Culture

Ce que dit «Grégory» de la fascination pour les faits divers

Temps de lecture : 6 min

Dès lors que la fiction prend le pas sur le reste, ses codes se substituent aux règles de l'instruction.

La vie de Grégory lui fut volée deux fois: la première par son meurtre, la seconde par le récit qui s'est tissé sous l'emballement de la machine politico-judiciaire. | Capture d'écran via YouTube
La vie de Grégory lui fut volée deux fois: la première par son meurtre, la seconde par le récit qui s'est tissé sous l'emballement de la machine politico-judiciaire. | Capture d'écran via YouTube

«L'homme est un animal narratif.» Il est peu probable que le cinéaste Guillermo del Toro avait l'affaire Grégory Villemin à l'esprit lorsqu'il twitta ces quelques mots. C'est pourtant une conclusion qui s'impose après le visionnage des cinq épisodes de Grégory, la série documentaire Netflix consacrée au fait divers hexagonal le plus marquant de la fin du siècle dernier.

Un traumatisme encore vivace si l'on en croit les nombreux commentaires qui ont émaillé la sortie du programme sur la plateforme. Preuve que l'obsession populaire pour une affaire, devenue un incontournable de la culture nationale, n'a jamais vraiment faibli. Ça tombe bien, c'est justement de cette obsession dont parle la série.

Le droit de savoir

Même si la chronologie s'étend des premiers appels téléphoniques du fameux corbeau aux derniers tests ADN infructueux pour identifier le ou la coupable, ce n'est pas l'enquête à proprement dit qui intéresse Gilles Marchand. Réalisateur de fictions avant tout (Qui a tué Bambi, Dans la forêt), il s'agit d'une première incursion dans le documentaire pour celui qui a d'abord refusé la proposition. «Je ne suis pas documentariste. J'y voyais une responsabilité plus grande quant aux répercussions sur la vie des protagonistes. Mais la productrice, Élodie Polo Ackermann, a pressenti qu'il y avait dans mes scrupules une approche humaine.»

L'enquête n'est pas une fin en soi mais le levier d'une aliénation générale qui va ancrer le fait divers dans l'inconscient collectif. Plus le mystère est opaque, plus le besoin de savoir devient compulsif: David Fincher et Bong Joon-ho l'avaient bien compris sur Zodiac et Memories of murder. Une pulsion qu'Antoine Raimbault a également eu l'occasion d'ausculter en transposant sur grand écran l'affaire Jacques Viguier dans le passionnant Une intime conviction: «La nature a horreur du vide, paraît-il. Je crois que c'est universel et terriblement humain, ce besoin de vérité. Chacun se sent personnellement touché, concerné presque intimement. Et forcément on met un peu de soi, de sa projection personnelle dans l'enquête.»

De fait, c'est lorsque l'opinion publique s'empare de la frustration inacceptable appartenant aux parents (ne pas connaître l'identité du meurtrier) que la fiction apparaît pour combler le manque laissé par l'échec des investigations.

En quête de mal

Très vite, on comprend que la connaissance préalable des faits ne sera que secondaire dans le processus d'implication du public. Les événements sont relatés par certains des acteurs de l'affaire (on y croise le journaliste Denis Robert, le photographe Jean Ker, les avocat·es des différentes parties...), dont les souvenirs comptent autant que la scénographie très travaillée dans laquelle ils livrent leur témoignage. Marchand assume de mettre leur parole en scène pour en extraire un sens et un impact qui dépassent les mots prononcés. Une démarche de cinéaste au diapason d'une affaire dont l'aura tient au moins autant aux faits qu'aux symboles qu'elle charrie.

Le cinéaste Antoine Raimbault partage cette vision: «Il y a peut-être quelque chose qui tient du mythe dans les mystères criminels: des victimes sacrifiées, des familles dévastées, des monstres désignés... Et puis ici la rivière, la forêt, le village, la rumeur... Comme autant d'archétypes... De quoi s'identifier et projeter tous ses fantasmes.»

Il y a donc quelque chose de purement viscéral qui est pris à partie par le décorum de l'affaire Grégory, et Marchand s'applique à en faire résonner l'écho chez les spectateurs et spectatrices. On songe à ces plans oppressants sur la rivière de la Vologne qui renvoient au Styx dans la mythologie grecque, ou à ces irruptions anxiogènes de corbeaux dans des décors vides.

Comme s'il existait un mal immanent à l'endroit qui réveillait sa présence chez celles et ceux qui ont gravité autour de l'affaire. Interpellé lui aussi dans les recoins les plus sinueux de son intériorité, le spectateur devient partie prenante du dérèglement à l'œuvre. Marchand ne lui laisse jamais bénéficier du confort de jauger les choses à distance.

Tourner un documentaire comme une fiction pour mieux démont(r)er l'emprise: la mécanique est implacable, et met en exergue la façon dont l'hystérie générale prend progressivement le dessus sur tout. D'abord sur les besoins de l'enquête et sur l'intégrité du processus judiciaire, précipité vers des territoires sombres dont nous ne sommes toujours pas revenus.

