Culture

Méfions-nous de Bébé Yoda

Temps de lecture : 6 min

Sous ses airs de petit chaton trop mignon qu'on a envie de couvrir de bisous tout doux sommeille peut-être un monstre.

Ses petits yeux mignons, son petit nez choupinet, son petit sourire craquinou... | Capture d'écran via YouTube
Ses petits yeux mignons, son petit nez choupinet, son petit sourire craquinou... | Capture d'écran via YouTube

Si vous avez constaté ces dernières semaines chez vos proches des signes de ramollissement général, une propension à sourire bêtement et un emploi très au-dessus de la moyenne de l'expression «trop mignon», pas de panique: c'est l'effet «Bébé Yoda».

Son irruption surprise dans The Mandalorian, la première série télé Star Wars live action (pour les non-initié·es: une série avec de vrais acteurs et actrices, et non un dessin animé) lancée par Disney+ début novembre a instantanément provoqué un séisme de magnitude 10.000 sur l'échelle de la choupitude. Première conséquence: The Mandalorian devrait finir l'année numéro 1 des séries les plus regardées, devant Stranger Things et Game of Thrones. Une bouffée d'air frais après huit saisons à contempler l'air perpétuellement niais de Jon Snow.

Passons rapidement sur le délire généralisé qui s'est emparé d'un internet ivre des petits yeux mignons de Bébé Yoda, de son petit nez choupinet, de son petit sourire tout craquinou... C'est bien simple: Bébé Yoda pourrait même arracher une larme à Vladimir Poutine ou convaincre Marine Le Pen d'accueillir chez elle un car de migrant·es.

Contaminé par la «bébéyodite»

De Bébé Yoda, on ne sait pourtant presque rien, si ce n'est qu'il est de la même espèce que son glorieux aîné Maître Yoda, et qu'il est âgé de 50 ans malgré son apparence de petit chaton trop mignon qu'on a envie de couvrir de bisous tout doux. Ah, et truc important: il est sensible à la Force, cette Force qui permet à n'importe quel gugusse de devenir un Jedi, et accessoirement d'obtenir un permis de port de sabre laser.

L'effet «Bébé Yoda», je connais: j'en suis moi-même victime. Quand Bébé Yoda entre dans notre vie, on mute en une sorte de loque gagatisante que plus rien ne peut perturber, pas même la vue d'une photo de Philippe Martinez nu. Chaque vendredi est désormais un long tunnel d'impatience jusqu'à la mise en ligne d'un nouvel épisode du Mandalorian, pour retrouver la p'tite trogne de Bébé Yoda, en espérant qu'il ne lui arrive rien de mal parce que ce serait vraiment trop injuste, et qu'il n'est pas né pour souffrir, OKAY?

Entre chaque épisode, je communique quasi exclusivement par le biais de GIF estampillés «Bébé Yoda», et je vérifie frénétiquement si le merchandising n'aurait pas commencé en avance, alors que je sais parfaitement qu'il ne débarquera qu'en mars 2020. À cause de Bébé Yoda, j'ai même reconsidéré ma relation avec mon chat, dont je suis sans nouvelles depuis son abandon quelque part au bord de l'autoroute A10. Il n'avait qu'à être aussi mignon que Bébé Yoda. Néanmoins, j'ai daigné conserver à mes côtés ma fantastique épouse, elle aussi contaminée par la «bébéyodite» alors que Star Wars lui est aussi familier que la composition du gouvernement turkmène: «Il est quand même hyper mignon, un peu comme Alien au début quand il est tout petit!» Chacun sa définition du mignon.

Perdu dans mes pensées trop kawaii, j'en oublie presque une règle d'or: se méfier des apparences. Dans mes rares instants de lucidité, je sens bien que tout cette hype autour de Bébé Yoda cache quelque chose... Car sous ses petits airs chouchounets sommeille peut-être un monstre... On ne sait jamais.

Ce qu'on ne voit pas à l'écran

Voyons d'abord Bébé Yoda tel qu'il est: un bébé. Et un bébé, passés les gouzis gouzis, c'est très chiant et pas mignon du tout. Bébé Yoda en est un exemple éloquent, comme on le constate au fil de ses aventures dans The Mandalorian:

  • Il mange comme un cochon en gobant des grenouilles vivantes.
  • Il met le bazar dans le vaisseau spatial du Mandalorian, ne tient pas en place, touche à tous les boutons... Bref, il met sa vie et celle de son tuteur en danger (et n'oublions pas que dans l'espace, personne ne vous entend crier).
  • Il fait des fugues alors qu'on lui répète bien qu'il doit rester planqué dans le vaisseau, que c'est pour son bien, et que des méchants veulent l'attraper. Mais qu'est-ce qu'il fait, ce petit con? Il se barre, évidemment. Sale gosse.

