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Le compte Instagram de Jennifer Aniston est la meilleure chose qui nous soit arrivée cet automne

Temps de lecture : 8 min

Le capital sympathie de cette éternelle «girl next door» en lice pour les Golden Globes lui vaut de battre des records de popularité sur le réseau social.

La comédienne est à l'affiche de The Morning Show, une série qui lui vaudra peut-être le deuxième Golden Globe de sa carrière. Ici à la première à New York le 28 octobre 2019. | Astrid Stawiarz / Getty Images North America / AFP
La comédienne est à l'affiche de The Morning Show, une série qui lui vaudra peut-être le deuxième Golden Globe de sa carrière. Ici à la première à New York le 28 octobre 2019. | Astrid Stawiarz / Getty Images North America / AFP

Internet se souviendra longtemps de ce 15 octobre 2019. Trois jours après l'acte 48 des «gilets jaunes» et six jours avant la non-arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès, une nouvelle fracassante secouait le monde des médias: l'arrivée de Jennifer Aniston sur Instagram. Très vite, l'actrice star de la série Friends battait un record mondial, atteignant un million de profils abonnés en seulement cinq heures et seize minutes. Une performance de taille pour celle qui se faisait jusqu'à présent très discrète sur les réseaux sociaux. En à peine deux mois, Jennifer Aniston est devenue la quatrième actrice la plus suivie sur Instagram, avec 22 millions de fans. Seules Emma Watson, Emilia Clarke et Blake Lively la devancent, avec respectivement 53, 27 et 26 millions de fidèles.

Pour beaucoup, Jennifer Aniston est une actrice fade et sans envergure. Son évocation provoque un haussement de sourcils, prolongé d'un «ah oui, la nana larguée par Brad Pitt, qui a la même coupe de cheveux depuis vingt-cinq ans?». Tout n'est pas faux dans ce portrait. L'actrice n'a aucun Oscar, aucun vrai grand rôle de cinéma à son actif, elle n'a jamais changé de coiffure et ne s'est toujours pas remariée avec Brad Pitt (snif). Mais c'est aussi –et surtout– l'une des actrices les plus riches, puissantes et fascinantes de Hollywood, qui arrive à combiner tout cela sans même avoir l'air de s'en donner la peine. Et si l'on reconnaissait enfin sa véritable valeur?

Son premier post? Un chef-d'œuvre

«And now we're Instagram FRIENDS too. HI INSTAGRAM.» (À présent nous sommes amis sur Instagram aussi. Salut Instagram.) J'ignore combien de jours Jennifer Aniston et son équipe ont planché sur son premier post, mais en matière de communication, c'est du grand art. Simplicité, bonne humeur, clin d'œil plein de gratitude à la série qui l'a menée au sommet, la comédienne pose modestement avec les cinq autres acteurs de Friends. Elle offre ainsi un moment particulièrement rare et émouvant aux fans de la série, prémice d'un feuilleton médiatique qui va durer plusieurs jours.

And now we’re Instagram FRIENDS too. HI INSTAGRAM

Une publication partagée par Jennifer Aniston (@jenniferaniston) le

Dès son premier message, l'actrice semble parfaitement maîtriser les codes du réseau social. Elle fait un selfie de groupe et non une photo posée, tague ses amis (seul Matthew Perry n'a pas de compte) et se paie le luxe de recevoir un commentaire public affectueux de son ex-mari Justin Theroux, en plus de susciter des «Hiiiii» enthousiastes de la part de la moitité de Hollywood. À ce jour, plus de 15,4 millions de personnes ont liké cette photo et 520.000 l'ont commentée, ce qui en fait l'une des cinq images les plus populaires d'Instagram, à quelques clics de la photo de naissance de la fille de Kylie Jenner (18,6 millions de likes).

Dans la foulée de cette publication, on a appris que Jennifer Aniston avait «cassé» le site pendant plusieurs heures. Tellement de monde s'était abonné en même temps à son compte que le nombre de ses followers n'était pas parvenu à s'afficher en temps réel. Le bug avait tout de suite trouvé une place de choix dans ce storytelling hors normes.

