Politique / Société

La minorité inoxydable des macronistes

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Le président dispose d'un électorat qui représente 25 à 35% des votants et qui le soutient envers et contre tout.

Le candidat de La République en marche à la présidentielle de 2017 au cours d'un meeting de campagne le 17 avril 2017 à l'AccorHotels Arena à Paris. | Eric Feferberg / AFP
Le candidat de La République en marche à la présidentielle de 2017 au cours d'un meeting de campagne le 17 avril 2017 à l'AccorHotels Arena à Paris. | Eric Feferberg / AFP

À écouter ses opposants, Emmanuel Macron aurait, en deux ans, réussi le tour de force de dresser contre sa personne et/ou sa politique le pays tout entier, en une succession de mouvements sociaux qui trouveraient aujourd'hui leur «agrégation», selon le nouveau vocable syndical, dans le refus de la réforme des retraites.

La contestation est protéiforme, c'est vrai, plutôt plus radicalisée que sous les quinquennats précédents, parfois gagnée par la tentation de la violence, sous une humeur nationale de plus en plus marquée par le pessimisme. Les Français·es étaient 68% à soutenir la mobilisation contre les retraites à la fin de la première semaine du conflit, selon un sondage Odoxa.

Grognes sociales

Une proportion d'avis favorables plus forte encore confortait les «gilets jaunes», en novembre 2018, au début de l'épopée des ronds-points. Un même soutien a accompagné les mouvements contre les faiblesses du niveau de vie, la désertification territoriale ou la crise des urgences. Mêmes chiffres, massifs, encore, pour le refus de l'insécurité ou de l'immigration. Comme si le soutien populaire à de nombreux conflits, et inversement le rejet par les mêmes de certains sujets, ainsi mécaniquement répété dans une fourchette des deux-tiers, masquait les propres tourments des personnes sondées, pourtant interrogées sur des questions qui ne les concernent pas toujours directement.

Emmanuel Macron entend toujours «recoudre la France», selon ses propos au récent congrès des maires, mais celle-ci lui fait savoir, sur tous les tons, que c'est plutôt contre son gré.

À chaud, le président perd à peu près toutes «les batailles de l'opinion». Il a le pays «contre lui», jubile Jean-Luc Mélenchon. «Ça craque de partout», ponctue son lieutenant, le député Éric Coquerel. Depuis l'éruption des «gilets jaunes» dans les querelles nationales, les animateurs de La France insoumise (LFI) veulent lire dans toutes les grognes sociales la marque d'une situation prérévolutionnaire, et saluent les manifs et occupations diverses, tous les points de vue négatifs de cette si prompte, si imposante majorité de réactions comme autant de signes de «la convergence des luttes» qui poussera forcément un jour le président à la démission.

Un autre sondage, produit par l'institut Elabe pour les Echos le 15 décembre, accordait encore 62% de soutien à la grève des retraites, alors que, tous les derniers jours, les télévisions avaient montré des Francilien·nes pressé·es comme des sardines sur les quais des gares… Alors aussi que, dans le même baromètre, la cote de popularité du chef de l'État gagnait 2 points (30%) pour décembre.

Les historiques

C'est que d'un point de vue sondagier, Emmanuel Macron est jusqu'ici assez inatteignable, tant son bouclier protecteur paraît constant. Chaque nouvelle crise politique ou sociale ne met en lumière que la majorité vouée à la défiance à son égard ou à celui de l'action gouvernementale. À ne voir que les opinions hostiles, à hauteur de 60 ou 70%, on oublie, plus discrète, l'existence en face d'une minorité forte de 25 à 35% des avis. On oublie un sondage, une élection après l'autre, ce quart –parfois ce tiers–restant. Ces Français·es qui ont croisé Emmanuel Macron pendant sa campagne présidentielle de 2017 et qui s'en sont satisfait·es au point de ne jamais le lâcher depuis.

Avec 24% des scrutins, ces macronistes «historiques» ont qualifié pour le second tour de la dernière présidentielle avec une facilité apparemment déconcertante ce jeune «chouchou des élites» de 39 ans, sans parti ni passé militant, devant Marine Le Pen (21,5%), François Fillon (20,1%) et Jean-Luc Mélenchon (19,58%).

Le nouveau président devenait du même coup le seul sauveur possible de la démocratie modérée.

Le soir de ce premier tour de changement d'époque, les politologues réalisaient que la nouvelle configuration électorale risquait d'opposer pour longtemps le futur président à la championne du Rassemblement national, en un duopole sans nuances.

