfants souffrant d'amyotrophie spinale (SMA). Cette affection génétique rare est la conséquence d'une mutation d'un gène qui dirige la synthèse d'une protéine indispensable à la survie des motoneurones. Cette redoutable maladie entraîne une atrophie des muscles des quatre membres et du tronc. Plus elle survient tôt, plus le pronostic est sévère: dans les formes les plus précoces, la durée de vie peut ne pas dépasser quelques mois à deux ans.

À l'échelle internationale, on estime que le nombre de personnes atteintes se situe entre une sur 6.000 et une sur 10.000 naissances. Environ 120 nouveaux cas de SMA sont découverts chaque année en France, et on dénombre environ 1.500 malades vivant·es, tous types confondus.

Bouleversement de la donne

Longtemps rangée dans la catégorie des maladies dites orphelines et incurables, la SMA a depuis deux décennies fait l'objet de considérables avancées grâce aux progrès de la génétique et l'identification en 1995 de l'anomalie génétique en cause, par l'équipe de Judith Melki à l'hôpital Necker de Paris. Vint ensuite l'espoir de corriger le gène anormal des motoneurones pathologiques –un défi majeur pour les biologistes spécialisé·es, que sont parvenues à relever Martine Barkats et son équipe de Généthon. Ce travail fit l'objet d'un brevet déposé en 2007, suivi d'un article scientifique publié en 2009 ainsi que d'autres résultats complémentaires prometteurs qui furent publiés en 2011 et ont par ailleurs fait l'objet d'une protection par un brevet.

Les travaux français furent alors repris et prolongés aux États-Unis par une jeune start-up de biotechnologie, AveXis, qui parvint à mettre sur pied un premier essai clinique chez des bébés souffrant du type 1 de SMA –la forme la plus grave. En novembre 2017, une publication scientifique rapportait dans le prestigieux New England Journal of Medicine les premiers résultats encourageants de cette thérapie génique.

C'est alors le début du commerce pharmaceutique. AveXis signe avec Généthon un accord de licence portant sur les brevets de Martine Barkats, qui prévoit l'utilisation du médicament de thérapie génique aux États-Unis, en Europe et au Japon. AveXis obtient ainsi les droits nécessaires à la commercialisation de son produit, en attendant l'accord des autorités américaines. Puis en mai 2018, la start-up est rachetée par la multinationale suisse Novartis pour 8,7 milliards de dollars, soit 7,4 milliards d'euros.

«Cela peut donner l'impression que vous le faites aveuglément, mais c'est peut-être le mieux que nous puissions faire.»
Alan Regenberg, Johns Hopkins Berman Institute of Bioethics

Un an plus tard, la Food and Drug Administration (FDA) américaine vient à peine de donner son autorisation de mise sur le marché que Novartis annonce sa revendication de prix. Le Zolgensma® devient le médicament le plus cher au monde. Fallait-il dénoncer un système faisant coïncider des recherches en partie financées par la générosité publique française et une logique capitaliste pharmaceutique internationale?

«Certes, les travaux fondamentaux financés depuis trente ans par l'AFM-Téléthon, suivis des recherches novatrices de Martine Barkats, ont été essentiels, mais ils ont aussi été complétés par les travaux d'AveXis et des accords ont été passés quant à l'utilisation des brevets français, nous expliquait en juillet dernier Christian Cottet, directeur général de l'AFM-Téléthon. Ces accords de licence prévoient le versement de 4 millions d'euros à la signature puis des versements échelonnés d'un total de 11 millions d'euros, au fur et à mesure des étapes de développement, le tout associé à un pourcentage sur les ventes du médicament aux États-Unis et en Europe. Ce qui correspond à des sommes de l'ordre de plusieurs dizaines de millions d'euros sur la durée, que se partageront Généthon et la recherche publique français (CNRS), copropriétaires des brevets. Bien entendu, ces sommes seront entièrement réinvesties dans de nouveaux programmes de recherche, notamment pour des maladies rares, dans le respect de la vocation non lucrative de Généthon.»

Or voici que la donne, symbolique et financière, vient d'être quelque peu modifiée avec la décision sans précédent prise par la multinationale suisse Novartis: organiser une forme de loterie pour offrir à cent bébés condamnés tirés au sort une dose potentiellement salvatrice de son Zolgensma®. Cette initiative est programmée à compter du 2 janvier prochain et les premières livraisons de médicaments gratuits auront lieu en février.

Sous le feu des critiques

«L'unité AveXis de Novartis, qui a développé le médicament, distribuera cinquante doses du traitement jusqu'en juin pour les bébés de moins de 2 ans avec jusqu'à 100 doses totales à distribuer jusqu'en 2020», rapporte Reuters.

L'association de défense des patients SMA Europe a eu des échanges téléphoniques avec la firme selon Kacper Rucinski, membre du conseil d'administration de cette association. «Il y a beaucoup de questions éthiques, beaucoup de questions de conception qui doivent être abordées. Nous allons essayer de les aborder en janvier.»

D'après lui, Novartis/AveXis n'a pas élaboré de méthode pour définir quels jeunes enfants auraient droit en priorité au Zolgensma® –il évoque ici un système à la «roulette russe». Toujours selon Reuters, la multinationale pharmaceutique affirme avoir mis au point cette opération avec l'aide de bioéthicien·nes et dans un souci d'équité.

