Sports / Monde

L'Arabie saoudite investit dans le sport-spectacle pour changer son image

Temps de lecture : 6 min

Le rallye automobile du Paris-Dakar se tiendra pour la première fois dans le pays du 5 au 17 janvier 2020. Un gros coup médiatique voulu pour faire rayonner le royaume à l’internationale.

Le manager du Dakar 2020 pendant la reconnaissance du rallye le 16 octobre 2019 en Arabie saoudite. | Franck Fife / AFP
Le manager du Dakar 2020 pendant la reconnaissance du rallye le 16 octobre 2019 en Arabie saoudite. | Franck Fife / AFP

Géante du golfe Persique, l'Arabie saoudite est longtemps restée une naine sur la scène sportive internationale. Tout le contraire du Qatar, son petit voisin et grand rival, qui accueillera la Coupe du monde de football 2022 sur son sol.

Depuis le début du XXIe siècle, de nombreux États pétroliers de la région ont utilisé le sport comme un outil diplomatique à part entière. Le Qatar, Oman et les Émirats arabes unis ont tous dépensé des milliards de dollars pour attirer les organisateurs et les fans d'événements sportifs à venir chez eux. Ces stratégies politiques ont été lancées autant pour diversifier des économies trop centrées sur l'exportation d'énergie fossile, que pour changer à l'internationale l'image de pays souvent accusés de bafouer les droits de l'homme et d'entretenir un islam radical.

L'Arabie saoudite s'était positionnée en dehors de cette mode du sport à la sauce soft power. Mais, depuis quelques mois, le vent a tourné. Riyad signe des gros chèques pour se tailler sa propre part du gâteau. La légendaire course de rallye automobile du Paris-Dakar qui, loin de ses origines africaines, se disputait en Amérique du Sud depuis une décennie, aura lieu dans le désert saoudien du 5 au 17 janvier 2020.

Une première et un gros coup pour le royaume des Saoud. Autre impact médiatique de très haut-niveau, l'organisation le 7 décembre 2019 du match de boxe de l'année dans la catégorie des poids lourds entre le Mexicain Ruiz et le Britannique Joshua à Diriyah, dans la banlieue de Riyad. En deux mois, une arène de 15.000 places en plein air avec un toit spécialement conçu pour protéger le ring a été construite pour accueillir ce combat surnommé le «Clash of the Dunes» par ses promoteurs.

Autre belle prise: la tenue d'un grand prix de Formule-E (la Formule 1 électrique), dont l'ouverture de la saison 2019-2020 a eu lieu le 23 novembre à Diriyah. Quand le premier producteur de pétrole sponsorise des courses de bolides électriques, on peut nommer ça un beau greenwashing.

Le plan Vision 2030 de MBS

«Cette politique sportive agressive est quelque chose de complètement nouveau pour l'Arabie saoudite. Il y avait eu le prémice d'un quelque chose quand en 2014 le roi Abdallah avait décidé de lancer un projet de construction de onze stades de football, mais c'est vraiment avec l'arrivée au pouvoir du prince héritier Mohammed Ben Salmane (surnommé MBS) que les choses se sont accélérées, notamment avec le lancement du plan Vision 2030 décidé par MBS», analyse Raphaël Le Magoariec, doctorant spécialiste de la géopolitique du sport des pays du golfe Persique au sein du laboratoire Monde arabe et Méditerranée (EMAM) à l'université de Tours. Vision 2030 est un plan de développement lancé en 2016 par le gouvernement saoudien et qui vise à faire sortir le pays de sa rente pétrolière.

Jaloux du Qatar, auquel elle impose un blocus économique terrestre et maritime de longue durée avec l'aide de ses alliés, l'Arabie saoudite a aussi choisi de booster ses investissements dans le ballon rond pour rattraper son retard en la matière sur Doha. Jusqu'en 2017, toutes les équipes professionnelles d'Arabie saoudite étaient la propriété de la monarchie. Pour apporter un souffle nouveau, l'État a débloqué un fonds de plusieurs centaines de millions d'euros pour améliorer la compétitivité du championnat. En 2018, les clubs du championnat saoudien ont ainsi dépensé la somme de 173,9 millions pour acquérir de nouveaux joueurs, soit trois fois plus qu'en 2017 selon un rapport de la Fifa. L'attaquant français Bafétimbi Gomis, ex-joueur de Lyon et Marseille, et la star italienne Giovinco évoluent par exemple dans le club d'Al-Hilal.

