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Le prénom Jean-Michel, ou les mille facettes de la domination masculine

Temps de lecture : 8 min

De Jean-Michel Àpeuprès à Jean-Michel Argument, ils sont partout.

Jean-Michel Blanquer, Jean-Michel Larqué, Jean-Michel Aulas et Jean-Michel Maire | captures d'écran Youtube
Jean-Michel Blanquer, Jean-Michel Larqué, Jean-Michel Aulas et Jean-Michel Maire | captures d'écran Youtube

Durant la grande époque des Nuls, il n'a pas dû être simple de s'appeler Régis. Chaque samedi, au sein du faux journal télévisé présenté par Pénélope Solète (Chantal Lauby) et Maurice Chevalier (Alain Chabat), une séquence intitulée «Régis est un con» présentait quelques images glanées aux quatre coins du monde et mettant en scène des gens pas malins provoquant des catastrophes improbables.

Aucun point commun entre les différentes séquences présentées, si ce n'est la bêtise ou la maladresse de leur personnage principal, ainsi que le prénom générique attribué par Chabat et Lauby à chaque héros involontaire: Régis.

Régis était un con

Diffusée de 1990 à 1992, l'émission a certainement contribué à la disparition progressive du prénom Régis, dont la dégringolade a débuté au milieu des années 1970, comme le montre ce graphique disponible sur le site de l'Insee.

Source: Insee

Puisque la phrase «Régis est un con» appartient désormais à la culture collective, et comme le Régis le plus célèbre de ce siècle est la moitié barbue du duo Chevallier et Laspalès, on peut tabler sur le fait qu'assez peu de petits Régis devraient naître dans les années à venir, et que le retour du prénom, s'il n'est pas totalement inenvisageable, ne devrait pas se produire avant plusieurs générations.

Les années 1990 avaient leur Régis. Le XXIe siècle a ses Jean-Michel. Remis sur le devant de la scène par Kad Merad et Olivier Baroux dans leurs sketchs réalisés pour «La Grosse Émission» sur la chaîne Comédie!, le prénom a connu un essor incroyable qui se poursuit aujourd'hui encore. Mais ne le cherchez pas dans le classement des prénoms les plus donnés aux bébés des années 2000 et 2010: s'il a été extrêmement populaire dans les maternités, notamment entre 1950 et 1970, le prénom Jean-Michel se raréfie.

Source: Insee


Très peu de bébés Jean-Michel à notre époque, mais une profusion de tweets et de textes faisant allusion à ce prénom. Comme Régis, Jean-Michel est utilisé comme un prénom générique. Chez Kad & Olivier, il est employé afin de décrire l'immense majorité des chanteurs inconnus popularisés par le duo comique. Jean-Michel Çava, Jean-Michel Avous, Jean-Michel Amoitié ou Jean-Michel Dégueu font partie de cette galerie d'artistes nuls mais attachants auxquels Kad Merad sait si bien donner de la dimension.

Jean-Michel Raccourci

Mis à part le fameux Kamoulox, les Jean-Michel constituent sans doute la création la plus connue de Kad & Olivier. Ils ont trouvé là une façon tendre mais drôle de se moquer d'une bande d'artistes ratés, persuadés pour la plupart d'être des génies ou des stars. Leurs noms de famille, qui condensent leurs caractéristiques en un seul mot, permettent non seulement de les retenir facilement, mais aussi de décrire leur personnalité en évitant les phrases à rallonge.

C'est exactement dans cette optique que le prénom Jean-Michel a été repris par certain·es dans la vie courante, puis utilisé sur les réseaux sociaux et dans les blogs. Il est bien difficile de retrouver l'origine de cet emploi, mais ce tweet de 2015 paraît en tout cas assez emblématique de la façon dont il est employé aujourd'hui.

Sur Twitter et ailleurs, Jean-Michel, c'est celui qui donne son avis alors qu'on ne lui a absolument rien demandé. C'est celui qui, en plein milieu d'un débat de société, décide de tout rapporter à son petit nombril. C'est celui qui explique aux femmes que lui aussi est victime de sexisme, aux personnes de couleur qu'il a déjà subi du racisme, et que franchement, lui aussi connaît de grosses difficultés dans la vie, mais qu'il ne vient pas pleurer pour ça.

