Pourquoi les affiches sont «censurées» dans le métro
En plus des lois, elles doivent se plier à des règles déontologiques et à des contraintes spécifiques au métro.
- -
Le chanteur Damien Saez qui s'est vu refuser l'affichage de la couverture de son dernier album dans le métro parisien, s'est indigné dans un communiqué: «Notre photo, une femme nue dans un caddie, utilisée comme visuel de notre album et comme affiche de concert, a été interdite dans les couloirs des métros et sur les kiosques à journaux. [...] Quel crime avons-nous donc commis» «Censure dans le métro parisien?» titre le JDD, rappelant les épisodes de la pipe de Jacques Tati, des volutes de tabac de Gainsbourg ou encore de la cigarette de Coco Chanel. Y a-t-il vraiment de la censure dans le métro?
Comme toute activité, la publicité est régie par un ensemble de lois précises sur ce qui est permis ou non. La plus connue d'entre elles, la loi Evin, limite par exemple fortement le droit de faire de la publicité pour des boissons alcoolisées. Par-dessus ces lois existe dans la plupart des pays une autorité de régulation qui fixe des règles déontologiques particulières.
Déontologie
En France, il s'agit de l'Autorité de régulation professionnelle de la publicité (l'Arpp, anciennement le Bureau de vérification de la publicité, BVP), dont la mission est «de mener une action en faveur d'une publicité loyale, véridique et saine dans l'intérêt des consommateurs, du public et des professionnels de la publicité». Cette association de professionnels délivre, sur sollicitation de ses adhérents (régies, diffuseurs...), des avis sur la conformité des campagnes avec la loi et avec les règles déontologiques. Ces recommandations sont non contraignantes et n'ont aucune valeur juridique.
«C'est un peu comme si vous êtes accusé de meurtre, que votre avocat vous conseille de plaider coupable, explique Joseph Besnainou, président de l'Arpp. Vous pouvez décider ou non de suivre son avis.» Les avis de l'Arpp ne sont pas toujours suivis, mais dans un secteur où l'image est sacrée, une régie ne peut pas se permettre de paraître irresponsable en passant outre les règles déontologiques élaborées par la profession, et donc par elle-même, de manière répétée.
«Image de la personne humaine»
Avec son communiqué, Saez a envoyé l'avis de l'Arpp concernant son affiche, sur lequel se sont basées les régies CBS Outdoor, Clear Channel, Decaux et Mediatransports pour refuser l'affiche:
La mise en scène représentée sur ce visuel (femme nue dans un chariot) peut être perçue comme contraire à la Recommandation «Image de la personne humaine». En effet, ce visuel présente un caractère dégradant pour l'image de la femme, dans la mesure où elle apparaît nue et, qui plus est, dans un chariot de supermarché, donc comme une marchandise.
Dans cet exemple précis, la régie du métro parisien, Métrobus (qui fait partie du GIE Médiatransports), n'est donc pas la seule à avoir refusé la publicité. Mais de manière plus générale, l'affichage dans le métro doit se plier, en plus des contraintes légales et des règles déontologiques de l'Arpp, à des contraintes spécifiques, comme l'explique Sylvie Doerflinger, directrice juridique de Médiatransports:
Il faut prendre en compte l'univers dans lequel l'affiche va être affichée. Dans un service public, le devoir de neutralité doit être respecté. Nous sommes plus exposés aux critiques et aux recours contentieux que les affiches dans la rue par exemple. Il nous est arrivé d'être mis en cause pour un visuel en rapport avec l'alcool alors que le même visuel dans la rue n'a pas été attaqué.
Dans le cas de l'affiche de Saez, la régie confie qu'elle aurait sollicité l'avis de la RATP même si l'ARPP avait donné un avis positif, à cause de «la façon dont la femme était assise dans le caddy et ce que cela laissait voir».
Contraintes
Loi, règles déontologiques, autocensure: les campagnes d'affichage, et plus particulièrement celles dans le métro, sont donc soumises à une multitude de contraintes qui expliquent la fréquence des affaires de «censure» publicitaire. Des obstacles qui vont parfois bien au-delà de l'esprit des lois, sans parler de l'expression artistique et culturelle.
Claude Evin avait ainsi jugé «ridicule» le refus par Metrobus en avril dernier de l'affiche d'une exposition consacrée à Jacques Tati à cause de la pipe que fumait Monsieur Hulot dessus: «La loi que j'ai fait adopter (Loi Evin 1991) a pour objectif de supprimer la publicité directe et indirecte (...) or dans le cas présent, on n'est pas dans ce cadre. Il s'agit d'un patrimoine culturel.» La ministre de la Santé Roselyne Bachelot avait quant à elle estimé qu'on «frôle le ridicule avec cette histoire».
Grégoire Fleurot
Vous vous posez une question sur l'actualité? Envoyez un mail à explication @ slate.fr
SI VOUS AVEZ AIMÉ CET ARTICLE, VOUS APPRÉCIEREZ PEUT-ÊTRE: «Censure: Gainsbourg fume partout, sauf dans le métro»
Photo: L'affiche du dernier album de Saez refusée par certaines régies publicitaires
Mis à jour le 17/03/2010 à 9h35










































Vous oubliez volontairement ou non la grosse moitié du problème.
Que cette femme nue pose un souci, certes, mais quand Saez a proposé une deuxième affiche, ne comportant qu'un texte blanc sur fond noir, elle a été refusée également.
