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Les projets de Tony Parker pour la jeunesse tiendront-ils leurs promesses?

Temps de lecture : 8 min

L'ancienne star de NBA a ouvert un établissement du supérieur à Lyon après avoir racheté deux stations de ski dans les Alpes. Avec une ambition: «des jobs à la clé» pour les jeunes.

Tony Parker lors de l'inauguration de la Tony Parker Adéquat Academy à Lyon, le 3 octobre 2019. | Philippe Desmazes / AFP
Tony Parker lors de l'inauguration de la Tony Parker Adéquat Academy à Lyon, le 3 octobre 2019. | Philippe Desmazes / AFP

Dans le hall d'entrée de la Tony Parker Adéquat Academy, Xavier Lucas, le président délégué de la structure, cache mal son impatience quand il me demande si je préfère visiter les lieux avant notre entretien. Cet homme de confiance de Tony Parker est fier de son mini-campus privé qui a poussé dans le sud de Lyon, à deux pas du stade Gerland.

De l'extérieur, les trois bâtiments rectangulaires ressemblent à des bureaux classiques d'entreprise, comme il en pousse tous les mois dans le VIIe arrondissement de la capitale des Gaules sur la rive gauche du Rhône. Mais quand on commence à déambuler dans les couloirs, la modernité du lieu est frappante. Dans un espace semi-ouvert, des salles de classe pensées pour des groupes d'une dizaine d'élèves se succèdent derrière des baies vitrées. Entre elles, des espaces de vie ou de travail avec des fauteuils mœlleux et multicolores. Partenaire de l'école, l'entreprise d'intérim Adéquat a même imaginé une salle de réunion qui donne d'un côté sur les salles de classe et de l'autre sur l'agence de l'entreprise qui a pignon sur la rue voisine.

Mais le vrai spectacle est plus loin. La «Play zone», un bâtiment qui abrite trois terrains de basket, une salle de fitness et une pièce pleine d'ordinateurs réservée aux joueurs et joueuses d'e-sport de l'école, est équipée d'outils technologiques dernier cri. Sur le terrain de basket cerné de caméras, les entraîneurs portent une montre sur laquelle ils peuvent enregistrer grâce à une simple pression un extrait vidéo de l'entraînement qu'ils veulent revoir sur un écran connecté dans une pièce attenante.

Photo prise le 1er octobre 2019 à la Tony Parker Adéquat Academy. | Philippe Desmazes / AFP

«On va tout mettre en œuvre pour qu'ils deviennent sportifs professionnels»

Née de la volonté de Tony Parker qui, depuis la fin de sa carrière de basketteur dans le prestigieux championnat américain de la NBA, a troqué la balle orange pour un costume d'homme d'affaires, la Tony Parker Adéquat Academy se veut à mi-chemin entre un centre de formation pour sportifs de haut niveau et une grande école de commerce et de management.

«On va tout mettre en œuvre pour qu'ils deviennent sportifs professionnels, mais il faut être conscient du fait que 95% d'entre eux ne le seront pas. L'important est qu'ils profitent de cette opportunité pour préparer l'avenir», avait déclaré Parker lors de l'inauguration du site en octobre 2019.

La création de cet établissement du supérieur s'ajoute à l'acquisition de deux stations de ski du massif du Vercors, dans le département voisin de l'Isère. En mai 2019, l'ancien basketteur de l'équipe de France avait en effet annoncé le rachat de la SEVLC, la société d'équipement de Villars-de-Lans et de Corrençon-en-Vercors, qui gère les remontées mécaniques des deux stations. Un investissement que Tony Parker dit avoir réalisé pour «créer de l'emploi» et «aider la jeunesse» en redynamisant cette zone de moyenne montagne des Préalpes où le changement climatique menace l'avenir des stations de ski.

«Aider la jeunesse»: un slogan légitime. Mais y-a-t-il vraiment quelque chose de novateur derrière les projets de Tony Parker en Rhône-Alpes, où il détient également le club de basket de Lyon-Villeurbanne (l'Asvel)?

«Il n'y a pas de choix à faire entre passion et études»

Retour à l'académie lyonnaise. Confortablement installé à un bureau-pupitre niché dans une alcôve de l'open space éducatif, le président délégué Xavier Lucas avance ses arguments pour expliquer en quoi l'école se distingue du système éducatif français.