Jean-Michel, ce sont dix lettres et un trait d'union pour décrire quelques travers typiques d'hommes blancs: cela commence par du mansplaining (ou mecsplication), qui consiste à expliquer à des femmes ce qu'elles savent déjà, se poursuit par du manterrupting (le fait de couper systématiquement la parole des femmes) et pourquoi pas du manswering (lorsque les hommes répondent à la place des femmes). C'est aussi du racisme, du sexisme, du validisme, de l'islamophobie, rayez les mentions inutiles et ajoutez-en d'autres s'il le faut parce que la liste est longue.

Jean-Michel, c'est cet homme qui ne parvient pas à se remettre en question, qui pense que la société est en train de mal tourner et qu'on ne peut plus rien dire, que «Coluche serait en prison» (phrase récemment prononcée au premier degré par l'avocat de Roman Polanski), que quand on veut on peut, bref, c'est quelqu'un qui n'a absolument pas conscience de ses privilèges, trop occupé à expliquer à la Terre comment elle doit tourner.

Les nouveaux Schtroumpfs

Sur Twitter, la grande prêtresse du Jean-Michel s'appelle Marie Dasylva, fondatrice de l'agence Nkali Works, présentée comme une «agence d'empowerment et de stratégie dédiée aux femmes racisées et leurs problématiques pros». Sur les réseaux sociaux, elle agit sous le pseudonyme de @napilicaio, dispensant régulièrement des conseils stratégiques destinés à aider notamment celles qui sont victimes de sexisme et de racisme au travail (soit de façon explicite, soit de façon bien plus pernicieuse, donc difficile à contrer). Immanquablement, les petits chefs et les collègues toxiques y sont rebaptisés Jean-Michel, voire Jean-Mi.

«Je ne vous cache pas que ça me gonfle un peu», raconte Jean-Michel S., cadre supérieur âgé de 55 ans, à propos du nouvel emploi de son prénom. «J'ai découvert ça il y a environ deux ans, lorsque j'ai entendu une stagiaire prononcer la phrase “lui, c'est Jean-Michel Incompétent”. Ça a éveillé ma curiosité, et mon inquiétude aussi. Comment cette jeune femme qui ne m'avait pas été présentée pouvait-elle parler de moi de cette façon?»

Sauf que la stagiaire en question ne parlait absolument pas de lui: «Elle ne connaissait pas mon prénom, et elle m'a garanti qu'elle ne parlait pas de moi, puisque de toute façon nous ne travaillions même pas ensemble. Son explication était un peu confuse, sans doute parce que je l'ai prise au dépourvu, mais j'ai compris l'essentiel: de nos jours, parler de “Jean-Michel Incompétent” constitue une façon de surnommer une personne qui se distingue régulièrement par son incompétence.»

Depuis, Jean-Michel s'est penché sur cet emploi de son prénom, et a découvert qu'il était fréquent: «Au fond, c'est un peu comme si les Jean-Michel avaient remplacé les Schtroumpfs. Je vous avoue que j'ai hâte qu'un autre prénom soit utilisé, parce que ça fait bizarre que mon prénom soit désormais considéré comme une vaste blague teintée d'insulte, ajoute-t-il. Sinon je vais finir par me faire appeler Jean tout court.»

Jean-Michel Argument, l'homme à combattre

Dans son livre T'as pensé à... ? - Guide d'autodéfense sur la charge mentale (paru au Livre de Poche), Coline Charpentier utilise un personnage récurrent nommé Jean-Michel Argument. La créatrice du compte Instagram à succès @taspenséa, consacré à la charge mentale, fait dire à cet homme archétypal ce que beaucoup d'hommes pensent plus ou moins tout bas.

Par exemple, Jean-Michel Argument, c'est le genre de mec qui affirme sans sourciller que «non mais soyons honnêtes, c'est quand même dans les gènes de savoir s'occuper de la maison». Un argument aberrant mais plus fréquent qu'il n'y paraît, et que l'autrice dégomme en quelques pages. «Le Jean-Michel a tous les profils, m'explique Coline Charpentier. C'est super important pour moi. C'est un prénom qui rassemble parce qu'il sonne un peu ancien. Il désigne tous ceux et toutes celles qui rappellent à l'ordre avec des injonctions dépassées.»

