Monde

A la recherche de Saddam 4/5

Chris Wilson, mis à jour le 14.03.2010 à 21 h 55

«Le Gros», garde du corps fidèle de Saddam, était le seul à pouvoir conduire les enquêteurs au repaire du dictateur déchu.

L'infernal été irakien touchait à sa fin. Rudman Ibrahim Omar al-Musslit et son frère Mohammad étaient incroyablement difficiles à localiser. Pour Eric Maddox, chargé des interrogatoires pour les forces d'opérations spéciales de Tikrit, la première avancée notable de l'automne fut la capture d'Ahmed Yasin Omar al-Musslit. L'un des plus jeunes représentants d'une longue lignée de cousins Musslit, Ahmed n'était pas personnellement suspecté d'activités insurrectionnelles majeures. Mais Nasir et Faris, deux de ses frères, si.

Maddox mit six heures à faire parler Ahmed de sa famille. Celui-ci jura n'avoir pas vu Rudman depuis des mois, mais il avait vu Mohammad. Et contrairement à ce que la plupart des analystes américains avaient cru, Ahmed prétendait que c'était Mohammad, pas Rudman, qui recevait les ordres directement de Saddam.

Maddox était sous pression; il fallait absolument que cette histoire de réseau donne des résultats. Une nouvelle équipe de forces spéciales était arrivée en octobre, ce qui signifiait de nouveaux patrons pour les deux mois de mission qui lui restaient. Il s'était alors familiarisé à un tel point avec les acteurs de l'insurrection que les rebelles eux-mêmes lui avaient trouvé un surnom: «l'homme à la chemise bleue». (Maddox n'avait pas apporté de garde-robe très élaborée à Tikrit, il portait tous les jours la même chemise en oxford bleu).

La plus grosse prise de l'automne a duré 24h

Le commandant de l'équipe de remplacement, que tout le monde surnommait «Bam Bam» était aussi intelligent que cynique. Maddox allait devoir perdre du temps à faire la conquête d'un chef qui ne voyait pas nettement l'intérêt de traquer des gens sans rôle connu dans l'insurrection, sous prétexte qu'ils étaient le cousin de quelqu'un.

Enfin, le 8 novembre, Maddox put montrer le résultat de son travail. Ce même jour, un bataillon de la 4e division d'infanterie captura Faris Yasin, frère du jeune Ahmed Yasin, et les opérations spéciales s'emparèrent de Rudman Ibrahim en personne. Rudman fut transporté en avion à Bagdad contre la volonté de l'équipe des opérations spéciales, qui voulaient l'interroger sur le champ. C'était la plus grosse prise de l'automne.

Or, moins de 24 heures après sa capture, Rudman mourait d'un infarctus. «Nous étions furieux qu'il nous claque entre les doigts», se rappelle le lieutenant colonel Steve Russell, commandant du 1er bataillon, 22e régiment d'infanterie. «Vous imaginez un peu: il savait où était Saddam!»

Mais à quelque chose malheur est bon. Après la mort de Rudman, l'insurrection continua ses opérations sans baisse d'efficacité apparente. Ce qui prouvait qu'Ahmed avait dit la vérité: Rudman Ibrahim Omar al-Musslit n'était pas le cerveau de l'organisation-c'était son frère Mohammad qui tirait les ficelles depuis le début. «Nous pensions, jusqu'à la capture de Rudman, que Mohammad était peut-être le chef de la sécurité ou quelque chose comme ça, alors qu'en réalité, c'était lui qui dirigeait les opérations» explique Russell. «C'était lui, l'homme qui maintenait la cohérence de l'ensemble».

Du jour au lendemain, l'attention de tous se focalisa sur Mohammad. Son identité à l'époque était encore un secret bien gardé, et il devint connu de ceux qui le traquaient sous le nom de «Fat Man», le Gros. La chasse était ouverte, et les chasseurs étaient plus que jamais convaincus que s'ils trouvaient le Gros, ils ne seraient plus très loin de Saddam Hussein.

Des réseaux sociaux prédictifs

Ma première rencontre avec Eric Maddox eut lieu par une pluvieuse matinée de novembre, dans un restaurant mexicain d'Alexandria, Virginie. Il partait le lendemain à l'étranger pour une nouvelle mission d'interrogatoires, pour la énième fois. C'est un homme du genre bulldog, d'environ 1,75m, à la poignée de main ferme et dont le visage sérieux cache un vrai sens de l'humour. Parlez-lui de réseaux sociaux, et il s'enflamme.

Si les organigrammes représentant les réseaux sociaux sont si importants pour la contre-insurrection, explique Maddox, c'est parce qu'ils aident à prédire ce qui se passe quand quelqu'un comme Rudman Ibrahim Omar al-Musslit se fait tuer ou capturer. En étudiant les relations entre les cibles potentielles, il est possible de deviner comment le réseau va se modifier - et surtout, qui va monter en grade - quand quelqu'un est éliminé. «Quand vous connaissez tous les liens entre les personnes», conclut Maddox-les mariages, les liens de parenté, qui boit avec qui-«alors les modifications du réseau n'ont plus rien d'irrationnel.»