Quelques jours plus tard survient un nouvel épisode. L'arrivée de l'actrice sur Instagram coïncide avec la sortie de la première série AppleTV+, The Morning Show, dont elle est l'héroïne. Son deuxième post est d'ailleurs un court extrait de la série dans lequel cette dernière est tournée en dérision. Est-ce un simple hasard du calendrier ou le début d'une campagne de communication visant, qui sait, à glaner le Golden Globe qu'elle fait semblant de ne pas convoiter?

Une aubaine pour le réseau social

L'histoire ne dit pas si son plan de com' a été pensé avec les dirigeants d'Apple ou d'Instagram. Mais cette question ne tourmente pas la presse: Jennifer Aniston a cela d'extraordinaire qu'elle paraît incapable d'une manœuvre intéressée. Son premier message, un peu de traviole et sans filtre, promet proximité et transparence à ses abonné·es. Le public s'en tient donc à sa version, racontée sur le plateau d'Ellen De Generes: «Instagram, c'est juste un truc comme ça. Ça ne coûte rien, non? Alors je me suis dit: pourquoi ne pas rejoindre la fête? Ce n'est pas si angoissant, finalement. Vous pouvez partager des informations, vous connecter avec vos fans, vous amuser, vous moquer de vous-même et des autres, aider à sauver des animaux.»

L'arrivée de Jennifer Aniston sur Instagram est une aubaine pour le réseau social. L'actrice réinsuffle un peu de naturel dans ce monde qui ploie sous la démesure des Kardashian et les filtres fallacieux. L'application, propriété de Facebook, est accusée d'entretenir une atmosphère toxique incitant les personnes à mentir sur leur vie pour attirer des likes. Depuis quelques mois, la plateforme tente de regagner la confiance des personnes qui l'utilisent en expérimentant par exemple l'invisibilisation des likes sous les photos. Les selfies décontractés et les stories sans chichi de Jennifer Aniston participent de cette stratégie, même s'il en faudra évidemment plus pour redorer le blason de la marque –dont la maison-mère est par ailleurs critiquée pour sa gestion calamiteuse des données personnelles.

Un autre miracle qu'accomplit Jennifer Aniston sur le réseau social, c'est de générer du stalking positif. Stupéfiant oxymore, il est vrai, tant cette pratique honteuse consiste à fouiner dans la vie des gens que l'on n'aime pas ou qui nous ont fait du mal (soyons honnêtes). Lorsque je consulte son compte, je me surprends à ne lui souhaiter que du bonheur. C'est comme si mon cerveau, jamais dupe quand il s'agit de décortiquer la communication d'autres stars, mettait soudain mon esprit critique sur pause. Au fin fond de moi, je dois bien savoir que ses photos sont tout sauf spontanées... Mais il n'y a rien à faire, le capital sympathie de celle qui a longtemps été la girl next door la plus convoitée des États-Unis reste intact. Je like tout, benoîtement. Est-ce à dire que c'est la preuve que ce réseau social n'est pas néfaste en soi?

De l'indécision à l'épanouissement

Longtemps, Jennifer Aniston est passée pour une actrice sans panache, à l'opposé de sa nemesis, Angelina Jolie, qui lui a subtilisé son mari –avant de divorcer à son tour, elle élève sept enfants, parcourt le monde pour l'ONU et réalise des films à gros budgets. Il faut dire que dans ses interviews, Jennifer Aniston ne fait rien pour se démarquer. Elle sait que son apparente banalité fait sa force, en permettant une identification immédiate de son public féminin. Chez Vanity Fair, Elle ou In Style, on observe la même impression de distance polie et de superficialité assumée. Jamais le vernis ne craque. Pourtant, on pressent que ce tempérament dissimule un abîme de complexité et de fantaisie... Tout l'inverse de sa rivale? Angelina Jolie, serait-on tentée de penser, est en quelque sorte une tente canadienne déguisée en château de Neuschwanstein; Jennifer Aniston, ce serait plutôt l'inverse.