Le Jean-Michel pourrait donc être aussi une femme, porte-parole d'une société patriarcale qui est parvenue à la convaincre qu'elle avait des prédispositions pour le ménage ou la gestion des enfants. Mais s'il fallait dégager un profil-type, ce serait «un homme blanc, gagnant de l'argent, ayant profité largement des années fastes et qui profite d'un bon paquet de privilèges, résume Coline Charpentier. C'est aussi parce qu'ils ont des privilèges qu'ils n'écoutent pas et qu'ils donnent des leçons.» L'expression «OK boomer», récemment popularisée sur les réseaux sociaux, leur conviendrait donc comme un gant.

Jean-Michel D. a 38 ans. Il porte ce prénom en hommage à l'un de ses oncles, décédé en 1977 à l'âge de 21 ans, et qui s'appelait également Jean-Michel. Et c'est peut-être pour cette raison qu'il est particulièrement remonté contre les personnes qui utilisent son prénom comme une vaste blague. «Si je décide de remplacer “Jean-Michel” par “Jocelyne” ou par “Mustapha”, soudain, ce n'est plus drôle. En tout cas c'est ce qu'on m'a fait comprendre. Et je cherche toujours pourquoi.»

Jean-Michel ≠ Mustapha

Marie Dasylva n'ayant pas donné suite à notre demande d'interview, on se contentera de s'inspirer de ses arguments, qu'elle distribue comme autant d'uppercuts lorsqu'on l'accuse de malmener les hommes blancs: rire des Jean-Michel, c'est se moquer des dominants, de ceux qui trustent les postes à haute responsabilité dans les entreprises, de ceux qui donnent leur avis sur les couches lavables sous prétexte qu'ils ont donné un biberon en 1977.

Se moquer des privilégié·es, c'est résister, pointer du doigt leurs privilèges, leur montrer à sa façon le confort dans lequel ces personnes évoluent sans en avoir conscience. Faire de l'humour en visant les personnes dominées (les femmes, les personnes racisées, les individus LGBT+...), c'est tenter d'asseoir davantage sa domination en les ostracisant toujours un peu plus. D'où le fait que les Jean-Michel devraient se détendre un peu au lieu d'utiliser le sexisme ou le racisme pour riposter.

Le Jean-Michel est quelqu'un qui juge autrui au lieu d'observer ses propres comportements. «Cette domination s'exerce par le jugement, explique Coline Charpentier, comme par exemple quand on dit à une femme enceinte comment elle devrait manger ou ce qu'elle devrait faire alors qu'elle est pleinement responsable d'elle-même.»

Jean-Michel Connu

Les Jean-Michel célèbres peuvent-ils vraiment démentir cette description? On peut par exemple citer Jean-Michel Aulas, président de l'Olympique Lyonnais, qui utilise notamment Twitter pour critiquer les décisions des arbitres. Ou encore Jean-Michel Maire, comparse de Cyril Hanouna à la bouche et aux mains baladeuses, qui n'hésite jamais à exprimer ses opinions (toujours craignos) dans des émissions où même l'IVG et les violences masculines font débat.

On peut aussi rappeler les récents propos de Jean-Michel Blanquer sur Roman Polanski, dont il compare le passif aux «défauts» qu'aurait pu avoir Léonard de Vinci. Et conclure par cette hallucinante sortie de Jean-Michel Larqué, prononcée en 2014: «C'est la première fois que je vois un blanc courir plus vite qu'un noir», avait-il dit à propos de deux footballeurs (sans jamais reconnaître le racisme de sa remarque).

Gardons-nous bien de mettre tous les Jean-Michel dans le même sac: il y en a sans doute des très bien, qui ne jugent pas l'humanité toute entière et qui reconnaissent autant leurs erreurs que leurs privilèges. Ceux-là n'en ont d'ailleurs strictement rien à faire que leur prénom soit utilisé pour railler ceux qui, contrairement à eux, ont sacrément du mal à accepter que le monde puisse évoluer sans eux.

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