Pour illustrer son propos, Maddox emprunta mon bloc et esquissa le réseau d'une fausse insurrection. Son graphique comportait une vingtaine de personnes, avec une cible de grande valeur au sommet. (Maddox soulignait énergiquement ses propos en traçant des lignes avec son stylo, et le réseau finit par ressembler à l'explosion d'une cartouche d'encre. Voici la reconstitution de son dessin).

 

La clé du scénario de Maddox est que l'un des hommes proches du sommet (le n°4) a un neveu (le n°16) qui ne joue qu'un petit rôle dans l'insurrection. Capturer et interroger ce neveu peut vous mener à l'homme haut placé, dont on ne connaît pas la cachette. La ruse, explique Maddox, consiste à trouver quelqu'un dans le réseau dont la fonction, s'il était éliminé, reviendrait au neveu.

De l'ombre à l'oncle

Même si ce dernier n'est pas terriblement important ou expérimenté, le plus crucial est de bien comprendre que, particulièrement en Irak, le lien familial prime toute autre relation. Si un poste important devient subitement vacant, il y a de grandes chances pour que l'homme situé au sommet de la hiérarchie y nomme son neveu. Une fois celui-ci sorti de l'ombre, vous pouvez l'interroger et remonter jusqu'à l'oncle.

Quand Rudman disparut du réseau, l'hypothèse de Maddox se réalisa. Pour combler cette immense lacune, d'autres membres du clan Musslit et leurs associés durent passer à l'action - ce qui les rendit plus visibles et donc, plus faciles à capturer. Le 4 décembre, la 4e division d'infanterie rattrapa Burhan Ibrahim Omar al-Musslit, soupçonné de coordonner les finances de l'insurrection. Quelques jours plus tard, un jeune homme qui servait d'informateur au colonel Jim Hickey conduisit les Américains à un membre de la famille qui avait aidé Saddam lorsqu'il avait fui le pays en 1959.

Entre-temps, le fils de Rudman Ibrahim Omar al-Musslit avait commencé à parler. Surnommé «Baby Rudman», ce jeune homme de 18 ans avait été pris avec son père et envoyé à Bagdad. Après la mort de son père, Baby Rudman fut renvoyé à Tikrit pour y être interrogé. Questionné par Maddox, il donna les noms de deux alliés de Mohammad Ibrahim Omar al-Musslit: un partenaire d'affaires appelé Abu Drees, et Basim Latif, le chauffeur de Mohammed.

«Un putain d'organigramme»

Mais faire capturer deux personnes sous prétexte qu'elles étaient censées être des amis d'un ami de Saddam était loin d'être gagné. Comme Maddox le rapporte dans son mémoire, «Kelly», l'analyste de l'équipe — les membres des opérations spéciales, dont certaines missions sont tenues secrètes, ne sont pas identifiés par leurs noms entiers — ne mâcha pas ses mots:

Ecoutez : vous continuez à descendre dans ce putain d'organigramme, et ça ne mène jamais nulle part. On est censés remonter la filière. Tout ce que vous faites c'est ajouter des noms tout en bas de la liste.

Par chance, la 4e division d'infanterie avait déjà localisé Basim, le chauffeur. Pour Maddox, mettre la pression sur Basim comportait une certaine dose de risque: il était le cousin d'un responsable de la sécurité de haut rang à Tikrit, avec qui l'armée américaine avait besoin d'être en bons termes. Après un premier interrogatoire infructueux, Maddox l'interrogea à nouveau, dans les bureaux du maire de Tikrit, en présence d'une grande partie de l'équipe des opérations spéciales. Devant l'obstination du chauffeur à garder le silence, ces dernières le firent prisonnier.

A ce moment précis, «Bam Bam», le commandant des forces spéciales, mettait sa carrière en danger. L'arrestation de Basim tendait les relations américaines avec les dirigeants de Tikrit, sans aucun bénéfice immédiat. Mais aussi insignifiant qu'il paraisse, Basim n'était qu'à deux personnes de Saddam. Et c'était la meilleure carte du jeu de Maddox.

Cela s'avéra l'une des plus importantes décisions de l'équipe. «Il est à l'origine de tout», justifia Maddox lors de notre rencontre, presque exactement six années plus tard. Après son arrestation, Basim opéra une volte-face totale et décida que son intérêt était de parler. Il se consacra corps et âme à aider les Américains à localiser Mohammad Ibrahim, désigné à l'époque par le nom de code «le Gros». S'ils mettaient la main sur lui, ils n'auraient plus qu'à prier pour qu'il soit resté en contact avec celui qu'ils recherchaient vraiment.

