Égalités / Culture

«Woman», libérateur de la parole des femmes du monde entier

Temps de lecture : 4 min

Le documentaire d'Anastasia Mikova et Yann Arthus-Bertrand est le fruit d'un tour du monde au gré duquel les cinéastes ont interrogé des femmes de tous horizons.

Images tirées de la bande-annonce de Woman. | Montage Thomas Messias
Images tirées de la bande-annonce de Woman. | Montage Thomas Messias

La seconde édition du Festival international du film politique de Carcassonne s'est tenue du 10 au 14 décembre, et c'est le documentaire Woman, signé Yann Arthus-Bertrand et Anastasia Mikova, qui a ouvert le bal. Pour ce projet au long cours, les cinéastes ont collecté les témoignages de 2.000 femmes, si bien que le premier montage du film durait huit heures. Désormais, Woman est prêt à être présenté au monde entier sous la forme d'un film de deux heures, document unique regroupant les témoignages d'une centaine de femmes de cinquante-trois pays.

Elles ont tous les âges, tous les visages. Elles parlent d'elles. De leurs drames souvent, que ce soit le viol pendant la guerre, les agressions sexuelles ou le mariage forcé. Elles parlent aussi de leur rapport à la maternité, à la sexualité, à leur corps, au bonheur, à la réussite professionnelle. Elles sont connues ou inconnues. Et leurs mots ont ceci de fort qu'ils touchent à une certaine forme d'universalité. Devant la caméra de Yann Arthus-Bertrand et d'Anastasia Mikova, ces femmes sont toutes les femmes.

Devant le public du festival, venu nombreux, la réalisatrice Anastasia Mikova explique pourquoi le documentaire est marqué par les drames: «On entend souvent qu'on ne parle aujourd'hui que des violences faites aux femmes, qu'on en parle même trop... mais je peux vous dire qu'avec ce qu'on a entendu [pendant le tournage], on n'en parle pas encore assez.»

De l'importance du témoignage

Lorsque je repense à la première fois que j'ai dû effectuer un travail de témoignage, je me revois au lycée. Dans le cadre d'un exercice, une professeure de lettres zélée avait cru bon de demander à ses élèves de faire le récit d'un moment qui les avait fait grandir. Je me suis attelée à la tâche avec passion et enthousiasme à l'idée d'écrire enfin les mots. J'ai longuement raconté et dans le détail une agression sexuelle que j'avais subie quelques années auparavant.

C'était une autre époque, et la professeure en question ne s'attendait probablement pas à ouvrir cette porte en moi, mais mon récit ne m'a valu qu'une note honorable et un sermon. Plus jeune, et à propos d'une autre malheureuse expérience, j'avais aussi essayé de raconter, par la parole cette fois. Et je m'étais encore une fois heurtée à un mur. J'ai appris très vite en réalité, que pour ne pas faire de vagues, le mieux était de ne pas témoigner.

Plus tard dans ma vie professionnelle, et consciente de l'importance du témoignage, j'ai voulu donner la parole à celles et ceux qui avaient besoin de s'exprimer, leur tendre le micro (via mes podcasts), leur laisser une tribune (à travers la chronique «C'est compliqué»). Je sens combien ces personnes sont nombreuses à avoir besoin d'être simplement écoutées ou lues. D'ailleurs, lorsqu'elles ont enfin la parole, ce n'est pas forcément pour ne raconter que leurs malheurs.

Pour beaucoup de ces personnes, l'important semble être avant tout de pouvoir raconter qui elles sont vraiment au fond d'elles-mêmes, d'aller déterrer des sentiments enfouis. Comme Yann Arthus-Bertrand et Anastasia Mikova, je ne cherche pas le sensationnalisme, je ne me délecte pas du drame. J'écoute et je lis avec mon cœur. Et leurs bonheurs, à vrai dire, me touchent autant que les récits les plus glaçants.

De l'espace et de l'écoute

Si l'on exclut l'absolue beauté de toutes ces femmes du monde entier, il faut retenir de Woman le sentiment tragique qu'elles méritent toutes d'être beaucoup plus entendues. Que les milliers de femmes interviewées, et même les centaines qui ont été coupées au montage, ont autant besoin de s'exprimer que nous de les écouter.

De nombreuses images resteront. Il y a cette femme qui a découvert une carte de visite de prostituée («je ne savais même pas que ça existait, les cartes d'affaires de prostituées») dans le portefeuille de son mari et qui, avec son humour, fait rire une salle entière en racontant un moment tragique qui a bouleversé sa vie. Il y a cette quinquagénaire qui décrit son premier orgasme, qu'on devine tardif, comme le plus beau moment de sa vie. Sur le même sujet, il y a celle qui raconte que l'orgasme, c'est quelque chose dont elle a vaguement entendu parler à la télévision, une fois. Comment oublier les récits glaçants d'excision, des histoires racontées à hauteur de petites filles terrifiées, et dont on entend encore les cris dans les voix de celles, devenues adultes, qui les racontent.

Celles qui ont réussi une carrière parlent de lutte et de sacrifice. Une ministre raconte comment elle et d'autres femmes ministres ont passé des nuits en réunion parce que les hommes décidaient tout pendant la nuit, quand elles rentraient auprès de leurs familles. Une femme d'affaires explique qu'elle a sacrifié sa vie de famille et des moments avec ses proches et ami·es aujourd'hui disparu·es pour construire sa carrière. Ses mots ont un goût d'amertume. Chaque phrase a son importance. Et le travail d'interview a largement conditionné la façon dont les sentiments transparaissent. Autant sur les visages que dans les voix.

J'ai envie de rire avec elles, de réfléchir avec elles, de m'étonner de leurs réflexions, de vibrer de colère avec elles. D'admirer leur force, leur courage, leur intelligence et leur humour. Woman fait réaliser qu'au fond, on ne connaît pas les femmes, moi y compris. Les entendre via mon travail ou à travers ce film me donne une soif et une faim inextinguibles de ces mots et de ces vies. L'idée est surtout d'entendre ce qui peut paraître anodin comme ce qui choque, ce qui fait rire ou touche autant que ce qui fait pleurer. Une femme, ce n'est pas qu'une somme de drames. «La libération de la parole des femmes doit se faire sur tous les sujets», concluait Anastasia Mikova.

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