Ces derniers mois, des rumeurs relayées par la presse tabloïd britannique ont également fait part de l'intérêt de la couronne saoudienne pour racheter le prestigieux club de Manchester United. Le deal n'a pas été conclu, mais cela symbolise parfaitement la volonté de MBS de ne pas laisser le champ libre à ses rivaux. Manchester City, l'autre club de la métropole anglaise, appartient en effet au sheikh Mansour, membre de la famille royale d'Abu Dhabi.

«Le prince saoudien veut investir jusqu'à 3,8 milliards de livres pour racheter Manchester United pour pousser Glazers à vendre la prochaine saison.»

Faire oublier l'affaire Khashoggi

Sur la scène géopolitique, rien n'est gratuit. Si Riyad a fait tourner la planche à billets, ce n'est pas seulement pour la fameuse «beauté du sport».

«L'Arabie saoudite s'est rendue compte que le sport a offert un rayonnement nouveau à certains pays. Si vous n'étiez pas spécialiste du marché de l'énergie au début des années 2000, vous ne connaissiez sans doute rien au Qatar. Aujourd'hui,tous les fans de sport savent que ce petit émirat accueille de grands événements sportifs», juge Carole Gomez, chercheuse à l'IRIS, spécialisée sur l'impact du sport dans les relations internationales depuis 2013. Si le Qatar a autant investi dans le sport, cela a aussi été pour exister sur la mappemonde et gagner en indépendance vis-à-vis de l'ogre saoudien, qui a longtemps fait la loi dans la région.

«Les images du Dakar montreront le royaume avec des paysages de carte postale lors des étapes dans le désert. »
Carole Gomez, chercheuse à l'Iris

«Il y a aussi une image positive et apolitique qui se dégage de votre pays sur la scène internationale grâce “aux valeurs du sport”, même si le sport est évidemment tout sauf apolitique. Les dirigeants saoudiens ont compris que le Paris-Dakar ou la boxe permettaient de faire parler de l'Arabie saoudite de manière différente, notamment après l'affaire Jamal Khashoggi», poursuit Carole Gomez.

L'organisation du Paris-Dakar est une véritable aubaine dans cette stratégie d'image. «Le Dakar va montrer l'Arabie saoudite sous son véritable visage», avait abondé le prince Khalid bin Sultan Abdullah Al Faisal, président de la Fédération des sports mécaniques, lors de l'annonce de l'organisation de l'épreuve à la presse en avril 2019. «C'est un rallye mythique, ancré dans le calendrier. Les images télévisées vont mettre en avant le royaume avec des paysages de carte postale lors des étapes dans le désert. Cela s'inscrit dans le plan Vision 2030 qui vise à diversifier l'économie, en ouvrant par exemple l'Arabie saoudite au tourisme comme l'a fait Dubaï», ajoute la chercheuse Carole Gomez.

«Du divertissement plus que de la religion»

Plus que le Qatar, qui est devenu un véritable acteur de la planète sport grâce aux efforts consacrés à la formation de jeunes talents locaux, comme l'athlète Mutaz Barshim formé à la célèbre académie Aspire de Doha et champion du monde de saut en hauteur à l'été 2019, l'Arabie saoudite semble s'inspirer de l'émirat de Dubaï dans sa stratégie sportive.

«L'Arabie saoudite agit de la même façon que Dubaï en récupérant toutes les compétitions possibles qu'elle présente sous forme de show. C'était le cas pour le match de boxe entre Ruiz et Joshua. L'Arabie saoudite est un pays jeune où l'âge médian est de 27 ans (contre 41 ans en France). La jeunesse des villes veut du divertissement plus que de la religion», affirme l'universitaire Raphaël Le Magoariec.

Le spécialiste de la région va encore plus loin en jugeant que «les hommes qui sont au pouvoir en Arabie saoudite veulent y rester et sont dans une pratique de contre-révolution dans laquelle s'inscrit le sport-spectacle». Depuis son arrivée au pouvoir, MBS fait ainsi face aux tenants d'un islam rigoriste qui voit d'un mauvais œil une modernisation de la société sur le plan culturel.

Pendant que les bolides du Paris-Dakar dévaleront à toute allure les dunes, avec une incursion dans le sud du désert saoudien lors de l'étape du 13 janvier 2020, la guerre multiforme qui ravage le Yémen et dans laquelle est impliquée l'armée saoudienne continuera en tout cas de faire rage à quelques centaines de kilomètres de là seulement. Selon un rapport de l'ONG Acled publié le 31 octobre, les deux tiers des plus de 12.000 personnes civiles mortes qui y ont été tuées depuis 2015, soit environ 8.000 personnes, ont péri dans des frappes aériennes menées par l'Arabie saoudite et ses alliés. Devant la diffusion télévisée du Paris-Dakar, le public n'en saura pas grand-chose. C'est toute la force et le cynisme de la géopolitique du sport.

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