Santé / Société

Ne vous mettez pas d'ail dans le vagin

Temps de lecture : 7 min

Les dérives des médecines alternatives peuvent prêter à rire, mais elles présentent un réel danger de santé publique.

Cette pratique qui confond science et croyance est en vogue chez les adeptes de médecine dite «naturelle». | Nietjuh via Pixabay
Cette pratique qui confond science et croyance est en vogue chez les adeptes de médecine dite «naturelle». | Nietjuh via Pixabay

Au Canada anglophone, l'un des best-sellers de l'année 2019 s'appelle The Vagina Bible (La Bible du vagin, traduction à paraître chez First Édition). Son autrice, Jen Gunter, est une gynécologue qui prône l'éducation des femmes pour tout ce qui concerne leur propre appareil reproducteur, son fonctionnement et son entretien. Féministe chevronnée, Jen Gunter milite pour l'émancipation des femmes qui, à ses yeux, passe forcément par une connaissance éclairée de leur sexe, de son fonctionnement et de la manière de lui faire du bien.

Si Jen Gunter ne rigole pas avec la nécessité absolue de se débarrasser des remèdes de bonnes femmes, avec l'importance des vaccins ou avec l'inutilité de l'homéopathie, elle plaisante volontiers et ne manque pas de répartie.

Quand Jenna Jameson revendique sur Twitter que «l'une des meilleures raisons de remettre les vaccins en cause, c'est que le gouvernement les a rendus obligatoires», Jen Gunter répond: «L'éducation aussi, c'est obligatoire.»

Patriarcat

Si un livre sur le sexe des femmes (The Vagina Bible ne parle naturellement pas que du vagin; toute la zone génitale et anale est évoquée) est toujours bienvenu, surtout lorsque c'est une œuvre de vulgarisation qui met les points sur les «i» et les notions d'hygiène et de sécurité de base en avant, celui de Jen Gunter a cela de singulier qu'on y retrouve assez régulièrement deux mots en particulier: «patriarcat», et «ail».

Patriarcat, parce que la gynécologue estime que l'ignorance des femmes au sujet de leur propre appareil génital est avant tout la conséquence d'un système social dominé par les hommes. Pendant des siècles, ce système les a empêchées d'étudier et donc de devenir des scientifiques. L'appareil génital féminin n'a de la sorte quasiment jamais été un objet d'étude (que ce soit pour des raisons religieuses ou machistes) et les seules personnes ayant un minimum de connaissances sur l'anatomie féminine étaient les sages-femmes, elles aussi des femmes, qui devaient faire avec ce qu'elles avaient en matière de bagage scientifique –très léger. Dans le sillage de ce phénomène on trouve la persistance de certains remèdes «de bonnes femmes», comme elle les appelle, qu'il convient absolument d'identifier et d'éradiquer. C'est là que l'ail entre en scène. Ou plutôt dans la culotte.

L'ail, c'est sale

En ce début de troisième millénaire, dans les sociétés occidentales, des femmes s'introduisent des gousses d'ail dans le vagin pour soigner des mycoses plutôt que de s'en remettre à la médecine conventionnelle. Comme le commente le site scarymummy.com, la Dr Gunter s'est senti obligée de créer un fil Twitter pour expliquer que se mettre de l'ail dans le vagin pour soigner sa mycose est une «mauvaise» idée. Pour commencer, parce que ça ne marche pas.

Comme l'explique la gynécologue, d'une part l'effet placebo est très fort, donc un soulagement temporaire peut survenir, d'autre part entre 50% et 70% des femmes qui se soignent seules pour une mycose n'en ont pas en réalité (ça peut être autre chose), et ont un trouble qui se soigne tout seul, avec ou sans gousse d'ail.

L'allicine a des propriétés antibactériennes et antifongiques, mais à condition d'écraser la gousse.

Ensuite, parce que ça peut créer des problèmes. L'ail, c'est sale. Et si vous avez vraiment une mycose (ou un autre souci gynécologique), ça risque d'aggraver la situation.

Enfin, ça ne peut pas fonctionner. L'idée que l'ail soigne les champignons mal placés se base sur le fait qu'il contient de l'allicine, qui a des propriétés antibactériennes et antifongiques. Sauf que pour que cette molécule soit libérée, il faut écraser la gousse. Et que s'introduire de l'ail écrasé dans le vagin, outre qu'en cas de muqueuses déjà irritées ça doit franchement brûler, et bien c'est une sacrée partie de plaisir à faire ressortir et peut vous valoir un détour chez un·e gynéco (à qui il faudra expliquer votre recette perso d'aïoli, donc).

Une pratique courante

Si vous pensez que c'est une idée tellement saugrenue que personne, jamais, n'a tenté de se soigner à l'ail, détrompez-vous. Un petit tour des écrits de blogueuses «nature» convainc très vite que c'est une pratique loin d'être marginale. (On lit même: «L'ail est un antifongique puissant. Tu me vois venir. La forme d'une gousse d'ail ressemble étrangement à un ovule pharmaceutique. Ben voilà, t'as compris.» J'ajoute qu'une cartouche de 6,35 ressemble étrangement à un suppositoire, en cas d'hémorroïdes).