La petite amie de Ross a fait du chemin depuis la première saison de Friends en 1995. Dans un épisode célèbre de cette série, ses amies Monica et Phoebe la traitent de pushover, c'est-à-dire de femme mollassonne qui a du mal à affirmer ses choix. Jennifer Aniston s'est enfin départie de cette image peu valorisante. Ses déboires amoureux (apparemment) surmontés et le fait qu'elle ne souffre (apparemment) pas de ne pas avoir d'enfants, ainsi que son côté working girl qui ne dit jamais non à un petit mojito, lui confèrent une certaine aura féministe, pourtant jamais recherchée pour elle-même. Sur Instagram, cette sorcière à talons affiche fièrement son célibat, resplendissant en compagnie de son chien, qualifié de «meilleur ami des filles».

Girl’s best friend... bring Clyde to work day.

Une publication partagée par Jennifer Aniston (@jenniferaniston) le

Son rôle dans la série The Morning Show semble un peu plus assumer cet empouvoirement, loin des rôles qu'elle endossait jusqu'à présent. La comédienne interprète une journaliste star de la télévision, dont le collègue à l'antenne est viré pour «mauvaise conduite sexuelle». Ce bouleversement au sein de l'entreprise suscite chez elle le désir de prendre le pouvoir. Dans l'épisode 3, elle livre un monologue déterminant, à l'adresse de ses supérieurs qu'elle envoie balader: «Vous êtes tellement convaincus que vous détenez légitimement le pouvoir qu'il ne vous vient même pas à l'idée que quelqu'un d'autre puisse être aux commandes. On doit flatter vos ego de mâles dominants pour ne pas faire éclater cette petite bulle. Surprise! Cette bulle, je suis en train de la faire voler en éclats.»

En quête d'un Golden Globe

Avec cette performance saluée par la critique américaine, Jennifer Aniston décroche sa quatrième nomination aux Golden Globes, statuette qu'elle n'a remportée qu'une seule fois, en 2003, pour son rôle de Rachel dans Friends. Après le semi-ratage du film Cake en 2015, sa troisième nomination, elle tient enfin un rôle qui pourrait lui attirer la reconnaissance de ses pairs... ainsi qu'une éventuelle revanche face à Angelina Jolie, détentrice de deux Oscars et de trois Golden Globes.

Le public n'a, lui, pas attendu le rôle ambitieux de The Morning Show ni son arrivée sur Instagram pour l'applaudir. Au début de l'été, l'actrice avait permis à Netflix de battre un record d'audience avec Murder Mystery, une comédie très réussie qui a séduit 31 millions de foyers en trois jours. Jennifer Aniston y retrouvait son ami Adam Sandler, transfuge des films de Judd Apatow et de Paul Thomas Anderson. Ils forment un duo aussi inattendu que réjouissant, à l'image de leur première collaboration en 2011 dans Le Mytho, qui était déjà fort plaisante). Jennifer Aniston y déploie un talent comique indéniable, qui épatait déjà dans Comment tuer son boss?, Les Miller ou Dumplin'. Elle a cette gestuelle heurtée, ce sens du rythme et cette exaspération affleurante qui caractérisent les plus grand·es interprètes du genre.

Certes, la carrière de Jennifer Aniston n'a pas la densité d'un parcours à la Nicole Kidman ni à la Scarlett Johansson. Mais sa trajectoire est généreuse, obstinée, cohérente. Jennifer Aniston est fidèle à ce qu'elle sait le mieux faire. Elle continue de faire vivre, à sa manière, une facette de Hollywood qui tend à disparaître: la comédie. Face aux bulldozers Marvel et Disney, dont l'humour se réduit désormais à quelques private jokes ironiques, elle représente sans doute la dernière grande actrice comique capable de séduire un public très large. Et si l'on en croit cette réplique malicieuse de The Morning Show, elle en a parfaitement conscience: «La seule chose qui empêche le bateau de couler, c'est moi. L'Amérique m'aime. Et par conséquent, l'Amérique m'appartient.» C'est entendu, Kylie?

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