Culture

Jean Ferrat, une identité nationale

Philippe Boggio, mis à jour le 15.03.2010 à 6 h 48

Le décès de ce chanteur engagé nous replonge avec nostalgie dans cette France populaire et unie des Trente glorieuses.

Il ne l'a pas fait exprès, évidemment, il s'est éteint juste quand la vie s'est retirée de ses poumons malades, à l'hôpital d'Aubenas, dernier souffle épuisé. Mais il est mort en compagnon de route. Lui, Jean Ferrat, 79 ans, l'un des rares sympathisants communistes de l'histoire de la chanson française. Il est involontairement mort en acteur tactique, la veille d'un dimanche d'élections. Histoire de donner un coup de pouce aux derniers communistes de la liste du Front de gauche, engagés dans la campagne des régionales, et de faire un peu honte à d'autres. Par le brusque réveil des mémoires que sa disparition provoque.

Mort ironique, on pourrait même dire: mort critique, même si l'homme était l'un des meilleurs qui ce soit trouvé, l'un des plus droits, assurent ceux qui l'ont connu; il n'aurait jamais insulté personne, aucun adversaire, aucun détracteur, les yeux dans les yeux. Mais mort, tout de même, qui va résonner, ce dimanche, bien au-delà du dernier carré, comme un reproche. Il devrait même y avoir des électeurs du Front National pour se sentir bizarres, en allant voter. Ou de l'UMP. Et puis des abstentionnistes. De ces seniors qui ne veulent plus entendre parler de la démocratie participative, et qui ont pris depuis longtemps l'habitude de ne plus se mêler de rien.

Car il a été un temps où ceux-là, ou bien leurs parents, dans les mêmes maisons, ou bien leurs profs, les voisins ou les collègues de bureau exprimaient des rêves, un idéal, des espérances à travers les chansons de Jean Ferrat. Où des gens de conditions proches, Français simples, classe moyenne à peine montante, cultivaient encore le goût d'idées et de valeurs communes. «De classe», selon le jargon d'alors. Même pays, même peuple. Années 60-70. Mêmes individus, souvent, que ceux qui vont aller à l'élection, séparés, fâchés, hostiles les uns aux autres. Oui, les mêmes. Jean Ferrat a été tellement consensuel, il s'est vendu tellement de ses disques que, forcément, son œuvre les recouvre tous un peu. Qu'une même matrice culturelle les unit, les réunit encore, même si c'est désormais dans l'amertume et les querelles identitaires.

Cela avait commencé avec Ma Môme. «Elle travaille en usine / A Créteil». Pour la première fois, au début des années 60, un chanteur mettait les pieds dans le plat de la sociologie nationale. Ils avaient été nombreux à se reconnaître. Tous ceux que la modernité d'après-guerre contraignait à quitter leurs campagnes pour se rapprocher des villes de l'ère industrielle. Les volontaires pour peupler cette nouvelle région d'avenir: l'Ile-de-France. Tous plus ou moins immigrés, ou fils de, de l'intérieur ou de l'extérieur, et qu'on logeait à la hâte dans des HLM, pressés par une croissance à 5% l'an et par les rebonds de la natalité.

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Ils n'en étaient pas revenus qu'on pût ainsi, dans des poèmes chantés, rendre hommage à leur quotidien sans gloire et à leur «poulet aux hormones» des jours fériés. Jean Ferrat affichait ouvertement des sympathies pour le PCF, on l'a tout de suite beaucoup vu, en septembre, à la «Fête de l'Huma». Mais tout le monde, en gros, s'en fichait. Soit parce qu'on votait soi-même communiste, ou qu'on avait encore voté «pour le parti», après la guerre, ou jusqu'à la crise de Budapest, en 1956. Soit parce qu'il était encore normal d'avoir des amis communistes.

Jean Ferrat avait le physique maigre des compagnons de route ou des anciens militants d'alors. Comme l'écrivain Roger Vailland ou Montand. Joues creuses et large bouche. Des yeux illuminés par de possibles lendemains qui chantent. Mais sans la moustache de mousquetaire qu'on allait plus tard lui voir porter. Curieusement, alors qu'il était né à Vaucresson (Hauts-de-Seine), et avait passé son enfance à Versailles, sa voix trahissait déjà un homme de la montagne. Sa voix allait bien à la transhumance nationale. A ces destinées toutes métisses, à mi-gué, entre passé provincial et présent consenti de déracinés, entre l'oubli de la classe sociale d'origine de chacun, et les souvenirs encore vifs de celle-ci.

Ma France - «(...) il est temps que le malheur succombe»; Nuit et brouillard - «Je twisterai les mots s'il fallait les twister»; toutes les autres. La montagne, tube des tubes. Plus de deux cents textes ou musiques. Contre la droite gaulliste, puis contre le goulag soviétique et «le bilan globalement positif» de Georges Marchais. Une œuvre brève. En 1972, Jean Ferrat se retirait déjà dans son village d'Ardèche. Mais à longue portée.

Ses disques, même ceux des poèmes d'Aragon, se sont toujours énormément vendus pendant les trente ans qu'aura duré sa retraite. Jusqu'en 2009, où sa compilation atteignait encore les deux cent mille exemplaires. Sans doute parce que plus que ses amis ou ceux auxquels on l'associait par le talent, Brel, Ferré, Brassens, Jean Ferrat ne s'est jamais départi de sa position populaire. Il écrivait et chantait depuis le peuple, et le peuple lui en manifestait une gratitude tranquille et fidèle.

Qu'en reste-il aujourd'hui, d'une œuvre et du-dit peuple? A voir. Mais ce dimanche électoral, après 20 heures, quand vont se déchirer les héritiers rivaux, sur les plateaux de télévision, un fantôme, souriant et bienveillant, nous regardera sûrement en lissant sa moustache.

Philippe Boggio

Photo: Le chanteur Jean Ferrat et son ami le poête et parolier Guy Thomas. CC Wikimedia Guy Thomas

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