Les votes en faveur de l'extrême droite avaient conquis là le droit de faire figurer dorénavant Marine Le Pen au second tour de toutes les présidentielles et, par la force du «dégagisme» ambiant, droite et gauche déconsidérées, le nouveau venu devenait du même coup le seul sauveur possible de la démocratie modérée. Ce quart, ce tiers restant, ces 24% de mai 2017 avaient immédiatement pris de la valeur, à l'égal d'une armée électorale et sondagière de 35-40%, vingt ans plus tôt.

Indifférence à la tension sociale

Assez imprudemment, des experts avaient pronostiqué la déconfiture de la liste LREM, aux élections européennes, Macron devant forcément payer dans les urnes l'hostilité contre lui des «gilets jaunes», ou encore les ratées du maintien de l'ordre. Les macronistes lui ont pourtant assuré une estimable deuxième place (22,42%), à une encablure seulement de la liste conduite par le RN (23,34%), devenu, par la contestation populaire, le premier parti politique du pays. De son côté, LFI et Jean-Luc Mélenchon, qui n'avaient pas été en reste pour trouver des vertus aux «gilets jaunes», s'effondraient à 6,31% des voix. De gauche comme de droite, tous les partis, et même les écolos, se retrouvaient distancés d'au moins une dizaine de points par le duo infernal que composaient désormais le RN et LREM..

Selon toute vraisemblance, à moins que ne tombe du ciel un candidat messianique, cela pourrait bien se répéter en 2022. À en croire les premiers sondages, si le scrutin avait lieu cet hiver, Emmanuel Macron attirerait de 27 à 28% de l'électorat au premier tour, tandis que Marine Le Pen serait aussi créditée de 28% des voix. Comme en 2017, le chef de l'État l'emporterait au second tour avec 55% des suffrages. Moins bien que cinq ans plus tôt (66%), mais suffisant pour repousser la menace lepéniste. Et ce, au départ, de par la seule fidélité de la garde prétorienne du président, au long du quinquennat.

À en croire les premiers sondages, si le scrutin avait lieu cet hiver, Emmanuel Macron attirerait de 27 à 28% de l'électorat au premier tour.

C'est dire l'étrangeté de la situation française. Les crises paraissent ne plus avoir de transmission électorale, et n'ont fait jusqu'ici que gonfler les scores de la seule Marine Le Pen, qui attend assez tranquillement que s'égrènent les grèves. Même initiés par des syndicats classés à gauche, les conflits sociaux ne profitent plus électoralement aux partis de la même famille. Les Républicains sont vus de plus en plus, et même parmi leurs adhérent·es, comme les supplétifs du RN.

Les macronistes, eux, sont ailleurs. Ce quart, ce tiers restant ne se mêle pas de la tension sociale. En tout cas, pas directement. Normal, s'exclament ses adversaires, puisque Emmanuel Macron représente le camp des riches. Des «premiers de cordée»… Il n'est donc pas pressé d'apporter son soutien à des mouvements qui tous, d'une manière ou d'une autre, tournent autour de la question des conditions de vie.

Un peuple avec ses codes

C'est faux, bien sûr. Au delà de 120.000 euros annuels de salaire, comme inscrits dans la future réforme des retraites, les vrai·es riches ne sont que 2% de la population. L'électorat de Macron est certes plutôt composé de personnes privilégiées, mais dans «les milieux de la cordée», pour reprendre l'expression d'un élu Les Républicains. Les cadres représentaient 5% de la population il y a encore trente ans. Désormais, cette frange de la population atteint les 15%.

Le président profite électoralement de l'élargissement de cette strate sociale. Même critiqué, même mal noté par les classements internationaux, notre système éducatif a tout de même produit, ces vingt dernières années, un large territoire de diplômé·es du supérieur, qui ont la chance d'épouser les carrières les mieux rémunérées. Il faut dire que ces étudiant·es tombent à pic: en plein dans l'ère du numérique triomphant, inaccessible aux non initié·es. Comme ces jeunes sont surtout urbains, habitant les douze premières mégapoles françaises et la région parisienne, pour s'enrichir grâce aux hausses folles de l'immobilier point ne leur est besoin d'attendre le nombre des années.

Il s'agit donc d'un peuple, désormais, avec ses codes de plus en plus distinct de ceux de l'ancienne classe moyenne –même supérieure. Les macronistes sont libéraux. Cela tombe bien, l'énarque, le banquier, le ministre Macron l'était, en 2017, quand il a proposé de «réformer en profondeur» la société française. Ils sont derrière lui par intérêt financier ou par solidarité élitiste, entend-on! Peut-être, mais alors pas seulement. En 2017, les idéologies cédant le pas par usure des rêves, s'est ouvert plus ouvertement qu'avant une sorte de temps des modérés.

