Politique

L'art perdu de la (vraie) démission politique

Temps de lecture : 8 min

La démission de Jean-Paul Delevoye est symptomatique de notre époque.

Jean-Paul Delevoye, ancien haut-commissaire à la réforme des retraites, lors de la passation de pouvoir à son successeur, Laurent Pietraszewski, le 18 décembre 2019 à Paris. | Dominique Faget / AFP
Jean-Paul Delevoye, ancien haut-commissaire à la réforme des retraites, lors de la passation de pouvoir à son successeur, Laurent Pietraszewski, le 18 décembre 2019 à Paris. | Dominique Faget / AFP

Jean-Paul Delevoye n'est plus membre du gouvernement. Comme cet ancien haut-commissaire aux retraites, épinglé pour une mauvaise déclaration à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, Richard Ferrand, François Bayrou, Sylvie Goulard, Marielle de Sarnez, Laura Flessel, Nathalie Loiseau, Françoise Nyssen et François de Rugy ont récemment démissionné –ou été exfiltrés de l'exécutif– après des révélations mettant en cause leur probité passée ou présente, en tant que responsables politiques.

Sur les seize ministres ayant quitté le gouvernement d'Édouard Philippe depuis l'été 2017, neuf l'ont fait pour des affaires liées à leur activité et non leur action politique. Soit plus de la moitié. Seules quatre démissions ne sont pas liées à des scandales révélés par des médias: celles de Nicolas Hulot, Gérard Collomb, Benjamin Griveaux et Mounir Mahjoubi. Et sur ces quatre, seul Nicolas Hulot est parti pour des raisons véritablement liées à sa fonction de ministre, les trois autres souhaitant se préparer aux municipales.

L'art de la démission politique aurait-il changé? C'est comme si les dirigeant·es ne démissionnaient plus pour des raisons idéologiques ou liées à leurs responsabilités, mais seulement formelles. La question a notamment été soulevée par La France insoumise, qui dénonce la hausse des violences policières depuis un an. En juillet 2019, Jean-Luc Mélenchon tweetait: «De Rugy démissionne. Mais l'éborgneur Castaner est toujours là et l'embastilleuse Belloubet aussi. Steve vaut moins qu'un homard?»

Sans remettre en cause l'importance de la déontologie en politique, n'est-on pas effectivement en train de s'habituer à un système qui, s'attachant trop à la forme, autorise des écarts parfois graves sur le fond?

Des démissions éclatantes sous la Ve République

Les démissions pour affaires ne datent pas d'hier. En 1930, l'affaire Oustric coûte son poste au ministre Péret et entraîne la chute du gouvernement Tardieu. Quatre ans plus tard, rebelote avec l'affaire Stavisky, qui signe la fin du gouvernement Chautemps. On se souvient aussi, plus récemment, des démissions de Bernard Tapie (1992), Alain Carignon (1994), Dominique Strauss-Kahn (1999), Hervé Gaymard (2005), Georges Tron (2011) et une poignée d'autres, à chaque fois pour des déboires avec la justice ou des comportements jugés incompatibles avec l'exercice de leurs fonctions.

La démission la plus marquante depuis 1958 reste sans doute celle du général de Gaulle, en 1969, quittant la présidence de la République après un référendum raté sur la création des régions et la réforme du Sénat. Rien à voir, donc, avec un quelconque homard, le personnage étant réputé pour son train de vie modeste: «Le général de Gaulle estime simplement que lorsqu'il consulte les Français, son mandat est par définition remis en cause, analyse l'historien Frédéric Fogacci, directeur des études et de la recherche à la Fondation Charles de Gaulle. La confiance est, pour lui, le moteur absolu légitimant son action. Être désavoué le conduit donc à cesser d'exercer ses fonctions, ce qu'il annonce le soir même.»

«Démissionner, c'est prendre le risque de se mettre en marge de son propre camp et de ne pas arriver à revenir.»
Frédéric Fogacci, directeur des études et de la recherche à la Fondation Charles de Gaulle

L'après-guerre est ainsi parsemée de telles «démissions presque métaphysiques», révélant une certaine conception de la politique ou des valeurs personnelles. Évoquons celles de Pierre Mendès-France (1956), qui proteste contre la politique du cabinet Guy Mollet en Algérie; Jacques Chirac (1976), qui lance un scud à Valéry Giscard d'Estaing avec sa phrase «Je ne dispose pas des moyens que j'estime nécessaires...»; Michel Rocard (1985), qui proteste contre le scrutin à la proportionnelle introduit par François Mitterrand. Et bien sûr, Jean-Pierre Chevènement, démissionnaire entre tous, qui a fait trois fois ses valises comme ministre (en 1983, 1991 et 2000), restant ainsi fidèle à son adage: «Un ministre, ça ferme sa gueule; si ça veut l'ouvrir, ça démissionne.»