Tirage au sort? Roulette russe? Loterie? «Cela peut donner l'impression que vous le faites aveuglément, mais c'est peut-être le mieux que nous puissions faire», a déclaré Alan Regenberg (Johns Hopkins Berman Institute of Bioethics) qui ne faisait pas partie des bioéthiciens consultés par Novartis. «Il peut être impossible de séparer les personnes sur la base du pronostic établi chez des enfants âgés de moins de 2 ans.»

Pour sa part, Novartis explique que du fait de contraintes de fabrication, il se concentre sur la fourniture de traitements aux pays où le médicament est approuvé (ou en attente d'approbation). Il possède une installation américaine autorisée, et deux usines devraient entrer en service en 2020. Pour ne rien simplifier, le Zolgensma® fait l'objet de procédures de contrôle quant à l'exactitude des données du dossier fourni aux autorités américaines.

«On ne joue pas à pile ou face la vie d'un enfant malade!»
Christian Cottet, directeur général de l'AFM-Téléthon

En France, cette initiative vient d'être violemment dénoncée par l'AFM-Téléthon qui se déclare «indignée»:

«L'AFM-Téléthon s'indigne qu'un tel programme basé sur un tirage au sort ait pu être imaginé et, a fortiori, proposé à des parents dont l'enfant atteint d'une amyotrophie spinale sévère est condamné à mourir à court terme. Comment peut-on envisager un instant que la vie d'un enfant puisse être le gros lot d'une loterie?»

Comment comprendre que la multinationale ait pu en arriver à imaginer pouvoir développer une telle entreprise caritative? «Novartis a été fortement critiqué lors d'un événement qui a récemment fait la une de la presse belge, relate le directeur général de l'AFM-Téléthon. Les parents d'une petit fille nommée Pia, atteinte de SMA, ont réalisé une opération de fundraising grâce à une cagnotte participative et ils ont obtenu 2 millions d'euros qui leur ont permis le traitement de leur fille alors que le traitement n'est pas encore autorisé en Belgique, ni partout en Europe.»

On peut dès lors penser que c'est en réaction à ces critiques, et aussi parce que le cas de la petite Pia a fait école et qu'il y a d'autres cagnottes participatives en cours en Europe, sans succès pour le moment, que Novartis a imaginé un programme d'accès gratuit en mettant à disposition cent doses de traitement dans les pays où le traitement n'est pas encore autorisé, c'est-à-dire dans le monde entier à l'exception des États-Unis.

«Ce qui est éthiquement très criticable, estime le directeur général de l'AFM-Téléthon, c'est le mode de répartition de ces doses par tirage au sort. En pratique, cent doses sur une année pour le monde représente un ou deux bébés traités par pays. Il y aura en France 120 bébés qui vont naître en 2020 atteints de SMA et quasi tous éligibles au traitement. Il est certain que le tirage au sort non seulement ne résout rien mais provoque beaucoup d'interrogations et de critiques. On ne joue pas à pile ou face la vie d'un enfant malade!»

Vers une intervention politique?

La France ne devrait toutefois pas être concernée par cette loterie contraire à la plus élémentaire des éthiques. Il faut ici savoir que si le Zolgensma® n'est toujours pas commercialisé, un système dérogatoire (celui dit des autorisations temporaires d'utilisation –ATU– nominatives) a d'ores et déjà permis à sept bébés français de recevoir le traitement –dans les CHU de Toulouse, Necker et Strasbourg.

«Ce qui est le plus important pour l'AFM-Téléthon, explique Christian Cotter, c'est que Novartis/Avexis accélère les démarches réglementaires pour obtenir le plus vite possible une autorisation de mise sur le marché pour l'Europe (annoncée en fin du premier trimestre 2020) et accélère les négociations de prix en France, en revenant à une position plus raisonnable que le prix américain.»

Certains vont plus loin. Comme l'Observatoire de la transparence dans les politiques des médicaments qui estime que le hold-up du géant Novartis doit prendre fin: «Ce traitement a été développé grâce à l'argent du Téléthon, et donc des dons défiscalisés, en France comme en Belgique. Il est plus que temps de récupérer NOTRE médicament. Les gouvernements ont le devoir de recourir à des dispositions prévues par le droit international de l'Organisation mondiale du commerce, mais aussi les droits nationaux: la licence d'office. Nous appelons donc le ministère français des Solidarités et de la Santé à entamer les démarches administratives en ce sens.»

Agnès Buzyn entendra-t-elle un jour prochain cet appel? Pour l'heure, le gouvernement français ne fait pas état de négociations avec la multinationale pharmaceutique suisse. Et les partis politiques sont muets sur le sujet. Tel n'est pas le cas en Belgique où la loterie de Novartis a d'ores et déjà été dénoncée par le parti écologiste flamand Groen, qui a demandé à la ministre fédérale de la Santé, Maggie De Block, d'intervenir. Pour la députée Barbara Creemers (Groen), les choses sont assez simples: «La vie n'est pas une loterie. Quand le hasard prend le dessus, le politique doit intervenir.»

En attendant le politique, pour cette députée écologiste, cette loterie se situe «au-delà de la honte». C'est là un espace où les mots n'existent pas.

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