Parents & enfants / Société

Le premier trimestre, preuve ultime de l'inutilité des conseils de classe

Temps de lecture : 8 min

La réforme des retraites et la réforme du lycée ont joué le rôle de fossoyeuses.

Les profs n'échappent pas à la réunionite, ce fléau de l'entreprise. | Hernán Piñera via Flickr
Les profs n'échappent pas à la réunionite, ce fléau de l'entreprise. | Hernán Piñera via Flickr

«J'ai survécu à une autre réunion qui aurait dû être un e-mail»: cette phrase d'origine non identifiée orne un certain nombre de mugs et autres carnets proposés par des boutiques en ligne. Si vous avez déjà travaillé en entreprise ou dans une administration, vous avez forcément été victime de la réunionite, ce terrible fléau qui pousse la majorité des supérieur·es à réunir physiquement leurs subalternes pendant de longues minutes (qui peuvent devenir des heures) afin de leur fournir des informations qui auraient pu être transmises en quelques lignes.

L'Éducation nationale n'échappe pas à la règle: dans les établissements fleurissent régulièrement réunions de concertation et groupes de travail, qui n'ont généralement rien d'obligatoire... sauf que des absences répétées risqueraient tôt ou tard de rejaillir sur les profs. Et pour cause: la réforme PPCR («parcours professionnels, carrière et rémunérations») a donné une plus grande importance à l'influence des chef·fes d'établissement sur la vitesse de progression de la carrière, et donc de la rémunération, des enseignant·es. Mieux vaut donc faire le dos rond pour éviter les mauvaises surprises.

Parmi les réunions obligatoirement organisées dans les collèges et les lycées, il y a les conseils de classe, réunis à la fin de chaque trimestre («au moins trois fois par an, et chaque fois que le chef d'établissement le juge utile», indique le Code de l'éducation). Dans les textes, rien ne dit clairement que les membres du corps enseignant soient tenu·es d'y assister systématiquement. Mais, autant par tradition que par devoir moral, les profs continuent de s'y rendre régulièrement, dans la limite de leur disponibilité.

Il serait de toute façon très inégalitaire d'imposer aux enseignant·es de se rendre à tous les conseils de classe qui les concernent, puisque cela contraindrait par exemple les profs d'arts plastiques de collège à assister à environ dix-huit réunions durant environ une heure trente chacune. L'enfer sur Terre.

Toujours la même rengaine

Rien n'a changé depuis 2016: un conseil de classe, c'est toujours l'occasion de passer en revue le trimestre de chaque élève en moins de 120 secondes. Autant dire que le véritable travail se fait avant, que ce soit au cours du trimestre (discussion avec l'élève ou avec ses responsables) ou à la fin de celui-ci, avec la rédaction des appréciations par discipline puis la synthèse effectuée par le ou la prof principal·e de la classe. Telle qu'elle est actuellement organisée, la réunion ne fait actuellement office que de bref passage en revue destiné à vérifier que tout est complet et cohérent.

Autant dire que participer à un double conseil de classe jusqu'à 20h15 avec la perspective de devoir rentrer jusqu'à son domicile, payer la baby-sitter, dîner sur le pouce, corriger quelques copies, puis régler son réveil à 6h20 donne légèrement envie de s'acheter un de ces mugs.

Capture d'écran du moteur de recherche Ecosia.

Pour un très grand nombre de membres de l'Éducation nationale, l'année scolaire 2019-2020 gardera probablement un goût particulier. Il y eut la mise en application de la réforme du lycée, qui continue de se faire pas à pas, sans grande visibilité. Il y a aussi cette mobilisation entamée le 5 décembre, et destinée à lutter contre le projet Macron-Delevoye de retraite par points. «J'ai rarement connu une année aussi chaotique», résume Michel, 58 ans, professeur de sciences de la vie et de la terre, qui ajoute en riant que c'est peut-être parce qu'il vieillit mal.