Cette sentence est surtout vraie depuis 1958. Créée pour être davantage stable et efficace, la Ve République a rendu les démissions pour motifs politiques plus compliquées qu'avant: «Sous la IIIe et la IVe, l'indiscipline et la liberté de parole font partie de l'ADN des élus, souligne Frédéric Fogacci. La nouveauté, avec la Ve, c'est la notion de discipline gouvernementale. On a voulu un État efficace, ce qui suppose d'avoir de l'interministériel et une majorité solidaires. Démissionner, c'est donc prendre le risque de se mettre en marge de son propre camp et de ne pas arriver à revenir.»

Pour qu'une démission ait du sens, il faut qu'elle soit lisible, claire et cohérente: «Les démissions sont aussi des paris que les dirigeants prennent pour frapper l'opinion et prendre date. Elles permettent de montrer quelles sont leurs réelles convictions.»

Une accélération fulgurante sous le mandat Macron

Entre 1992 et 2011, douze ministres (seulement) ont démissionné à la suite d'un scandale, selon le décompte de BFMTV. C'est presque autant que depuis deux ans! Y aurait-il un «effet Macron», responsable d'une démissionnite aiguë?

Si la Ve République a fait gagner l'exécutif en stabilité, l'organisation macronienne du pouvoir créerait l'inverse, selon Luc Rouban, auteur de La matière noire de la démocratie: «À partir de 2017, se constitue une majorité hétéroclite, avec des novices en politique ou d'anciens élus qui ont trahi leurs partis d'origine. On est donc dans une relation plus interpersonnelle entre le président de la République et les ministres, qui les expose plus directement.»

«Les ministres sont exposés en amont par leurs liens avec le chef de l'État, et en aval, aux médias et aux divers organismes de contrôle.»
Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS

Cette personnalisation est le symptôme d'une évolution récente du politique, où les clivages et appareils partisans s'effacent. Le directeur de recherches au CNRS l'assure: «On monte plutôt une équipe autour du président, une task force qui tente de mettre en place des réformes. C'est le côté très managérial du macronisme, qui n'est pas sans paradoxes: on part d'une idée économique d'efficacité et de cohésion, pour aboutir à des relations interpersonnelles déterminantes.»

Cette personnalisation du pouvoir peut avoir pour conséquence des mécontentements affectifs puissants, tels que ceux exprimés par Gérard Collomb ou Nicolas Hulot. De nos jours, les ministres macronien·nes ne jouissent plus de la même protection qu'auparavant. L'affaire Cahuzac a notamment renforcé, dans l'opinion publique, la nécessité de scruter les comportements des mandataires: «Les ministres sont exposés en amont par leurs liens personnels avec le chef de l'État, et en aval, par l'exposition aux médias et aux divers organismes de contrôle.» La pression croissante exercée par les réseaux sociaux en cas de révélations compromettantes complète ce triptyque.

«Pas de grille d'évaluation universelle de la démission»

La répression policière à l'encontre des «gilets jaunes» ainsi que la mort de Steve, à Nantes, a poussé certaines associations et élu·es à réclamer la démission de Christophe Castaner du poste de ministre de l'Intérieur. Une demande légitime? «Le problème, c'est qu'on n'a pas de grille d'évaluation universelle de la démission, estime Luc Rouban. Dans le secteur privé, vous avez des critères objectifs, des ratios financiers qui sont connus. Dans le public, c'est beaucoup plus compliqué. L'objet de l'action n'est pas le même et les résultats dépendent d'une multiplicité d'acteurs, comme les cabinets ministériels, Bercy, les élus locaux, les groupes de pression, etc. Vous ne pouvez pas vraiment imputer une action à un seul décideur.»

Après la mort de Malik Oussekine, en 1986, Charles Pasqua n'a pas démissionné. Pas plus que Bernard Cazeneuve après la mort de Rémi Fraisse, en 2014. Dans son livre À l'épreuve de la violence. Beauvau 2014-2015, paru cet automne, l'ancien ministre de l'Intérieur de François Hollande procède à un examen de conscience au sujet de la mort du botaniste à Sivens.