«L'affaire dite du petit Grégory est probablement l'un des plus grands fiascos judiciaires que l'on ait connus en France, confirme Antoine Raimbault. Elle a sans doute constitué un tournant, et peut-être même ouvert la boîte de Pandore marquant la mort annoncée du secret de l'instruction et le début de la dangereuse collusion entre le judiciaire et le médiatique.»

L'asservissement à l'image

Dès lors que la fiction prend le pas sur le reste, ses codes se substituent aux règles de l'instruction. Notamment lorsque les personnes clés en oublient leur fonction, et se transforment en personnages de l'histoire qu'ils contribuent à écrire.

Chacun joue son rôle dans la dégringolade générale: Jean-Michel Lambert, le «petit juge» d'instruction mandaté, qui vit l'occasion d'accéder à une célébrité inespérée, qu'il continuera de pourchasser après avoir été dessaisi du dossier; Jean-Michel Bezzina, journaliste et chroniqueur quotidien des événements dont l'ultraproductivité plante les germes du récit collectif qui fertilisera la perception de l'enquête (particulièrement celle de l'influençable Lambert, qui remettra en liberté le premier suspect sous son influence); les avocats, qui revêtent des habits de communicants. Mais aussi l'opinion publique, qui se repaît de l'évolution d'un fait divers érigé en feuilleton national.

Bref, le tiercé gagnant selon Antoine Raimbault: «Je crois qu'il y a une sorte de trinité: opinion publique / médias / institution judiciaire qui s'influencent mutuellement et lancent une machine infernale qui ne peut in fine que dysfonctionner. C'est une responsabilité collective qu'il faut interroger.» Surtout quand elle s'exerce au détriment des victimes du drame, et en premier lieu Jean-Marie et Christine Villemin, parents de Grégory dont la vie fut volée deux fois. La première par son meurtre, la seconde par le récit qui s'est tissé sous l'emballement de la machine politico-judiciaire.

Il y a ce moment charnière et proprement hallucinant où, alors que l'enquête piétine et que les regards commencent à se tourner vers Christine Villemin, le journaliste Bezzina suggère au juge Lambert que celle-ci ferait une bonne coupable. La mère éplorée qui assassine son propre enfant? C'est loin de la vérité et pas vraiment logique du point de vue des preuves. Mais quel panache en matière de récit! Comme le disait Alfred Hitchcock, «meilleur est le méchant, meilleure est l'histoire». Quel individu plus terrifiant qu'une mante religieuse qui se cacherait derrière le masque de la normalité?

C'est précisément là que la série atteint son point culminant. Les Villemin se voient progressivement dépossédés de leur image, donc de leur identité, par les fantasmes soulevés par l'affaire. Christine Villemin paye au prix fort les conséquences des préjugés de son époque en ayant le tort de ne pas présenter le profil type de la mère éplorée devant un enquêteur de la PJ, qui avoue face caméra l'avoir trouvée «excitante», donc suspecte. On ne peut s'empêcher de penser à cette scène de Gone Girl de David Fincher, lorsque le sourire malheureux face caméra du personnage de Ben Affleck le condamne aux yeux de l'opinion publique, qui s'est prise de passion pour la disparition de sa femme.

Ce n'est d'ailleurs pas le seul élément qui nous renvoie au film de Fincher, qui traitait tout autant de l'asservissement des individus à leur image médiatique. Même s'il y a fort à parier que le réalisateur de Seven aurait probablement sauté certains rebondissements pour ne pas mettre à mal la suspension d'incrédulité du spectateur. Comme ce passage où Marguerite Duras intervient directement auprès du juge Lambert pour lui expliquer en quoi l'infanticide commis par Christine Villemin correspond à l'expression d'un traumatisme féminin ancestral... À quoi bon imprimer la légende, quand la réalité défie déjà le sens commun?

De l'ombre à la lumière

Or, tout le fil rouge dramatique de la série et la vocation humaniste du cinéaste tient ainsi dans ce mantra: redonner la parole aux victimes pour mieux restituer l'intégrité de leur propre récit. C'est ainsi que s'ajoute une troisième histoire à Grégory, après la mort de l'enfant et le processus d'aliénation médiatique ayant abouti au naufrage que l'on sait: la résistance hors du commun d'un couple qui a traversé l'adversité la plus délirante.

Il faut voir à ce titre l'ultime apparition médiatique des époux Villemin qui ponctue la conclusion de la série. Enfin blanchie par la justice pour elle, libéré de prison pour lui. Ils sont assis face au présentateur, mais pourtant ils se tiennent bien debout, toisant avec la hauteur des survivants ce système qui a bien failli les détruire. Il y a un goût de revanche assez satisfaisant dans cette vision de l'être humain reprenant ses droits sur le spectacle dont il a été l'acteur non-consentant. Une machine implacable qui pourtant, en dépit de toute logique, n'a jamais réussi à briser le lien du couple, seule source de lumière dans la noirceur généralisée.

Disons-le: derrière les signes extérieurs de la série noire et du fait divers sensationnaliste, Grégory est aussi une histoire d'amour déchirante comme on n'ose plus en tourner. La réalité peut aussi défier la fiction sur ce terrain-là.

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