Depuis des années, Michel se rend délibérément à aussi peu de conseils de classe que possible, sans jamais avoir été inquiété. Pas par paresse, estime-t-il, mais «par pragmatisme et militantisme». «Dans le lycée où j'exerce, les personnes présentes sont invitées à signer une feuille d'émargement. Pour moi, ce n'est qu'une façon de nous dire “attention, on vous surveille” et de maintenir une pression complètement factice sur les collègues les plus impressionnables.» Michel évite les conseils de classe, «sauf ceux du troisième trimestre, notamment pour les classes de Seconde, où il était possible d'influer sur le passage ou non d'un élève en Première scientifique, par exemple».

Si le professeur de SVT s'exprime à l'imparfait, c'est parce que depuis l'an dernier, même cette influence-là n'existe plus: «C'était le seul moment où on ne faisait pas tout à fait acte de présence. Mais depuis que la réforme du lycée est en place, on n'a plus du tout notre mot à dire. Un élève qui serait accepté en Première générale malgré une mauvaise moyenne en SVT a toute latitude pour choisir de poursuivre dans cette discipline en classe de Première. Et nous n'avons absolument pas notre mot à dire.»

Pour Michel, il n'y a plus désormais que les conseils de classe de Terminale qui valent la peine d'être vécus: «On peut y donner son avis sur les vœux d'orientation post-bac et participer à l'attribution pour chaque candidat d'une mention allant de “très favorable” à “doit faire ses preuves”, qui figure dans le dossier du baccalauréat et peut permettre d'obtenir une mention ou d'aller au rattrapage in extremis.»

Spécialités éclatées

Julia, prof de mathématiques, a également le sentiment que la tenue de conseils de classe est encore moins utile depuis la mise en place de la réforme chère à Jean-Michel Blanquer. «Dès la classe de Première générale, les maths ne sont plus qu'une spécialité, explique-t-elle. Dans mon lycée, environ 70% des élèves ont choisi cette matière parmi les trois spécialités à sélectionner. Mais parce que la direction ne souhaitait pas reconstituer des filières en regroupant par exemple tous les élèves “maths-physique-SVT” dans les mêmes classes, un brassage a été réalisé de façon assez opaque... si bien que mes groupes de maths sont composés d'élèves provenant de cinq classes différentes.»

Si un tel panachage ne change rien aux pratiques éducatives de Julia, tout ce qui se passe en dehors des séances devient en revanche nettement plus dur à gérer. «Je ne peux plus échanger avec mes collègues sur la façon de gérer un groupe qui me poserait problème, puisqu'aucun autre prof ne fait cours à ce groupe. Je ne peux plus discuter avec un prof principal du comportement général de sa classe, puisque mon groupe est composé de bribes de chaque classe. Et il y a effectivement le problème des conseils de classe, que je n'avais pas anticipé.»

Cinq élèves dans telle classe, sept dans telle autre... pour Julia, il devient absolument inutile de se rendre aux conseils de classe de Première («et ce sera sans doute la même chose l'an prochain, en Terminale, quand la réforme touchera aussi ce niveau»). Impossible de parler de la dynamique d'une classe ou de l'hétérogénéité d'une autre. Sans compter le sentiment croissant de perte de temps qui anime la jeune femme: «Passer 80% du temps à entendre parler d'élèves qui ne sont pas les miens, je ne vois vraiment pas l'intérêt. Je ne vais tout de même pas amener mon tricot.»

La grève ne change rien

Hasard du calendrier ou simple résultat de la frénésie macrono-blanquerienne, une autre réforme fait actuellement beaucoup parler, dans l'Éducation nationale comme ailleurs: celle de la réforme des retraites, si préoccupante pour l'ensemble des personnels d'éducation qu'elle a poussé les profs à se mobiliser en masse pour manifester leur opposition à cette réforme. Le 5 décembre, dans le premier comme dans le second degré, plus de la moitié des enseignant·es (voire deux tiers) étaient en grève, et les journées de mobilisation suivantes ont également rassemblé un grand nombre de profs.

