Société

La surpopulation, premier facteur des violences en milieu carcéral

Temps de lecture : 6 min

La Contrôleure générale des lieux de privation de liberté déplore l'absence totale de politique nationale sur le sujet.

Un gardien pendant la ronde aux Baumettes à Marseille le 26 octobre 2018 alors que la ministre de Justice visite les lieux. | Christophe Simon / AFP
Un gardien pendant la ronde aux Baumettes à Marseille le 26 octobre 2018 alors que la ministre de Justice visite les lieux. | Christophe Simon / AFP

Côte d'Azur, maison d'arrêt de Nice, 3 décembre dernier. Au quartier disciplinaire, un détenu blesse trois gardiens. Deux sont transférés à l'hôpital. Le long de la Loire, centre de détention de Roanne, 5 décembre. Un homme met le feu à sa cellule et bloque la porte avec un drap.

Du côté de Strasbourg, Cour européenne des droits de l'homme, le même jour. La France est condamnée pour «traitement inhumain» à l'encontre de Jamel M., violenté par des gardiens à Salon-de-Provence et jamais dédommagé.

Autant le dire tout de suite: nous pourrions lister les scènes de violences carcérales sans jamais arriver au bout, tant elles remplissent quotidiennement les rubriques «faits divers» de la presse locale.

Ces événements aussi peu réjouissants que répétitifs sont-ils pour autant inévitables? Pour la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), la réponse est non. Adeline Hazan, à la tête de cette autorité indépendante, affirme même que la violence en prison «ne doit pas être considérée comme une fatalité». Bien au contraire, «elle a des causes multifactorielles sur lesquelles il est possible d'agir».

Ce constat est dressé dès les premières pages d'un rapport sorti le 11 décembre 2019, intitulé «Violences interpersonnelles dans les lieux de privation de liberté». Prison pour personnes majeures, mineures ou étrangères, hôpital, commissariat, tribunal: tous les lieux de privation de liberté sont concernés par la violence. La contrôleure observe même «de plus en plus de violence» au gré des visites et des courriers. Face à l'urgence du phénomène, elle déplore l'absence totale de «politique nationale» sur le sujet.

La surpopulation en toile de fond

Près des côtes atlantiques en Vendée, à la maison d'arrêt de la Roche-sur-Yon l'année dernière, une histoire de matelas confisqué et de fouille spontanée met en rogne deux détenus. Ils se mettent alors à menacer de mort un surveillant et sont condamnés. Les deux hommes partageaient la même cellule, mais rien d'inédit dans cette prison vétuste qui connaît un taux d'occupation de 225%.

Sans surprise, la première recommandation formulée dans le rapport de la contrôleure concerne le fléau de la surpopulation carcérale. Si la prison de la Roche-sur-Yon apparaît comme l'une des plus mauvaises élèves de France en la matière avec Fresnes ou Nîmes, les autres établissements ne sont pas en reste: ils affichent un taux d'occupation moyen de 116%.

«La promiscuité est génératrice de stress et de violence.»
Extrait du rapport de l'OIP «Omerta, opacité, impunité»

«La surpopulation, c'est la toile de fond du problème de la violence», estime Cécile Marcel, directrice de la section française de l'Observatoire international des prisons (OIP).

Cellule minuscule, matelas au sol, toilettes sans portes, douches collectives: «La promiscuité […] rassemble des gens qui n'ont pas choisi d'être ensemble et est génératrice de stress et de violence, observe le rapport, avant de conclure: Toute personne privée de liberté doit pouvoir bénéficier d'un hébergement individuel si elle le souhaite. Les actes de la vie quotidienne, notamment d'hygiène, doivent pouvoir être pratiqués à l'abri des regards et sans déranger autrui.»

«Notre mission se résume à gérer des flux»

Il est plus que nécessaire de construire de nouveaux établissements pour que les normes d'hygiène et de dignité soient respectées. Mais l'expérience montre jusqu'ici que la surpopulation ne disparaît pas en créant toujours plus de places. Aux Baumettes 2 à Marseille par exemple, deux ans après l'ouverture, la majorité des cellules contiennent déjà deux lits au lieu d'un seul.

David Cucchietti, qui a travaillé vingt-cinq ans dans cette prison, a vu les effets de la surpopulation: «Avant, on pouvait discuter un minimum avec les détenus. Aujourd'hui, avec les entrées et sorties constantes, on n'a même plus de temps de les connaître.»

