Politique

Après la réforme des retraites, un horizon politique favorable au RN

Temps de lecture : 5 min

La radicalisation autour de la mobilisation pourrait bénéficier au parti de Marine Le Pen lors de la prochaine élection présidentielle.

Lors de la manifestation du 5 décembre 2019 à Marseille. | Clément Mahoudeau / AFP
Lors de la manifestation du 5 décembre 2019 à Marseille. | Clément Mahoudeau / AFP

La mobilisation actuelle est étonnante. En son cœur, elle a trouvé une dynamique paradoxale qui risquait de s'étioler avec la décision de la CFDT, de l'UNSA et de la CFTC de participer aux manifestations du 17 décembre, appelées initialement par des organisations aux orientations très différentes, à commencer par la CGT, la FSU et FO.

Ces dernières demandent le retrait pur et simple du projet gouvernemental de réforme des retraites, qui consiste à remplacer le système actuel basé pour chacun·e sur le nombre de trimestres de cotisation par un système à points, dit universel. Elles exigent le maintien des régimes particuliers –quarante-deux actuellement– en tous cas pour la SNCF et la RATP qui sont en première ligne dans la mobilisation.

Or, les organisations réformistes sont favorables au système à points, mais s'opposent au pouvoir au sujet des modalités de financement de ce système, et tout particulièrement à l'instauration d'un âge pivot placé à 64 ans.

Cette mobilisation contradictoire a lieu dans un climat social particulièrement chaud. Les professions de santé sont depuis plusieurs semaines vent debout, les étudiant·es demandent –entre autres revendications– à pouvoir sortir de la précarité qui en atteint beaucoup. Les scientifiques sont en colère après les déclarations du président du CNRS, Antoine Petit, en appelant à des dispositifs inégalitaires et, selon ses mots, «darwiniens», et des établissements universitaires sont fermés pour éviter leur occupation par des contestataires. Les enseignant·es du secondaire et du primaire sont singulièrement inquièt·es pour leur retraite.

Diverses professions libérales, avocat·es par exemple, et d'autres professions comme celles des transports routiers, sont également partie prenante de la contestation. Et les «gilets jaunes», qui durant de longs mois ont fait preuve d'animosité plus que d'intérêt vis-à-vis des syndicats sont, pour certains d'entre eux au moins, décidés à les appuyer.

Une évolution politique à droite pour le pouvoir?

Le gouvernement a engagé une campagne massive d'explication pour tenter de démontrer le bien-fondé d'une réforme présentée comme juste, équitable et nécessaire, «historique» selon le président de la République.

S'il se heurte à un front commun des organisations réformistes et de celles qui sont radicales, c'est un choix délibéré: en proposant une réforme qui conjugue deux registres, celui du changement de système et celui du financement, il savait ce qu'il faisait.

À partir de là, on entre, au-delà de ce que sera l'évolution du conflit proprement social, dans la politique.

Considérons tout d'abord le pouvoir. La discussion a été vive au sein de la majorité et du gouvernement à propos du choix ou non d'un âge pivot», c'est-à-dire d'une mesure constituant pour les syndicats réformistes, comme a dit Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, une «ligne rouge» qui ne devait pas être franchie –et qui finalement l'a été.

Quel que soit l'avenir, la séquence aura permis à Emmanuel Macron de se positionner sur le terrain de la droite.

Si Édouard Philippe doit reculer, alors, ses jours sont comptés, et on voit bien comment le ministre de l'Économie et des Finances, Bruno Le Maire, en opposition avec le Premier ministre à propos de cette mesure, pourrait être chargé de présenter un nouveau gouvernement.

Si Édouard Philippe parvient à maintenir son projet, sans trop reculer, en trouvant un accord avec Laurent Berger, la grève pourrait s'essouffler et perdre le soutien d'une opinion lui devenant alors plus ou moins hostile. Il n'en aura pas fini pour autant avec les difficultés, alors que les député·es La République en marche auront été divisé·es.

Quel que soit l'avenir, la séquence aura permis à Emmanuel Macron de se positionner sur le terrain de la droite. La posture d'Édouard Philippe fait penser à celle d'Alain Juppé en 1995, «droit dans ses bottes», avant qu'il ne se présente en homme d'ouverture et de négociation; celle de Bruno Le Maire n'a pas davantage été marquée à gauche.