«Notre première préoccupation est de mettre l'humain au centre des préoccupations. Pour l'académie, si le jeune a une passion, c'est une force pour lui. On va simplement l'aider à valoriser les compétences qu'il a développées via la pratique de sa passion pour les valoriser dans le monde de l'entreprise», dit Xavier Lucas.

Xavier Lucas, président délégué de l'académie, le 1er octobre 2019. | Philippe Desmazes / AFP

La première promotion de l'histoire de l'école compte soixante élèves entré·es dans l'établissement en septembre et regroupe des étudiant·es passionné·es et doué·es dans la pratique du basket ou d'e-sport (les jeux vidéo en compétition). Les élèves ont ainsi deux heures d'entraînement le matin et deux heures l'après-midi, auxquelles s'additionne le même ratio d'heures de cours.

«Il n'y a pas de choix à faire entre passion et études. On se positionne sur un autre créneau que les centres de formation pour sportifs où les jeunes qui n'accèdent pas au haut niveau sont poussés vers la porte avec parfois juste un diplôme en poche mais sans aucun savoir-faire réel à côté de leur sport. On est également dans quelque chose de différent d'une grande école classique où la passion de l'élève n'a pas sa place dans la réussite des études», poursuit Xavier Lucas.

La Tony Parker Adéquat Academy (TPAA) veut pousser au maximum les élèves à percer au haut niveau dans leurs disciplines respectives, tout en leur offrant une garantie de dénicher un job en lien avec leur passion s'il s'avère qu'ils et elles n'ont pas le niveau pour devenir basketteur, basketteuse ou e-sportif, e-sportive pro. Ce qui est assez novateur dans la démarche de la TPAA, c'est de vouloir offrir à l'élève «l'un et l'autre»: un métier en lien avec la passion du ou de la diplômé·e, que ce soit dans la cellule communication d'un club ou sur le terrain de celui-ci.

Mais difficile de savoir ce que vaut la qualité de l'enseignement proposé par un campus tout juste sorti de terre. Pour tenter de rassurer les candidat·es sur la qualité de son cursus, l'école made in Tony Parker a signé un partenariat avec l'École de management de Lyon, un établissement du supérieur réputé dans la région, qui permet aux élèves d'obtenir des diplômes en management reconnus par l'État. Une section lycée existe également. Les cours sont assurés par Acadomia, le spécialiste du soutien scolaire. «C'est un stress, on se demande si on fait le bon choix, comme n'importe quel parent qui oriente son enfant en seconde. Le modèle n'a pas été éprouvé mais sur le papier, Tony Parker s'est associé avec une entreprise et avec Acadomia, qui est reconnu au niveau de l'enseignement», a confié la mère d'un élève à Radio Scoop, un médial local.

La section basket est, elle, rattachée au centre de formation du club de l'Asvel, actuellement en tête du championnat de France, et les joueurs et joueuses de la section e-sport évoluent en deuxième division française du jeu League of Legends au sein de l'équipe bis de LDLC, entreprise de matériel informatique qui sponsorise des e-sportifs et e-sportives.

Des jeunes de haut niveau sponsorisé·es pour vendre du rêve

Sur le papier, tout cela est séduisant –en attendant évidemment les premiers retours des élèves et des recruteurs. Mais le coût d'entrée à l'école est exorbitant. Il faut débourser entre 25.000 et 40.000 euros pour s'inscrire à la TTPA. Certain·es candidat·es admis·es seront cependant sponsorisé·es par des partenaires de l'école qui prendront en charge leurs frais de scolarité.

C'est le cas de Pierre-Antoine, 22 ans, dont l'exemple résume à la fois la politique éducative et commerciale de l'école. Joueur semi-professionnel d'e-sport, il avait décroché du système éducatif en classe de première. «LDLC m'a contacté pour faire partie de leur équipe League of Legends à l'académie. Ils m'ont proposé de payer mes frais d'inscription, qui comprennent également le logement, la restauration et le blanchiment du linge à l'école. Comme je voulais reprendre une formation, cela m'a plu.»

«Ils voulaient une belle équipe pour attirer des joueurs de niveau amateur l'an prochain qui auront à payer les frais d'inscription.»
Pierre-Antoine, joueur semi-professionnel d'e-sport

Pierre-Antoine a repris les cours de première en vue d'obtenir son bac l'an prochain. Mais un point interroge. Il suit ses cours par correspondance via le Centre national d'enseignement à distance (Cned) et non dans les classes de lycée de l'école. «Comme j'ai 22 ans, ils m'ont dit que je serais plus tranquille à bosser les cours dans mon coin.»