Le surveillant, aujourd'hui délégué CGT à Toulouse, accuse les nouvelles prisons de déshumaniser les rapports entre gardiens et détenus, en remplaçant les agents par des caméras. Son collègue Olivier Revert abonde: «Aujourd'hui, on est postés dans des tours de contrôle et on ouvre les grilles à distance. Notre mission se résume à gérer des flux.» Pour Cécile Marcel, «les nouvelles normes de sécurité n'intègrent pas l'humain. C'est pourquoi la détresse s'installe et les rares échanges qui subsistent se résument à des rapports de force».

Ennui, frustration et «paranoïa»

La surpopulation fait aussi beaucoup de mal aux rares dispositifs censés sortir les détenus de l'inertie: «L'information sur les activités est parfois insuffisante, le nombre de places est restreint, sans relation avec le nombre de personnes hébergées», note le rapport de la CGLPL. L'institution indique même que le mot «ennui» est récurrent au fil des visites qu'elle mène. Aux yeux de cette dernière, il y a un rapport établi entre la disparition des activités et «la recrudescence des violences entre les personnes».

Il faut avouer qu'une activité, une formation ou un travail est souvent l'occasion d'exercer une «pression positive» sur le détenu: «Cela encourage les bonnes conduites», note David Cucchietti. À défaut d'activité, télécommandes confisquées et armoires de jeux fermées à clé maintiennent les prisonnièr·es dans une situation de dépendance vis-à-vis de l'administration.

«En prison, tout est facteur de violence.»
David Cucchietti, gardien aux Baumettes

Il en va de même pour les parloirs, démarches et achats. La sociologue Antoinette Chauvenet écrit dans la revue Dedans-Dehors (n°84) que ces miniblocages quotidiens font «perdre le sens du réel au profit d'un imaginaire persécuteur» et rendent «irritable», voire «paranoïaque» les personnes incarcérées.

Pour David Cucchietti, «en prison, tout est facteur de violence. Si un détenu a fait un règlement pour des achats qui n'est pas validé par l'administration, il va se frustrer et, comme à notre échelle on ne peut pas lui donner d'informations, la colère monte».

Surveillants violents, l'angle mort

Guyane, centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly, janvier 2016. Un détenu affirme auprès de l'Observatoire international des prisons qu'il a été «intimidé» par des agents alors qu'il voulait déposer plainte pour s'être fait frapper par l'un d'eux. Le cas est loin d'être isolé. En janvier 2019, Rémire-Montjoly est épinglée par la CGLPL pour «son extrême violence» et ses «dysfonctionnements graves».

Le rapport publié ce 11 décembre ne manque pas de revenir sur l'angle mort qu'est le signalement des violences des gardiens. Ces dernières ne sont pas comptabilisées et «les personnes détenues se plaignent de ce que leurs requêtes ne sont pas traitées ou ne parviennent pas à leur destinataire», affirme le rapport. La directrice de l'OIP est trop familière de ce phénomène: «Pour l'administration pénitentiaire, la violence des surveillants est un non-sujet», accuse Cécile Marcel.

En juin 2019, l'OIP signe une enquête accablante sur ce thème. Le document révèle des témoignages anonymes de gardiens partout en France accusant leurs collègues de commettre des violences en toute impunité. «Tout le monde est au courant, des détenus jusqu'au procureur», raconte l'un d'eux dans un courrier. La contrôleure conclut en affirmant qu'en cas de violence, «il est difficile pour les personnes privées de liberté de contacter une autorité administrative ou judiciaire».

De quoi contredire les propos bien optimistes tenus par la garde des Sceaux Nicole Belloubet en septembre 2019. Interpellée par Cécile Marcel sur RTL, la ministre a affirmé que les violences des gardiens étaient «toujours sanctionnées».

Et si la solution se trouvait du côté du recrutement des gardiens? «On a un problème de vocation», regrette David Cucchietti. Parmi les agents, 40% démissionnent dès la première année. L'homme concède: «Les dernières recrues voient souvent ce job comme une passerelle vers la police municipale. Ou vers n'importe quoi d'autre. Dernièrement, un jeune est parti pour aller travailler chez McDo!»

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