Sur cette page de Wikilivres, «traitement des mycoses avec de l'ail», on annonce: «La mycose vaginale ou vaginite candidosique peut être guérie facilement et efficacement en plaçant une gousse d'ail épluchée dans le vagin pendant la nuit.» Comme me disait mon fils quand il était vraiment très petit: «Si, c'est vrai, puisque c'est marqué sur internet.» Les forums ne sont pas en reste (et dans le rayon cuisine, on vous y recommande également le yaourt direct dans le frifri, recette contre laquelle Jen Gunter s'érige aussi dans son livre). On trouve également les tutos idoines sur YouTube. Bref, la liste est sans fin.

Alors où est le problème, me direz-vous, si des nénettes se collent de l'ail dans le berlingot? Eh bien comme le laisse entendre la Dr Gunter, ce réflexe de choisir des méthodes dites «naturelles» au lieu de la médecine conventionnelle n'est pas seulement une sottise, c'est un danger. Quand elle évoque les femmes d'autrefois qui devaient se soigner avec un bagage scientifique minimal, voire inexistant, elle s'interroge: «Je me demande souvent ce que penseraient ces femmes de cette tendance moderne à rejeter la science pour la remplacer par ces remèdes soi-disant “naturels” et “anciens”. Je pense vraiment qu'elles favoriseraient des diagnostics et des thérapies modernes plutôt que les pierres guérisseuses et les cataplasmes.»

(Note: lorsqu'on s'aventure dans les remèdes de bonnes femmes, mieux vaut être bien assis. Par exemple, aux États-Unis il devient tendance de manger son placenta après l'accouchement. Ça s'appelle la placentophagie, et c'est merveilleusement expliqué en français sur YouTube).

Science et croyance

Ces méthodes sont parfois colportées par des célébrités dont la sphère d'influence est gigantesque: dans son livre, la Dr Gunter évoque plusieurs fois l'actrice Gwyneth Paltrow, qui prône des pratiques comme le nettoyage du vagin à la vapeur ou le port d'un œuf en jade pour recharger son énergie féminine.

Confondre science et croyance est toujours une recette vouée au désastre. Le Journal of the National Cancer Institute de Yale a publié une étude comparative de patient·es atteint·es de cancer, ayant eu recours aux médecines alternatives et aux traitement conventionnels (chimiothérapie, rayons, hormonothérapie, chirurgie). Voici ses conclusions: «Nous avons constaté que les patients atteints de cancer qui avaient choisi au départ des traitements en médecine alternative plutôt que les traitements conventionnels du cancer couraient plus de risques de mourir.»

Que des groupes pharmaceutiques privilégient le profit ne signifie pas pour autant que les médicaments qu'ils produisent sont néfastes ou inutiles.

Ce phénomène des remèdes «naturels» procède d'une méfiance grandissante inspirée par la médecine classique, pourtant fondée sur des progrès scientifiques remarquables effectués ces dernières années et qui ont permis d'éradiquer toutes sortes de maladies mortelles et de faire baisser la mortalité infantile et maternelle de manière ahurissante dans les pays qui ont la chance d'en bénéficier. Or, il semblerait que pour une certaine partie de la génération née dans ce confort médical, et qui n'a donc pas vu l'apparition de ces progrès, le danger n'existe pas. Ces générations qui baignent dans la désinformation facile préfèrent parfois penser que les médicaments ne sont que des inventions des complexes pharmaceutiques pour se faire de l'argent.

Et elles n'ont pas tort. Les laboratoires pharmaceutiques n'ont que ce but en vue, et ils auraient bien de la peine à le cacher. À titre individuel, la plupart d'entre nous travaillons aussi pour de l'argent, et qui refuserait d'en toucher davantage si la possibilité se présentait? Or, que de grands groupes fassent primer le profit sur la bienfaisance ne signifie pas pour autant que les médicaments qu'ils produisent sont néfastes ou inutiles. (Il y a des ratés, bien sûr. Mais il faut se garder de généraliser en se basant sur des exceptions.)

Crise de confiance

Un médicament n'a pas besoin d'être produit dans un contexte moralement irréprochable pour fonctionner. Nous avons choisi de vivre dans une économie capitaliste où l'offre et la demande régulent le marché, souvent au détriment des plus faibles, mais nous avons aussi pallié cette injustice en créant des mécanismes de compensation (la sécurité sociale, qui n'est pas parfaite mais qui a le mérite d'exister. Demandez aux Américain·es leur avis sur la question). En conséquence, nous avons accès à des médicaments pour nous soigner, et les labos se font un fric monstrueux sur le dos de nos maladies. C'est gagnant-gagnant, et l'idée de déplorer que ces entreprises s'engraissent aux dépens de l'État, c'est de la politique.

Aujourd'hui que, pour une certaine frange de la population, le geste de se soigner est devenu un geste politique, on assiste à un mélange malsain entre science (soignons et prévenons les maladies avec des médicaments qui fonctionnent, quitte à engraisser des labos sans la moindre morale) et croyances (tout ce qui est naturel est forcément bon, tout ce qui est chimique forcément nuisible, je vais donc aller accoucher seule dans la forêt), culminant dans la tendance anti-vaccination qui s'installe, avec son cortège de fausses informations du style «les vaccins favorisent l'autisme» et de catastrophes (en 2018, on a recensé plus de 41.000 cas de rougeole qui ont conduit à 37 décès en Europe).

Lorsqu'il s'agit de se coller une gousse d'ail dans l'abricot, ça peut prêter à rire. Mais lorsque cela devient une question de vie ou de mort, c'est soudain beaucoup moins drôle.

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