Il ajoute: «Tous les membres de l'équipe d'e-sport de cette année ont été choisis et sponsorisés pour leur niveau sur le jeu League of Legends. Ils voulaient une belle équipe pour que nos résultats attirent des joueurs de niveau amateur l'an prochain qui auront, eux, à payer les frais d'inscription.»

Les membres qui composent la section basket de la TPAA sont également issu·es pour la grande majorité du centre de formation de l'Asvel, le puissant club de basket lyonnais qui appartient également à Tony Parker. Un accord de partenariat a été signé entre le club et l'école pour que les cursus scolaires des jeunes de l'Asvel soient entièrement pris en charge par l'académie.

Sur cette année scolaire 2018-2019, la plupart des étudiant·es en basket ne payent donc pas non plus les onéreux frais d'inscription. Comme les membres de l'équipe semi-professionnelle d'e-sport, ces élèves vendent en quelque sorte du rêve aux jeunes moins doué·es dans leur discipline, mais qui signeront un chèque de 25.000 euros pour tenter leur chance. La direction de l'école ambitionne d'accueillir quatre-vingt-dix étudiant·es, soit trente places supplémentaires, à la rentrée prochaine en septembre 2020.

«Être jeune en station de ski, ce n'est pas l'image qu'on s'en fait»

À vol d'oiseau, le massif du Vercors est distant d'une grosse centaine de kilomètres de l'agglomération lyonnaise. Les stations de Villars-de-Lans et de Corençon y sont nichées à environ 1.000 mètres d'altitude. Une zone de moyenne montagne hautement impactée par le changement climatique qui, dans certaines vallées des Alpes, est deux fois plus rapide qu'ailleurs en France.

Les stations de ski du Vercors comptent parmi les bénéficiaires du plan neige décidé par Laurent Wauquiez, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, en 2016. L'objectif: protéger les domaines skiables les plus vulnérables face au yo-yo des températures grâce à des canons à neige. Ces mesures politiques, selon plusieurs études scientifiques récentes, ne suffiront pas à protéger les stations de moyenne altitude du manque d'enneigement à long terme.

Les vingt-deux remontées mécaniques de la station iséroise emploient une centaine de personnes en saison et une vingtaine à l'année. Le montant du rachat n'a pas été précisé. Il est «inférieur à dix millions d'euros», indiquait une source proche du dossier à l'AFP en mai 2019. Comme à Lyon, Tony Parker promet des emplois à la clé en dynamisant l'activité des deux stations de ski lors de la période estivale.

Sur le terrain, rien de concret pour le moment, contrairement à la Tony Parker Adéquat Academy. La mission s'annonce ardue: «Il y a des activités de diversification qui sont lancées dans les stations de ski, mais il n'y a pas encore une activité qui peut prendre le relais du ski et offrir un modèle de substitution. Le VTT de descente qui permet de faire fonctionner les télésièges l'été est par exemple une pratique très élitiste», analyse Philippe Bourdeau, professeur à l'Institut de géographie alpine de l'Université Grenoble-Alpes.

«Villars-de-Lans est assez emblématique de l'enjeu des prochaines décennies: c'est une station de moyenne montagne où les hivers raccourcissent vite et où les étés s'allongent. L'école de ski de Villars devait ouvrir à la suite des chutes de neige début décembre. Mais le redoux qu'il y a eu les jours suivants l'a empêché», ajoute-t-il.

Selon ce chercheur, l'investissement à titre personnel de Tony Parker n'est cependant pas dénué de sens. «Villars est une destination d'avenir. C'est une montagne vivante avec un vrai village et son clocher, une démographie dynamique. Les gens recherchent cette authenticité. Concernant son discours sur la jeunesse, il y aussi des choses à faire, car être jeune en station de ski, ce n'est pas l'image qu'on se fait souvent de l'enfant bronzé qui apprend le ski à l'âge de 2 ans. Ce sont des lieux où il y beaucoup d'argent qui circule, des problèmes de drogue, beaucoup de familles monoparentales», conclut Philippe Bourdeau.

Le projet Tony Parker en Rhône-Alpes aura du sens s'il offre, comme promis, des jobs à des jeunes. Mais pas à n'importe quel prix: à la fois pour les bourses et pour l'environnement alpin.

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