Jean Ferrat, une identité nationale
Le décès de ce chanteur engagé nous replonge avec nostalgie dans cette France populaire et unie des Trente glorieuses.
- -
Il ne l'a pas fait exprès, évidemment, il s'est éteint juste quand la vie s'est retirée de ses poumons malades, à l'hôpital d'Aubenas, dernier souffle épuisé. Mais il est mort en compagnon de route. Lui, Jean Ferrat, 79 ans, l'un des rares sympathisants communistes de l'histoire de la chanson française. Il est involontairement mort en acteur tactique, la veille d'un dimanche d'élections. Histoire de donner un coup de pouce aux derniers communistes de la liste du Front de gauche, engagés dans la campagne des régionales, et de faire un peu honte à d'autres. Par le brusque réveil des mémoires que sa disparition provoque.
Mort ironique, on pourrait même dire: mort critique, même si l'homme était l'un des meilleurs qui ce soit trouvé, l'un des plus droits, assurent ceux qui l'ont connu; il n'aurait jamais insulté personne, aucun adversaire, aucun détracteur, les yeux dans les yeux. Mais mort, tout de même, qui va résonner, ce dimanche, bien au-delà du dernier carré, comme un reproche. Il devrait même y avoir des électeurs du Front National pour se sentir bizarres, en allant voter. Ou de l'UMP. Et puis des abstentionnistes. De ces seniors qui ne veulent plus entendre parler de la démocratie participative, et qui ont pris depuis longtemps l'habitude de ne plus se mêler de rien.
Car il a été un temps où ceux-là, ou bien leurs parents, dans les mêmes maisons, ou bien leurs profs, les voisins ou les collègues de bureau exprimaient des rêves, un idéal, des espérances à travers les chansons de Jean Ferrat. Où des gens de conditions proches, Français simples, classe moyenne à peine montante, cultivaient encore le goût d'idées et de valeurs communes. «De classe», selon le jargon d'alors. Même pays, même peuple. Années 60-70. Mêmes individus, souvent, que ceux qui vont aller à l'élection, séparés, fâchés, hostiles les uns aux autres. Oui, les mêmes. Jean Ferrat a été tellement consensuel, il s'est vendu tellement de ses disques que, forcément, son œuvre les recouvre tous un peu. Qu'une même matrice culturelle les unit, les réunit encore, même si c'est désormais dans l'amertume et les querelles identitaires.
Cela avait commencé avec Ma Môme. «Elle travaille en usine / A Créteil». Pour la première fois, au début des années 60, un chanteur mettait les pieds dans le plat de la sociologie nationale. Ils avaient été nombreux à se reconnaître. Tous ceux que la modernité d'après-guerre contraignait à quitter leurs campagnes pour se rapprocher des villes de l'ère industrielle. Les volontaires pour peupler cette nouvelle région d'avenir: l'Ile-de-France. Tous plus ou moins immigrés, ou fils de, de l'intérieur ou de l'extérieur, et qu'on logeait à la hâte dans des HLM, pressés par une croissance à 5% l'an et par les rebonds de la natalité.
Ils n'en étaient pas revenus qu'on pût ainsi, dans des poèmes chantés, rendre hommage à leur quotidien sans gloire et à leur «poulet aux hormones» des jours fériés. Jean Ferrat affichait ouvertement des sympathies pour le PCF, on l'a tout de suite beaucoup vu, en septembre, à la «Fête de l'Huma». Mais tout le monde, en gros, s'en fichait. Soit parce qu'on votait soi-même communiste, ou qu'on avait encore voté «pour le parti», après la guerre, ou jusqu'à la crise de Budapest, en 1956. Soit parce qu'il était encore normal d'avoir des amis communistes.
Jean Ferrat avait le physique maigre des compagnons de route ou des anciens militants d'alors. Comme l'écrivain Roger Vailland ou Montand. Joues creuses et large bouche. Des yeux illuminés par de possibles lendemains qui chantent. Mais sans la moustache de mousquetaire qu'on allait plus tard lui voir porter. Curieusement, alors qu'il était né à Vaucresson (Hauts-de-Seine), et avait passé son enfance à Versailles, sa voix trahissait déjà un homme de la montagne. Sa voix allait bien à la transhumance nationale. A ces destinées toutes métisses, à mi-gué, entre passé provincial et présent consenti de déracinés, entre l'oubli de la classe sociale d'origine de chacun, et les souvenirs encore vifs de celle-ci.