La ce n'est plus l'image que l'on censure, mais bien les mots et leur sens.
C'est donc un tout autre problème, et du coup, votre article perd tout son intérêt.
Article très intéressant. Mais, vous oubliez de dire que ce sont les principes généraux de la liberté d'expression qui s'applique au discours publicitaire et notamment la (vieille) loi du 29 juillet 1881, qui est la loi sur la liberté de la presse. Au niveau européen (donc supranational) c'est le fameux article 10 de la Convention Européenne des Droits de l'Homme qui garantit la liberté d'expression et qui s'applique même au discours commercial ("ne distingue pas d'après la nature, lucrative ou non, du but recherché"). Il y a toutefois des limitations à cette liberté d'expression dans le but de protéger le consommateur (loi sur la publicité mensongère, trompeuse, etc) ou dans le cadre de mesures de santé publique (loi Evin sur le tabac ou l'alcool, etc.).
Au-delà de l'aspect législatif, comme le vous le soulignez, les professionnels de la publicité (annonceurs, agences, supports) s'imposent des règles déontologiques et ce depuis 1935. D'abord via l'Office de contrôle des annonces (OCA) puis via le Bureau de vérification de la publicité (BVP) en 1953, et enfin par l'Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP) en 2008. Le but est principalement d'éviter de nouvelles lois contraignantes. Si l'ARPP peut intervenir comme conseil sur des questions d'ordre législatif (la plupart des annonceurs ont toutefois des services juridiques), son travail consiste surtout à veiller à ce que les campagnes soient conformes à la déontologie que s'imposent ses adhérents et notamment concernant l'image de la personne humaine, la décence, la violence, les croyances religieuses, etc. A noter que des réglementations pénales existent sur tout ces sujets (art 227-24 ou art R 624-2 du Code Pénal notamment). Seulement, attaquer au pénal une publicité est une démarche lourde et très longue (je rappelle que l'eau en bouteille Cristaline a été attaquée en janvier 2007 par Eau de Paris pour une campagne "dénigrante" (visuel des toilettes) et que la plainte n'a toujours pas été instruite trois ans après les faites). La déontologie permet donc d'éviter de recourir à la justice.
Métrobus qui gère la publicité dans le métro depuis plus de 40 ans, est très (trop ?) respectueuse des textes déontologiques. En outre, dans ses conditions générales de vente (CGV - article 9), Métrobus indique qu'il "peut, à tout moment, refuser de diffuser ou interrompre toute diffusion d'une publicité contraire aux lois et réglementations en vigueur ou susceptible de porter atteinte à l'image ou aux intérêts (de ses) concédants (...)". Il est précisé que "toute publicité à caractère politique, confessionnel ou contraire à l'ordre public et aux bonnes moeurs est prohibée".
Au-delà des exemples récents que vous donnez (Tati, Gainsbourg, Coco), qui portent tous sur l'application (trop ?) stricte de la Loi Evin, Métrobus a refusé de nombreuses campagnes jugées politiquement trop engagées, risquant de choquer les voyageurs, dénigrantes ou diffamantes. Parmi les précédents cas on peut citer :
Novembre 1999 - L'Express (Tibéri doit partir)
Avril 2004- Hom (String)
Septembre 2005 - RAinbow Attitude Expo (deux femmes / deux hommes s'embrassant)
Mars 2006 - Animafac / Forum des associations étudiantes (Racaille républicaine)
Septembre 2006 – Télérama (Dimanche 15 janvier. Vivement dimanche. Nicolas Sarkozy devrait faire attention. C'est déjà la 3ème fois qu'il invite Michel Drucker dans son émission)
Janvier 2007 – Cristaline (Deux visuels dont celle de la cuvette de toilettes)
Février 2008 - Courrier international (Vue de Madrid : Sarkozy, ce grand malade)
Avril 2008 - Smictom des Châtelets (Cinq des sept visuels : Non au développement jetable. L'achat réfléchi, vous y avez un intérêt)
Avril 2009 - Cinémathèque française (Pipe de Jacques Tati)
Avril 2009 - Coco avant CHANEL (Cigarette de Coco Chanel)
Novembre 2009 - Gainsbourg, vie héroïque (Cigarette de Gainsbourg)
Mars 2010 - Damien Saez (J'accuse)
Alors Métrobus va-t-il trop loin ? Peut être. Mais avant la polémique Saez on avait eu celle, dans le sens inverse, sur la campagne Droit des non fumeurs ("la fellation forcée"). Laxisme dans un cas, censure dans l'autre ?
En outre, j'attends qu'un annonceur attaque la régie pour refus de vente et l'on saura enfin si Métrobus a le droit de "censurer" des campagnes.
Le commentaire de TDE était particulièrement intéressant et apportait un complément fort instructif à l'article de monsieur Fleurot.
Pour revenir à cette image, il me semble que rien n'indique que cette femme consent à se trouver dans cette position dans le caddie. Rien n'indique même qu'elle serait vivante. On pourrait tout aussi bien imaginer qu'il s'agit d'un cadavre. Le message ne serait plus alors "la femme est une marchandise" mais plutôt "à jeter après usage".
Est-il déplacé de rappeler ici, qu'en France, tous les deux jours et demi, une femme est tuée par son mari ou compagnon ?
J'ai entendu dire que la lutte contre la maltraitance faite aux femmes a été décrétée "cause nationale".
Dans ces conditions il me paraît que l'interdiction de cette affiche est fort bienvenue.