Monde

Du Donbass à Moscou, quand il faut tout reconstruire

Temps de lecture : 6 min

En Ukraine, la guerre qui sévit depuis 2014 a contraint nombre de civil·es à quitter leur région. Une enseignante originaire de l'oblast de Donetsk raconte son parcours de Gorlovka jusqu'à Moscou.

Des gens passent devant une affiche où est écrit «le Donbass décide lui-même de son sort!» à Donetsk (Ukraine) le 15 novembre 2018. | Aleksey Filipov / AFP
Des gens passent devant une affiche où est écrit «le Donbass décide lui-même de son sort!» à Donetsk (Ukraine) le 15 novembre 2018. | Aleksey Filipov / AFP

Natalia sait qu'elle ne pourra jamais retourner vivre dans le Donbass avec son mari Sergueï et leur fille Anastasia. «Il n'y a plus rien là-bas, toutes les usines ont fermé, il n'y a plus de travail.» Mais elle espère de tout cœur que la guerre va prendre fin dans cette région, autrefois centre industriel d'Ukraine.

«Je n'y croyais pas quand ce conflit a commencé. Même à présent, je ne comprends pas. C'est une grande bêtise. Ce n'est pas nous, les Ukrainiens. Nous étions un peuple paisible, nous avions peur de la guerre, des attentats...», confie incrédule l'ex-habitante de la ville minière de Gorlovka. Cette quadragénaire dynamique et volontaire, qui parle un français parfait, est aujourd'hui établie à Moscou.

La guerre, qui déchire son pays depuis plus de cinq ans, a déjà fait plus de 13.000 victimes et provoqué le déplacement de 1,5 million de personnes, selon l'agence pour les réfugiés des Nations unies.

Des militaires ukrainiens se reposent dans la région de Donetsk le 6 juin 2015. | Aleksey Chernyshev / AFP

Elle oppose dans le Donbass l'armée ukrainienne à des forces séparatistes pro-russes soutenues par Moscou, ayant constitué au printemps 2014 deux républiques autoproclamées –la République populaire de Donetsk (DNR) et la République populaire de Lougansk (DNL).

Quelques valises

Enseignante, Natalia a fui Gorlovka, avec sa sœur et leurs familles respectives, une nuit de février 2015 dans une période d'intenses combats. «On ne pouvait plus rester, des attaques militaires ont été lancées sur des zones civiles, les obus tombaient devant nous, il y avait des vitres cassées dans les immeubles, des blessés... C'était insupportable.»

Des accords de paix (les accords de Minsk II) signés le 12 février 2015 permettent de réduire les violences, mais la feuille de route pour résoudre le conflit n'a jamais été appliquée. «Les attaques ont duré encore une semaine après notre départ, mais nous n'avons pas attendu, c'était trop dangereux.» Dans les territoires séparatistes, le quotidien était très compliqué, les liens financiers et économiques avec le reste de l'Ukraine étant rompus. Natalia relate cette période avec amertume. «On n'avait plus de salaire pour vivre. On nous donnait des cartes pour payer la nourriture. C'était comme ça», dit-elle la gorge nouée.

«On s'est sentis offensés par le pouvoir ukrainien. Notre propre patrie… elle voulait tuer son peuple!»
Natalia, enseignante

La nuit de leur départ, elles sont six personnes –quatre adultes et deux enfants– à embarquer dans la «Gazelle», le minibus du beau-frère de Natalia. Elles n'emportent rien, seulement quelques valises. La grand-mère, à la retraite, reste à Gorlovka afin de garder les appartements.

Pour Natalia, pas question de trouver refuge à Kiev ou ailleurs en Ukraine tant elle se sent trahie et humiliée par le gouvernement de son pays qui, en combattant les forces séparatistes, a tiré sur des personnes civiles, explique-t-elle. «On s'est sentis offensés par le pouvoir ukrainien. Notre propre patrie… elle voulait tuer son peuple!» Les deux familles se rendent chez un parent à Temriouk, localité d'environ 40.000 habitant·es, proche de la mer d'Azov. «Je ne voulais pas déménager dans une autre ville d'Ukraine, je ne pouvais pas», explique-t-elle avec émotion.

Territoires sous perfusion russe

Depuis 2015, bien que l'intensité des combats se soit fortement réduite, des tirs d'artillerie sont rapportés quotidiennement par les médias des deux côtés de la ligne de front, qui s'étend sur plus de 400 kilomètres. Pour la population locale, les conditions de vie dans les territoires séparatistes sont très difficiles. «Économiquement, la région du Donbass vit essentiellement des subventions du budget russe», note Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférence à l'université l'université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, spécialiste de la Russie et de l'Ukraine. «Il y a aussi une économie de services basée sur du trafic qui s'est développé sur la ligne de front pour les marchandises du quotidien, ainsi qu'un trafic à plus grande échelle, par exemple pour le charbon.»