Dans certains collèges et lycées, la grève est quasiment continue depuis le 5 décembre, en tout cas pour une partie des enseignant·es en place. «Je fais cours le lundi ou le vendredi, indique Laurence, prof d'espagnol, car faire grève ces deux jours-là risque de me coûter aussi mon week-end en termes de journée de salaire.» Même si elle est peu appliquée, il existe effectivement une règle qui stipule que tout·e fonctionnaire gréviste un vendredi et le lundi suivant peut être considéré·e comme ayant fait grève quatre jours d'affilée.

«En revanche, le reste du temps, c'est manifestations, piquets de grève... et repos à la maison, parce que l'année est déjà usante», confie Laurence. Après avoir bien réfléchi («j'avais le sentiment d'abandonner mes élèves»), la professeure d'espagnol a décidé de ne se rendre ni aux conseils de classe, ni aux réunions de rencontre avec les parents. «Il faut que notre absence, et donc notre mécontentement, soient aussi audibles que possible.»

Dans son établissement fortement mobilisé en raison d'une implantation syndicale robuste, Laurence est loin d'être la seule à être en grève depuis le 5 décembre. Et si les conseils de classe continuent à se tenir afin de ne pas bousculer le calendrier de l'année, certains étaient apparemment réduits à peau de chagrin: «Une collègue m'a raconté un conseil de classe qui s'est tenu avec cinq personnes: la principale du collège, deux profs mais pas le prof principal, et les délégués de classe.»

Prof débarquant à un conseil de classe, premier trimestre 2019.

Résultat: aucune différence notable. «Les appréciations avaient été pré-remplies par le professeur principal, et la principale n'a eu qu'à les lire une par une, à demander vaguement leur avis aux collègues présents pour mettre un peu d'animation... Le bilan, c'est que ce conseil de classe a duré une heure cinq, mais qu'il n'a servi ni à décider quoi que ce soit, ni même à modifier aucune des appréciations ou récompenses pré-inscrites sur le bulletin numérique.»

Même son de cloche dans mon propre lycée, où des conseils de classe très allégés ont eu lieu. La seule véritable interaction pouvant justifier le maintien de ces réunions, c'est le moment où les représentantes des parents d'élèves et les délégué·es de classe ont pu poser quelques questions d'ordre général sur l'organisation de la classe ou les méthodes de travail. Des questions qui n'ont hélas guère eu de retentissement, les personnes concernées (profs ou CPE) étant grévistes et absentes lors de de ces conseils.

D'autres horizons

«Je milite pour la suppression pure et simple des conseils de classe, renchérit Michel. On ne cesse de nous demander d'utiliser des espaces numériques de travail pour communiquer entre nous, mais aussi avec les parents ou les élèves. Les logiciels de vie scolaire comme Pronote permettent un calcul infaillible des moyennes et un remplissage efficace des bulletins. Je ne vois pas en quoi se réunir physiquement constitue une étape obligatoire de ce processus.» Et pour les cas litigieux? «Ils constituent une minorité. On pourrait tout à fait mettre en place un système de discussion incluant représentants de parents, délégués de classe, profs et direction, pour trancher en laissant la parole à tout le monde.»

Julia est assez d'accord avec ce principe: «Je serais hyper favorable à la mise en place d'une plateforme numérique dans laquelle je pourrais indiquer si je pense que tel élève doit abandonner telle ou telle spécialité, ou si tel autre a les capacités de passer en Première générale. Ça n'empêche pas de se rencontrer en cas de litige, mais ça évite de perdre un temps conséquent sur les nombreux dossiers d'élèves pour qui tout coule de source.»

Du côté du ministère, on a conscience du problème, mais la réforme semble se contruire pas à pas, voire à l'aveuglette. Mi-novembre, un article publié sur le site de France Inter indiquait que «le comité de suivi de la réforme du lycée devrait faire des propositions en décembre au sujet des conseils de classe». Ce ne sera visiblement pas le cas avant janvier. En attendant, les conseils de classe ancienne version ont eu lieu pour ce premier trimestre, confirmant leur inutilité aux sceptiques et démontrant aux adeptes des réunions physiques qu'une sérieuse remise en question ne serait pas de trop.

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