Ni de droite ni de gauche, a-t-on dit. Le «en même temps», premier mot d'ordre d'Emmanuel Macron. Un fort système de protection sociale, mais aussi l'obligation de la responsabilité individuelle. Les personnes au chômage indemnisées, mais contraintes à davantage de formation et de recherches d'emploi. Du projet de réforme des retraites, avancé par le candidat Macron, dès le printemps 2017, ils ont retenu qu'à l'avenir, les retraites par répartition répondraient à l'ambition d'«universalité».

Ça leur allait. Il y avait longtemps qu'ils devaient trouver injustes les régimes spéciaux.

L'avenir électoral du président

Un grand centre réformateur. C'est ce qu'Emmanuel Macron a déterré et ce qu'il conserve, jusqu'à présent inoxydable, deux ans plus tard. Sans forcer le trait, un peu de l'héritage mêlé de Pierre Mendès-France et de Michel Rocard; les points de jonction des avancées sociales du Conseil national de la Résistance (CNR), en mars 1944, de l'esprit européen des «Pères fondateurs» et des valeurs chrétiennes; en région, au côté de l'hyper-urbanité des macronistes, l'Ouest, le Sud-Ouest, les Alpes du catholicisme social.

Les historiques de LREM, qui allaient donner au nouveau président une incroyable majorité à l'Assemblée nationale (348 sièges sur 577, avec le MoDem), se comptaient plutôt parmi les socio-démocrates écœuré·es des luttes fratricides de la gauche, les modéré·es de l'UMP, et tout ce que le pays totalisait d'élu·es et de membres de l'électorat centriste. Plus des humanitaires, des personnes issues des milieux d'engagement chrétien et des Français·es influencé·es par la CFDT.

Une crise après l'autre dans le pays, cette sorte de minorité de blocage macroniste tient bon.

Depuis, Emmanuel Macron a paru souvent favoriser des options de droite dans ses décisions, en particulier sur l'immigration ou le maintien de l'ordre à l'occasion des samedis parisiens des «gilets jaunes». Moins de personnes issues de l'électorat de gauche sans doute, du coup davantage issues de l'électorat de droite. Moins de trentenaires, donc plus de retraité·es.

Toutefois, une crise après l'autre dans le pays, cette sorte de minorité de blocage macroniste tient bon, sans d'autre rôle dans le débat public que celui de conforter l'avenir électoral du président. Elle se sait chanceuse, alors elle ne la ramène que peu. Même les responsables politiques de LREM fraîchement arrivé·es sur les sièges de l'Assemblée nationale, issus pour la plupart de la société civile, se font discret·es jusqu'ici, supportant d'être traités d'«amateurs» par «le vieux monde» des partis et des syndicats. Si l'électorat macroniste a pu lui aussi juger son champion «arrogant» ou «hors-sol», c'est en ne l'ébruitant pas. Même chose pour les bévues de l'Élysée ou du gouvernement, pour l'affaire Benalla, les démissions en cascade de ministres ou les mises en examens.

Privilège

Si l'on sent l'électorat macroniste peser lui aussi, comme la majorité sondagière, pour une réforme de l'hôpital et des Ephad, il paraît plus éloigné des conflits engageant directement les niveaux de vie, les règles du chômage ou le cadre des tribunaux prud'homaux. Parce que l'on compte en son sein les plus réticent·es à l'assistanat social; les personnes qui entreprennent le plus, qui créent des start-ups et des entreprises; les expat' des Français·es de l'étranger. Beaucoup de gens qui n'ont pas la fin du mois comme inquiétude principale, mais du temps pour leurs loisirs, pour s'aventurer, voyager, pour se faire du bien et cultiver leur individualisme –à chacun son coach!

Le grand privilège de ce camp macroniste est évidemment autant culturel que matériel. Il compose une élite très critiquée depuis le début du quinquennat par les personnes qui s'en sentent exclues. Capitaliste, libéral, égoïste… c'est souvent vrai. Mais on trouve aussi parmi les tenants de ces couches sociales «centristes» les militant·es de nouvelles causes, souvent aussi engagées que celles défendues par les syndicats. À ce quinquennat correspond le renforcement des combats en faveur des femmes, des prises en compte sociétales, en direction des minorités sexuelles ou ethniques. Bien sûr, devant l'urgence, les batailles pour le climat ont libéré une très importante mobilisation citoyenne.

Bien sûr, le président n'y est pas pour grand-chose. Beaucoup de sujets de préoccupation étaient mûrs et auraient éclos quelle que soit la nature de ce mandat. Mais sans doute le voisinage des destinées est-il moindre qu'auparavant, et ces sondages de semaine de grève en sont encore un signe. L'Archipel français-Naissance d'une nation multiple et divisée: c'est le titre donné à son dernier livre par le politologue Jérôme Fourquet. Tellement de pays en un, désormais. Le continent macroniste se détache sûrement d'un bloc historique des solidarités politico-syndicales.

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