L'élection d'un nouveau président ukrainien en avril dernier a ouvert la voie à un espoir de résolution du conflit. Volodymyr Zelensky, 41 ans, ancien acteur de séries télé, a promis de mettre fin à la guerre.

Si des avancées positives ont été trouvées sur les plans militaire et humanitaire, le statu quo reste entier au niveau politique.

De fait, des progrès ont été observés ces derniers mois avec un début de dialogue renoué entre l'Ukraine et la Russie. Le 9 décembre, un sommet a réuni pour la première fois Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky, à l'invitation d'Emmanuel Macron à Paris et en présence de la chancelière allemande Angela Merkel, afin de relancer les accords de paix. Après trois ans de gel diplomatique, «le fait que nous soyons côte à côte est en soit un résultat important», a assuré le président français à l'issue de la rencontre.

Si des avancées positives ont été trouvées sur les plans militaire et humanitaire, le statu quo reste entier au niveau politique, notamment sur les questions sensibles du contrôle de la frontière orientale et du désarmement des séparatistes. Rendez-vous a été pris pour un prochain sommet en avril 2020.

Passeport russe

À Temriouk, Natalia et sa famille resteront trois ans et demi. Le temps d'obtenir un passeport russe pour vivre et travailler librement en Russie. Les démarches sont longues car les services d'immigration locaux sont surchargés. Leur première demande a en outre été refusée au motif que les membres de la famille n'entrent pas dans les critères requis. Natalia écrit à l'administration présidentielle, mais obtient la même réponse.

La famille parvient finalement à ses fins grâce à un programme d'État facilitant la délivrance de papiers pour les personnes exerçant un métier en pénurie comme professeur·e ou docteur·e. Diplômée de l'université des langues étrangères, Natalia enseigne l'anglais dans une école de la ville et Temriouk vient juste de rentrer dans la liste des localités éligibles au programme. Une chance.

Dès le passeport russe obtenu, la famille décide de partir à Moscou. «Notre fille voulait faire des études dans le théâtre et le cinéma. Moscou, c'était beaucoup mieux en termes d'opportunités et d'offre culturelle.»

«À Moscou, je n'ai pas de liberté, pas de temps pour moi-même.»
Natalia, enseignante

Nouvel exil, nouveau travail, nouveau logement. On est en été 2018. Cette fois, le voyage se fait à trois. «Ma sœur est restée à Temriouk, elle ne voulait pas tout recommencer encore une fois.»

À Moscou, l'enseignante a trouvé un travail bien rémunéré dans une école privée. Son mari, ancien professeur de philosophie, n'a pu obtenir qu'un emploi de gardien dans un entrepôt, payé une misère. «Sans mon travail, nous ne pourrions pas vivre ici. J'ai un bon salaire (100.000 roubles [1.400 euros environ]), mais le loyer de notre deux pièces et les études de notre fille coûtent très cher. Ce qu'il reste à la fin du mois nous permet juste de survivre.»

Natalia doit aussi supporter 4 heures de transport au quotidien pour se rendre à son travail et ne dispose de quasiment aucun temps libre. Le soir et le week-end, elle donne des cours particuliers en plus pour améliorer les fins de mois. «Ici, je n'ai pas de liberté, pas de temps pour moi-même», confie la jeune femme qui jouait autrefois dans une troupe de théâtre.

S'adapter

Selon les statistiques des Nations unies, un million d'Ukrainien·nes originaires du Donbass ont fait le choix de partir en Russie depuis le début du conflit. Pour ces gens, comme pour les personnes déplacées en Ukraine, le coût du logement est souvent un gros souci. «Dans le système soviétique, on attribuait un appartement à tout le monde. Aujourd'hui, quand ces gens doivent payer un logement, c'est très dur pour eux car les prix des loyers sont très élevés et les salaires ne suivent pas», explique Anna Colin Lebedev.

Elle souligne également que les Ukrainien·nes du Donbass s'attendaient à recevoir une aide plus importante. «La Russie leur avait promis un hébergement, mais elle a essayé de les envoyer dans des zones dépeuplées en leur donnant des maisons abandonnées. Eux souhaitaient s'installer dans les villes, là où il y a du travail ou des proches.»

Face à l'adversité, Natalia tente de voir le bon côté des choses. «On avait toujours vécu à Gorlovka, on avait nos amis, le travail. Oui, on était bien. Mais la guerre est arrivée. Avec elle, j'ai appris à ne pas avoir peur devant les événements négatifs, je tâche de m'adapter, de profiter des nouvelles possibilités, des nouvelles rencontres», s'exclame-t-elle en rêvant à de prochains horizons. «Avec Moscou, on a atteint le sommet. Après ça, il n'y a pas d'autre ville à conquérir... Il ne reste que des pays», dit-elle en riant.

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