«Pour un président, débrancher un ministre est un exercice très périlleux, car il se met lui-même en accusation.»
Frédéric Fogacci, directeur des études et de la recherche à la Fondation Charles de Gaulle

S'il reconnaît une erreur de communication après l'annonce du décès de Rémi Fraisse, il ne regrette pas la non-démission: «Pas un mot ne vient humaniser la déclaration froide de l'administration que je dirige. C'est là une erreur qui m'est entièrement imputable», se contente-t-il de dire. Sur France Inter, il ne se montre pas plus contrit: «C'est une tragédie pour le jeune garçon, pour son entourage, pour les militants écologistes. Mais pour un ministre de l'Intérieur qui a vu monter les tensions, qui a donné des instructions pour qu'on n'arrive pas à cette tragédie qu'il a senti venir et qu'il n'a pas réussi à éviter, oui c'est un échec.»

Échec, erreur... mais pas faute, donc. Depuis l'affaire du sang contaminé, l'idée selon laquelle on peut être «responsable mais pas coupable» semble bien ancrée dans les esprits. Concernant les violences policières, un ministre peut toujours se réfugier derrière la responsabilité de celui ou celle qui tenait la matraque, d'autant qu'il se sait soutenu par de nombreux électeurs favorables aux forces de l'ordre.

Une démission de Christophe Castaner risquerait aussi d'exposer Emmanuel Macron aux critiques les plus dures, le président demeurant celui qui donne les ordres: «Pour un président, débrancher un ministre est un exercice très périlleux, car il se met lui-même en accusation, décrypte Frédéric Fogacci. Tout le monde est un peu comptable de l'action gouvernementale, encore plus depuis ce quinquennat. Trouver le juste équilibre est extraordinairement difficile.»

Concilier déontologie et action politique

Dans son livre Qu'est-ce qu'un chef?, le général de Villiers se permet un commentaire sur cette recrudescence d'affaires en politique. Il écrit: «La première recommandation que je fais à toute personne responsable est d'être exemplaire. C'est le premier courage qu'exige l'action.» Tout en se montrant prudent: «Ne croyons pas, à l'inverse, que l'intégrité suffise à garantir l'excellence d'une politique.» Celui qui a démissionné avec fracas au début du quinquennat Macron juge que «l'exemplarité entraîne la crédibilité», mais qu'elle ne doit pas cacher l'essentiel, qui est d'agir.

Or, l'exigence de moralisation de la vie publique s'inscrit dans un contexte global où les décisions prises dans les ministères sont de plus en plus difficiles à tracer. Qui, par exemple, peut être tenu responsable de la réforme des retraites? Est-ce Macron, Philippe, Delevoye, son successeur Laurent Pietraszewski? Ou bien l'administration derrière, ou bien d'autres entités encore?

«Quand le pays traverse une période de doute, on questionne de manière critique l'État et le pouvoir politique.»
Frédéric Fogacci, directeur des études et de la recherche à la Fondation Charles de Gaulle

En réclamant la démission de Delevoye, Mediapart espérait sans doute obtenir le retrait du texte. C'est plutôt l'inverse qui s'est produit: le nouveau ministre ayant rempli comme il faut sa déclaration de patrimoine, il se présente avec d'autant plus de légitimité pour espérer imposer le texte. Comme si l'échec des négociations ne suffisait pas à lui coûter son poste, ses détracteurs en sont réduits à ressortir une affaire de pain au chocolat vieille de dix-sept ans pour le discréditer. À l'heure où les populismes gagnent des élections partout en Europe, n'est-ce pas prendre le risque d'alimenter la montée du populisme, que de focaliser les critiques sur les vicissitudes passées des politiques?

La moralisation de la vie publique est bien entendu souhaitable, tant certain·es élu·es semblent déconnecté·es des réalités quotidiennes des Français·es. Mais elle révèle aussi une crise plus profonde de la société française, selon Frédéric Fogacci: «La méfiance à l'égard des élus est cyclique. Quand le pays traverse une période de doute et qu'on ne voit pas vers quoi on se dirige, on questionne de manière critique l'État et le pouvoir politique. Aujourd'hui, l'État semble moins en position de jouer le rôle de garant, alors que précisément il y a une attente forte de la part des Français.»

Tant que les dirigeants rempliront leurs déclarations par-dessus l'épaule ou organiseront des dîners dignes de Marie-Antoinette, ils s'exposeront donc à des démissions éclair. Mais on est aussi en droit d'imaginer que les affaires à répétition de ces dernières années sont les déchets nécessaires d'un nouveau cycle à venir, plus apaisé, où les ministres n'auront rien d'autre à se reprocher que leurs décisions politiques.

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