Et ce qu'on ne voit pas à l'écran, parlons-en aussi! Les couches, vous y aviez pensé aux couches? Certes, Bébé Yoda a déjà 50 ans, mais rappelons que son congénère Maître Yoda a vécu 900 et quelques balais avant de passer le sabre laser à gauche. Il serait donc étonnant que Bébé Yoda soit propre. Et les vomis, ne les oublions pas eux aussi! À force d'avaler des grenouilles vivantes, le môme doit avoir le système digestif en vrac, avec peut-être même un RGO! Le seul point positif, c'est que Bébé Yoda semble faire des siestes d'une semaine complète. Ça, c'est vrai, les jeunes parents en rêvent.

Au fond, le truc le plus ignoble qu'ait pu faire Bébé Yoda, c'est d'avoir volé la vedette au Mandalorian. The Mandalorian, comme son nom l'indique, est une série consacrée à un Mandalorien, un chasseur de primes du genre dur à cuire, une brute épaisse qui ne s'intéresse qu'à retaper son armure entre deux souvenirs de la mort atroce de ses parents. On attendait de la vengeance, du sang et des gros mots: on aura Bébé Yoda, dont la première victime est le Mandalorien lui-même, qui craque devant la mignonnerie du petit machin vert.

Le Mandalorien se transforme donc en baby-sitter intergalactique, dont le seul objectif est désormais de protéger le bambin (ou la bambine, car après tout, Bébé Yoda est peut-être une fille!). Et comme beaucoup de parents, le Mandalorien devra peut-être laisser ses propres rêves au placard pour assurer l'avenir de cet enfant que le destin a mis sur son chemin.

La série nous en dira forcément plus sur l'avenir de Bébé Yoda, mais pour l'heure, difficile d'être optimiste. Chronologiquement, il n'arrive pas à l'époque la plus sexy de Star Wars (cela dit, y-a-t-il déjà eu une époque sexy dans la galaxie?). Resituons tout cela dans le bazar de la chronologie Star Wars.

Dans les pas du Maître?

Bébé Yoda déboule environ cinq ans après la chute des très méchants Dark Vador et Palpatine (fin de l'épisode VI), soit environ vingt-cinq ans avant l'épisode VII et l'apparition du très peu cordial Kylo Ren. Bref, les perspectives d'avenir sont minces. On peut déjà oublier les hautes études, la voie dorée des grandes écoles et la promesse d'une vie professionnelle sans embûches avant une retraite bien méritée et grassement payée par la République galactique. Néanmoins, quelques options subsistent:

  1. Bébé Yoda devient un Jedi. Hélas, c'est peu probable dans l'avenir immédiat. À ce moment de l'histoire, seul Luke Skywalker offre des formations dans une école privée qu'il a montée sur une planète paumée. On le sait déjà: l'école fermera ses portes suite à une révolte étudiante menée par Kylo Ren-Bendit.
  2. Bébé Yoda suit la voie du Mandalorien, son papa d'adoption, et devient chasseur de primes. Tel père, tel fils. Pourquoi pas, mais ce serait décevant. Bébé Yoda n'exploiterait pas son potentiel, ce serait le choix de la facilité, presque une voie de garage, comme si Parcoursup avait encore foiré son coup.
  3. Bébé Yoda meurt, victime d'un pédocriminel ou autre saloperie qui existe forcément dans l'univers Star Wars. Là, évidemment, c'est le monde qui s'écroulerait. On peut raisonnablement écarter cette hypothèse, Disney n'étant certainement pas prêt à cracher sur les millions de dollars générés par le merchandising «Baby Yoda». Bébé Yoda doit vivre coûte que coûte.

Quoi qu'il en soit, le môme a la grosse pression. Ce ne sera pas simple de marcher sur les traces de son illustre aîné Maître Yoda, qui bien que vénéré par les fans n'est pourtant pas si irréprochable que cela... Après tout, si Palpatine a pris le contrôle de la galaxie, c'est en grande partie de la faute de Yoda. Ce blaireau n'a rien vu venir et quand il a eu l'occasion de sauver les meubles, il a préféré abandonner le combat pour s'enfuir sur une planète de SDF, où il mènera une vie de clodo en attendant trente ans plus tard l'arrivée de Luke Skywalker, qui le prendra pour un papy gâteux (et on le comprend).

C'est un fait: Bébé Yoda ne pourra pas toujours compter sur sa p'tite bouille réjouie. Il fera sa crise d'ado, il aura ses poussées d'acné, il se comportera comme un petit con. Mais à un moment, il faudra mettre les couilles sur la table mon p'tit gars! À condition bien sûr que son espèce en soit pourvue.

En attendant, Bébé Yoda est passible de prison ferme pour une et une seule excellente raison: les multiples chansons qui lui sont déjà consacrées sur le net. Qu'a-t-on fait pour mériter ça? On a déjà sur le paletot le changement climatique, Donald Trump et Boris Johnson, le terrorisme, zut à la fin quoi!

Donc, méfions-nous. Bébé Yoda, ce n'est pas que de la joie à tous les étages. Il nous déçoit déjà et il est probable qu'il nous déçoive encore plus. Même s'il est vraiment troooop mignon. Hiiiii! ❤❤❤

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