France / Politique

L'universalisme, le miroir aux alouettes de la réforme des retraites

Temps de lecture : 4 min

Le gouvernement s'apprête à creuser encore plus les inégalités en ne tenant pas compte des personnes qui galèrent.

Le Haut-commissaire à la réforme des retraites Laurent Pietraszewski (deuxième à gauche), le Premier ministre Édouard Philippe et la ministre des Solidarités et de la Santé Agnes Buzyn avant la rencontre avec les partenaires sociaux à Matignon le 19 décembre 2019. | Benoît Tessier / Pool / AFP
Le Haut-commissaire à la réforme des retraites Laurent Pietraszewski (deuxième à gauche), le Premier ministre Édouard Philippe et la ministre des Solidarités et de la Santé Agnes Buzyn avant la rencontre avec les partenaires sociaux à Matignon le 19 décembre 2019. | Benoît Tessier / Pool / AFP

Vous avez peut-être vu passer ces propos de Jérôme Bignon, sénateur de la Somme, sur le plateau de LCP, résumés en un tweet.



En vrai, il n'a pas dit que ça. (Pour rappel, quand vous voyez une citation, un verbatim, un extrait sur internet, allez toujours vérifier l'intégralité des propos.) Il a dit: «J'ai 70 ans, je suis encore en activité, j'ai commencé à travailler à 23 ans, je suis assez en forme encore, ce n'est pas impossible. Je comprends bien qu'il y a travail et travail, qu'être parlementaire c'est plus facile physiquement que de travailler à la chaîne ou être caissière de supermarché, mais il faut considérer que dans la vie qui vient, on travaillera plus longtemps.»

Encore un effort

Autrement dit, les prolos, votre vie est difficile mais il va falloir faire encore un effort. Le pire, c'est peut-être qu'à force de rabâcher ce discours, certain·es ouvrièr·es à la chaîne finissent par y adhérer et par se dire que ce monsieur qui s'y connaît mieux doit avoir raison et allez, hop, encore un effort. Pourtant, financièrement parlant, il n'y avait pas besoin de réformer les régimes de retraite. Ce n'est pas moi qui le dit, évidemment, mais c'est ce qu'a longuement expliqué Daniel Cohen sur France Culture. Le système n'est pas en péril, le système est stabilisé. Précisons que Daniel Cohen n'est pas un ultra-gauchiste patenté. Il est prof d'économie à Normale Sup' et il se définit comme un pragmatique. Il n'est pas le seul à faire cette analyse. De là à en conclure qu'il s'agirait d'une réforme nécessaire à l'aune de déséquilibres économiques...

Mais alors, pourquoi le gouvernement est-il allé se foutre dans cette galère? Ça me paraît incompréhensible.

On peut les soupçonner de servir les intérêts des groupes privés dans une logique de financiarisation des retraites. Il semble en effet assez probable que les hauts revenus vont se tourner vers les fonds de pension. Mais si l'on s'en tient au discours officiel tenu par les membres du gouvernement, l'argument principal qui revient, c'est l'idée d'universalité. Un même système pour tout le monde parce que c'est plus juste. Tout le monde traité pareil. C'est notre spécialité nationale à nous, l'universalisme français. Dans les milieux féministes, ça fait longtemps qu'on interroge cette notion. L'universalisme employé par des gens limités intellectuellement ou de mauvaise foi, c'est aussi ce qui vaut à Rokhaya Diallo d'être traitée de raciste parce qu'elle parle des personnes racisées et que même, parfois, elle dit «noire». Quand on parle des femmes, on nous renvoie souvent cette idée d'universalisme, en nous reprochant de vouloir absolument les différencier les hommes.

Alors, finalement, c'est assez logique de voir le gouvernement faire de même avec les classes sociales. Il nous parle de régime de retraite universel. Forcément plus égal, puisqu'on va mettre tout le monde au même régime. Une même loi pour tous. Fin des régimes spéciaux (sauf pour les agents de police). Parce que tout le monde est égal. Les différences, on les calculera avec les points, mais attention, même avec les points il faudra travailler jusqu'à 64 ans. Pourtant, «tous les êtres humains naissent libres et égaux en droits» n'a jamais voulu dire qu'il n'y en avait pas qui galéraient plus que d'autres.

Mortelle pénibilité

L'universalisme macronien a du mal à admettre que le corps d'un agent de nettoyage ne subisse pas les mêmes contraintes que celui d'un·e employé·e de bureau. C'est ce qu'on appelle la pénibilité. (La pénibilité a un impact direct sur l'espérance de vie des gens qui travaillent.) Petit rappel, la pénibilité se définissait par dix critères, mais, en 2017, on en a supprimé quatre sous prétexte qu'ils étaient trop difficiles à établir (vibrations mécaniques qui concernaient une partie du BTP, risques chimiques, postures pénibles, manutention de charge lourde). Restent: milieu hyperbare (donc BTP mais en milieu sous-marin par exemple), températures extrêmes, bruit, travail de nuit, travail en équipes successives alternantes, travail répétitif. En résumé, à l'heure actuelle, les emplois pénibles donnent des points qui permettent un départ anticipé à la retraite, mais limité à 60 ans au plus tôt (soit deux ans avant l'âge légal).

Autrement dit, la pénibilité de certains emplois est à peine reconnue. On en est aux balbutiements du début d'une reconnaissance concrète. Évidemment qu'un agent de nettoyage qui fait un travail physiquement dur abîmant son corps, au contact de produits chimiques et avec des horaires décalés devrait pouvoir partir bien plus tôt à la retraite. (À noter que le gouvernement nous dira que cet agent touchera une meilleure pension avec la réforme, mais ça dépendra en réalité de la valeur du point et, pour l'instant, c'est le grand flou sur ce calcul.) (Qui plus est, cette travailleuse précaire risque d'être directement touchée par la réforme de l'assurance chômage qui est, répétons-le, une boucherie.) Ce qui est égal n'est pas toujours juste.

C'est sans doute pour ça que le mème de la mobilisation, celui qu'on voit de plus en plus passer, c'est celui-là:



Qui a donné lieu à un certain nombre de variations.





«Macronie» est parfois remplacé par «actuellement», «capitalisme» ou «réalité».

En version révolutionnaire:


(Cessez de raconter différentes versions de la même histoire, changez l'histoire!)

Et une autre variante.



Pour pousser l'analyse du rapport égalité-équité, on peut lire ce texte de Denis Colombi.

Si le dessin des caisses prend autant d'ampleur, c'est parce que la rhétorique de l'égalité est sans cesse utilisée par le gouvernement. Rhétorique qui, en général, finit par faire passer celles qui ont deux caisses à la place d'une pour des personnes privilégiées, mais qui n'est jamais utilisée pour remettre en question les inégalités entre les très riches et les autres. L'Insee vient de sortir une étude sur le patrimoine des Français·es, voici le titre:


Pas certaine que le vrai scandale, ce soit le régime spécial des cheminots...

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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