Bref, la réforme, qu'importe la conclusion du conflit social actuel, aura contribué à miner la droite classique, à la vider de sa substance, à faire en sorte que parmi son électorat, certain·es à terme rejoignent ou soutiennent le président, même si des désaccords stratégiques subsistent, tandis que bien d'autres, finalement, n'auront d'autre choix que l'abstention ou le Rassemblement national.

Pas de recomposition de la gauche et la fin de l'exception française

L'affaire aurait fait courir de grands risques au pouvoir si elle avait permis à la gauche de commencer à se recomposer. Mais même si Martine Aubry a fait entendre sur France Info le 13 décembre une voix claire et forte, authentiquement de gauche, rien n'indique une quelconque renaissance.

La France Insoumise sort plus requinquée que renforcée de cette séquence, et on a pu entendre en effet un Jean‑Luc Mélenchon très à son aise. Mais rien ne démontre qu'elle remonte nettement dans l'opinion, et il semble qu'elle se maintienne à un niveau bien inférieur à celui de 2017.

Certain·es préféreront ne pas voter plutôt que de le faire pour Emmanuel Macron.

Ce qui débouche sur une conséquence importante: la fin de l'exception française, qui jusqu'ici se caractérisait par deux populismes, presque équilibrés, l'un à gauche, avec La France insoumise, l'autre à droite, avec le Rassemblement national.

Le déclin du parti de Jean‑Luc Mélenchon ne peut que se solder par une évolution en faveur de celui de Marine Le Pen, qui peut en escompter quelques pourcentages de voix en plus, et davantage d'abstentionnistes lors d'une élection présidentielle où certain·es préféreront ne pas voter plutôt que de le faire pour Emmanuel Macron.

Ajoutons ici un point essentiel: dans plusieurs pays où le national-populisme prospère et parvient aux affaires, il sait conjuguer une politique identitaire (anti-migrants, anti-islam, etc.) et des mesures sociales qui lui apportent un soutien populaire.

Or les représentants de Marine Le Pen, très présents dans les médias ces derniers temps, ont souvent insisté sur le caractère légitime des revendications sociales qui émanaient des «gilets jaunes» ou, aujourd'hui des syndicats, qui ne sont pourtant pas leur tasse de thé.

Affrontement Macron-Le Pen?

Cela conforte l'hypothèse selon laquelle le calcul politique du président consiste à favoriser tout ce qui conduit, dans deux ans, à un affrontement où il serait seul à pouvoir s'opposer à une candidature de Marine Le Pen. Ici, il faut faire un pas de plus. 2022 ne sera pas un remake de 2017.

Le parti d'Emmanuel Macron n'a pas jusque-là su convaincre l'opinion, on le voit mal s'imposer d'ici deux ans. Les grèves et manifestations à propos de la réforme des retraites auront laissé des traces, nécessairement négatives pour le pouvoir, qui par ailleurs déçoit celles et ceux pour qui l'environnement et le changement climatique sont des enjeux prioritaires, une urgence.

Les municipales, entre-temps, auront été l'occasion de débauchages sans contenu d'élus locaux; la préparation de l'élection à Paris, avec Cédric Villani et Benjamin Griveaux, aura été la meilleure façon de donner toutes ses chances à Anne Hidalgo. Tout ceci n'aura ajouté aucune voix à Emmanuel Macron, et lui en aura fait perdre, notamment au profit de l'abstention.

Finalement, un certain nombre de personnes qui ont voté pour lui en 2017 auront été tellement déçues, voire écœurées, qu'elles ne tiendront plus le raisonnement qui en fait sinon le meilleur candidat face à Marine Le Pen, du moins le moins pire: elles se diront qu'il existe des institutions, une justice, un droit; que Marine Le Pen et son parti ne pourront pas faire tout ce qu'ils voudront, et qu'après une période limitée dans le temps, en tout cas à l'échelle de l'histoire, à l'issue de ce qui aura été une crise salutaire, le bon sens et les valeurs humanistes et démocratiques reprendront leurs droits.

Elles déchanteront ensuite –mais trop tard.

Il faut donc, si cette analyse est fondée, regretter que le pouvoir semble vouloir se préparer à rejouer un scénario de type 2017, alors que ce qui se prépare pourrait plutôt annoncer 1984, un millésime qui nous rappelle que le parti qui était alors celui de Jean‑Marie Le Pen avait réalisé un score impressionnant à une élection nationale, lors du scrutin européen. Un millésime auquel le célèbre roman de George Orwell a aussi donné, si on peut dire, quelques lettres de noblesse.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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