Israël-Etats-Unis: un bras de fer

Washington veut donner des gages à ses alliés occidentaux et Jérusalem entend montrer à l'administration Obama qu'Israël n'est pas un vassal.

L'art en politique est de prévoir. Richelieu l'avait écrit: «Rien n'est plus nécessaire au gouvernement d'un État que la prévoyance, puisque par son moyen, on peut aisément prévenir beaucoup de maux, qui ne se peuvent guérir qu'avec de grandes difficultés quand ils sont arrivés.»

Benjamin Netanyahou n'a pas médité les conseils de cet illustre expert en politique car, ce qui était qualifié au début d'incident banal prend les proportions d'une affaire d'Etat susceptible de conduire à une crise ouverte avec les Etats-Unis. Certains analystes tendent à expliquer l'attitude du gouvernement israélien par sa volonté d'arrêter la discussion avec les palestiniens en reportant aux calendes grecques tout espoir de solution pacifique du conflit avec les arabes, à la demande des membres de droite de la coalition.

Le Premier ministre n'avait pas évalué les conséquences de l'humiliation faite au vice-président américain Joe Biden en raison de l'annonce, le jour de sa visite officielle à Jérusalem, de la création de 1.600 logements dans un quartier orthodoxe à l'est de la capitale. Hillary Clinton, secrétaire d'Etat et amie d'Israël, a donné aussi de la voix en adressant de sévères reproches au Premier ministre israélien: «L'annonce de ces constructions a lancé un signal très négatif quant à la façon dont Israël considère ses relations avec les Etats-Unis» et en dénonçant «tant le moment choisi que le fond même de la décision». La situation semble suffisamment tendue pour que le cabinet de sécurité, restreint aux sept ministres principaux, se réunisse en urgence pour débattre de la crise avec les Etats-Unis comme s'il s'agissait d'un problème sécuritaire grave.

Excuses officielles

L'incident semblait clos après les excuses officielles transmises aux Etats-Unis qui cependant ne semblent pas du tout vouloir passer l'éponge. Ils envisagent au contraire te ternir l'image d'un Premier ministre qui montre de manière ostensible sa volonté de contrer l'administration américaine.

Le clash était prévisible depuis l'arrivée simultanée au pouvoir d'Obama et de Netanyahou qui, dès le départ, ont voulu chacun imposer leurs marques. Une année s'est écoulée dans l'indifférence mutuelle tandis qu'Israël aggravait son isolement international parce que ses exigences de sécurité s'appuyaient sur l'idéologie d'une droite nationaliste active. De deux choses. Ou bien Netanyahou a souscrit ou suscité cette annonce intempestive et son attitude peut être qualifiée de faute. Ou bien la décision d'annoncer la construction a été faite en dehors de son consentement impliquant ainsi que son gouvernement échappe dorénavant à son contrôle; dans ce cas, la preuve de faiblesse devient flagrante. Il était évident que les Américains ne pouvaient pas pardonner cette offense faite à leur vice-président mais la question ouverte restait les mesures de rétorsion politiques qu'ils pourraient prendre pour sauvegarder leur image auprès du monde occidental d'abord, et auprès despays  arabes ensuite. En appuyant fort son message, Hillary Clinton a tenu à revenir sur cette «insulte» pour prouver que, malgré sa proximité avec Israël, elle ne pouvait couvrir les frasques excessives d'un ami.

Faiblesse américaine

Il semble bien que Netanyahou veuille exploiter la faiblesse temporaire d'un Barack Obama, au plus bas dans les sondages, qui reste empêtré dans ses guerres d'Irak et d'Afghanistan. Il profite aussi de l'inexistence politique d'une Europe qui se cherche et tend à mettre ses intérêts économiques avant ses intérêts politiques internationaux. En persistant à développer les constructions à Jérusalem-Est, Netanyahou ne cherche pas à attiser les flammes mais à démontrer que le soutien américain à Israël ne peut pas se monnayer contre un changement de sa politique dans les territoires. Si l'administration américaine compte expliquer ce faux-pas par une inexpérience politique de Netanyahou, elle se trompe lourdement car tous ses actes sont calculés et prémédités.

Le feu rouge américain transmis par Joe Biden contre une intervention israélienne sur les bases nucléaires iraniennes semble libérer Israël de toute collaboration avec l'administration américaine dont il n'a plus rien à attendre. Par ailleurs, le refus du vice-président de rencontrer le ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman était considéré comme une ingérence dans les affaires intérieures d'Israël et une vassalisation à laquelle le Premier ministre israélien devait se soustraire s'il ne voulait pas mettre en danger sa coalition.

Enfin, l'impatience de l'armée, qui se sent bloquée dans son action, se fait de plus en plus pesante car le temps joue en défaveur de Tsahal. Le chef d'Etat-major israélien Gabi Ashkénazi est sur le point de quitter son poste au terme de sa période de quatre ans que le ministre de la Défense refuse de prolonger d'une année supplémentaire. Il s'est envolé aux Etats-Unis pour rencontrer les dirigeants sécuritaires afin d'obtenir un soutien et une caution à son projet d'intervention militaire, mais il semblait résigné à la veille de son départ. Il voudrait bien quitter la Kirya, le pentagone israélien, sur une victoire militaire éclatante.

Israël n'a rien à gagner à jouer à ce jeu dangereux avec les Etats-Unis au moment où les décisions concernant l'Iran nécessitent un soutien international. De sombres jours sont à prévoir dans les relations israélo-américaines. Surtout si Jérusalem joue à terme un retour au pouvoir des républicains aux Etats-Unis.

Jacques Benillouche

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Photo de une: La colonie de Beitar Illit non loin de Jérusalem Ronen Zvulun / Reuters