Ma France - «(...) il est temps que le malheur succombe»; Nuit et brouillard - «Je twisterai les mots s'il fallait les twister»; toutes les autres. La montagne, tube des tubes. Plus de deux cents textes ou musiques. Contre la droite gaulliste, puis contre le goulag soviétique et «le bilan globalement positif» de Georges Marchais. Une œuvre brève. En 1972, Jean Ferrat se retirait déjà dans son village d'Ardèche. Mais à longue portée.
Ses disques, même ceux des poèmes d'Aragon, se sont toujours énormément vendus pendant les trente ans qu'aura duré sa retraite. Jusqu'en 2009, où sa compilation atteignait encore les deux cent mille exemplaires. Sans doute parce que plus que ses amis ou ceux auxquels on l'associait par le talent, Brel, Ferré, Brassens, Jean Ferrat ne s'est jamais départi de sa position populaire. Il écrivait et chantait depuis le peuple, et le peuple lui en manifestait une gratitude tranquille et fidèle.
Qu'en reste-il aujourd'hui, d'une œuvre et du-dit peuple? A voir. Mais ce dimanche électoral, après 20 heures, quand vont se déchirer les héritiers rivaux, sur les plateaux de télévision, un fantôme, souriant et bienveillant, nous regardera sûrement en lissant sa moustache.
Philippe Boggio
Photo: Le chanteur Jean Ferrat et son ami le poête et parolier Guy Thomas. CC Wikimedia Guy Thomas
Mis à jour le 15/03/2010 à 6h48









































Pourquoi toujours cette hypocrisie qui consiste à écrire écrivain "engagé" sans préciser si c'est à gauche, à droite, au centre, pour l'écologie, au FN...? Mais, vous répondra-t-on , on ne peut être engagé qu'à gauche, les autres sont des valets de leurs idéologies, comme si cela allait de soi. Ainsi, on comprendra mieux l'écart grandissant entre les journalistes et le reste de leurs lecteurs!
Nous sommes tous tourneboulés par la mort de Jean Ferrat même si ce n'est pas au point d'écrire : "si l'homme était l'un des plus bons", bien que nous soyons certainement très nombreux à penser qu'il faisait partie des meilleurs.
Pour beaucoup c'est une partie de leur jeunesse qui s'en va avec lui et tant pis si sa mort ne change rien au résultat des élections.
Grand fan (de droite dirons-nous) de Jean ferrat, je suis attéré par les récupérations faites autour de son décès. Cet article ne fait pas exception. Par exemple: "Histoire de donner un coup de pouce aux derniers communistes de la liste du Front de gauche".
Une promenade dans la blogosphère de gauche est saisissante de propos lénifiants et de tentatives de récupération politiques autour du personnage de Jean Ferrat.
Tout le monde sait que le chanteur était de sensibilité communiste, jamais encarté , moins prononcée par la suite. Et alors ? Il était un chanteur engagé, et alors ?
Depuis 30 ans, j'ai toujours pris ses chansons sans aller voir plus loin que le bout de mon nez: textes et musiques superbes, point barre.
C'est curieux de voir quand un artiste décède la meute se déchaîner en sympathies révélées telles Gabriel à la Vierge. Il y a 8 jours qui écoutait les chansons de Ferrat ? Il y a 3 jours qui se souciait de lui, pas grand monde, ses fans, peut-être mais pas tous ces politiques, journalistes et autres gens de gauche que je lis ou entends depuis 2 jours !
Cela faisait près de 15 ans qu'il ne parlait guère plus de politique, sans doute lassé, lui aussi !
Alors parlez de ses textes , de ses chansons, de son verbe mais n'allez pas cherchez midi à 14h, Ecouter devrait suffire !
C'est, un peu pour tout cela, qu'à une e-amie qui me demandait de publier quelque chose sur mon blog à propos de Jean Ferrat, je n'ai pas répondu ! Elle ne m'en voudra sans doute pas !
Cordialement,
pour trouver un peu de mesure dans l'éloge à Jean Ferrat. Je ne vais pas ici bousculer l'icône mais j'invite les slateurs à sortir des médias hexagonaux pour prendre un peu de recul. L'homme était extrêmement respectable et mérite qu'on lui rende hommage.
Monsieur Boggio merci pour cet article excellent qui m'a bouleversé et rappelé mon engagement pendant 30 ans et fait prendre conscience d'avoir laissé mes idéaux, ce que je suis, être broyés par le quotidien et une apathie face au système.
Merci de m'avoir remise sur les rails par le biais du décès de cet homme, de cet artiste inestimable qu'était et que sera toujours par ces textes inoubliables Jean Ferrat.
Merci de votre écriture si humaine.