A deux heures de la fin de mission

Pendant des jours, les Américains ne furent qu'à un cheveu du Gros. Ils commencèrent par une descente dans une maison de location de la ville voisine de Samarra, où ils ratèrent leur cible mais capturèrent son fils de 18 ans, Musslit al-Musslit. Une cachette recélant 1,9 million de dollars en billets de 100 leur laissa penser qu'ils étaient sur le bon chemin. Musslit ne tarda pas à céder à l'interrogatoire et indiqua à Maddox une écloserie où son père et un ami allaient régulièrement pêcher. L'équipe des opérations spéciales fit deux descentes dans le centre de pisciculture, mais une fois de plus, le Gros leur glissa entre les doigts. En revanche, ils capturèrent deux pêcheurs nerveux à la place.

Le temps imparti à Maddox arrivait à son terme; sa mission était sur le point de se terminer. Le 8 décembre, il retourna à l'aéroport international de Bagdad accompagné de quelques prisonniers coopérants, notamment Basim. Sa première priorité était d'interroger les pêcheurs capturés dans l'exploitation piscicole du Gros, envoyés directement à Bagdad après leur capture. Il ne restait alors à Maddox que six jours en Irak.

C'était exactement le type de menu fretin que Kelly, l'analyste de Tikrit, n'avait aucune envie de perdre du temps à traquer. Et pourtant, ils allaient prouver que l'approche par le réseau fonctionnait réellement. Il s'avéra que l'un des deux hommes était le cousin d'un compagnon de pêche du Gros, Mohammed Khudayr. Ce pêcheur et son cousin possédaient aussi une propriété à Bagdad susceptible de servir de refuge au Gros. Maddox fit passer l'information.

Lors d'une des dernières nuits de Maddox en Irak, un major évoqua par hasard un raid en train d'avoir lieu dans une maison de Bagdad-le refuge du pêcheur. Quelques heures plus tard, les hommes des opérations spéciales revenaient avec quatre prisonniers cagoulés, parmi lesquels se trouvait Mohammed Khudayr. Une fois encore, semblait-il, le Gros leur avait échappé. Encore une piste en impasse, comme tant d'autres.

Un peu plus tôt le jour même, Maddox avait briefé le commandant des opérations spéciales sur son organigramme et son approche par les réseaux sociaux. Ce dernier avait été si impressionné qu'il avait demandé à Maddox d'en parler à l'officier des renseignements du CENTCOM [United States Central Command] le lendemain à Doha, au Qatar. L'avion décollait à 8 heures du matin. A 2 heures, six heures avant de quitter l'Irak, Maddox commença à interroger Mohammed Khudayr.

Et sous la cagoule...

Après de longs échanges, Maddox reçut un choc en apprenant de la bouche de Khudayr que le Gros était avec lui lors de sa capture. Maddox retourna à toute vitesse à la prison et arracha les cagoules des trois autres hommes capturés ce jour-là. Le troisième était Mohammad Ibrahim Omar al-Musslit. Ils avaient trouvé le Gros; il leur avait juste fallu quelques heures pour s'en rendre compte.

A Tikrit, le major Brian Reed posa d'un geste sec une feuille de papier kraft sur la table. En une quinzaine de minutes, Reed et son commandant, le colonel Jim Hickey, esquissèrent les grandes lignes d'un plan de capture de Saddam Hussein. Le Gros avait livré à Maddox le lieu de sa cachette au bout de quelques heures d'interrogatoire seulement: une ferme au bord du Tigre, près de la ville d'al Dawr. L'endroit revêtait une signification particulière pour le dictateur.

En 1959, après sa tentative ratée d'assassinat du Premier ministre irakien, Saddam avait fui à al Dawr avant de traverser le Tigre à la nage pour rejoindre la Syrie. Après son accession au pouvoir, Saddam mit en scène cette traversée tous les ans pour célébrer l'anniversaire de sa fuite.

Alors que Maddox se trouvait désormais à Doha, Mohammad Ibrahim Omar al-Musslit fut transporté par avion de Bagdad à Tikrit, puis conduit à la ferme par les membres des opérations spéciales qui avaient rendez-vous avec les troupes de la 4e division d'infanterie commandée par Hickey. Reed raconte qu'il s'attendait à un nouveau «puits sec», comme à chaque fois qu'il avait eu un tuyau sur la cachette de Saddam. Hickey, quant à lui, était plus sûr de son coup. Après une première fouille infructueuse de la propriété, Mohammad montra du doigt l'endroit où le célèbre trou de souris de Saddam était dissimulé. La traque de l'homme le plus recherché d'Irak venait de s'achever.

Chris Wilson

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Saddam Hussein filmé après sa capture, le 14 décembre 2003. DR
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