Égalités / Culture

Langage inclusif: est-ce vraiment si dur?

Temps de lecture : 7 min

[TRIBUNE] Les personnes qui repoussent les ressources égalitaires dont notre langue est porteuse et auxquelles nos ancêtres ont eu recours devraient sérieusement réfléchir à ce qui motive leur refus.

Accords de proximités ou de sens, point médian, féminisation de noms de fonctions... autant de procédés toujours contestés. | Aaron Burden via Unsplash
Accords de proximités ou de sens, point médian, féminisation de noms de fonctions... autant de procédés toujours contestés. | Aaron Burden via Unsplash

On avait fini par s'habituer aux diatribes du Figaro et de l'Académie contre les propositions visant à faire du français une langue moins sexiste, traitées en leur temps d'amusements de «précieuses ridicules» (Guitton, 10 sept. 1984) ou de «mode américaine» (Druon, Carrère d'Encausse & Bianchiotti, 9 janv. 1998), voire de «péril mortel» (Déclaration du 26 octobre 2017).

La dernière poussée de fièvre ayant curieusement débouché sur une capitulation de la «vieille dame du Quai Conti», on aurait pu penser que le débat public allait s'apaiser. D'autant que la dame en question a renoncé à tout arbitrage entre les différentes formes en concurrence, et qu'entre temps des institutions, entreprises, collectivités locales, journaux, maisons d'éditions… ont commencé d'expérimenter ces propositions; ou du moins l'esprit qui les anime, puisqu'on est encore loin de disposer d'un protocole unifié.

Ce sont pourtant de nouvelles protestations qui se font entendre depuis. Certaines sont émises par des linguistes qui découvrent le sujet, et qui reprennent la chanson du péril mortel –quoique sur des airs différents. D'autres viennent de praticien·nes enjoint·es de transformer leurs habitudes. La tribune publiée le 5 décembre dernier sur Slate (média engagé en faveur du langage égalitaire) par une traductrice qui y collabore est une bonne occasion d'essayer de voir plus clair dans les raisons de leur colère.

Timide consensus

Comme toutes les personnes chagrinées par les progrès de ce chantier, mon homonyme commence par s'affirmer favorable à la «féminisation des noms de métiers», notamment à «cheffes d'orchestre, magistrates ou, euh, entraineuses». C'est le seul intérêt du rapport de l'Académie: qui voudrait paraitre aujourd'hui plus attardé qu'elle? Comme toutes, également, elle attribue ces changements à l'évolution de la société. Qu'il ait fallu batailler pendant des décennies pour arriver à ce timide consensus («euh»), publier des centaines d'articles, produire des dizaines de thèses, tenir d'innombrables débats publics, batailler avec les directeurs de rédaction… relève-t-il de l'évolution de la société? La réponse est non.

L'évolution en question, c'est-à-dire la présence croissante de femmes dans les activités monopolisées par les hommes (ou rêvées telles) aurait certes pu entrainer de facto l'évolution de la langue. Mais c'était compter sans les élites masculines contrariées par la première, et dont le refus de sa traduction dans la langue fait partie des nombreuses stratégies destinées à l'entraver. Une autre étant de faire croire aux femmes qu'elles seront moins mal acceptées dans les lieux prestigieux où elles mettent les pieds si elles portent des chaussures d'hommes –je veux dire: si elles parlent d'elles au masculin et ne contestent aucune des traditions masculinistes qui y règnent.

Ces gens ont dû céder, finalement, mais ils ont encore dans leurs besaces de quoi résister un certain temps. Par exemple ces féminins pour l'œil que sont les noms en eure, auxquels les élites hexagonales se sont converties vingt après leurs homologues des grands pays francophones… où ils sont de plus en plus contestés.

La langue est têtue

Par exemple la circulaire émise par Édouard Philippe le 21 novembre 2017, qui stipule cette chose stupéfiante: «Dans les textes réglementaires, le masculin est une forme neutre qu'il convient d'utiliser pour les termes susceptibles de s'appliquer aussi bien aux femmes qu'aux hommes». On savait que l'administration s'exprime parfois bizarrement, mais on ignorait que l'État veut désormais lui faire parler une autre langue que le français –qui ne possède plus que quelques pronoms neutres, bien incapables de s'appliquer aux humains. Formule sur laquelle un ou deux ministres s'arc-boutent aujourd'hui pour refuser d'enregistrer au Journal officiel les statuts des établissements qui comporteraient une formule comme «Le président ou la présidente réunit le Conseil deux fois par an». Le président, ça suffit!

Un jour ou l'autre, pourtant, cette circulaire devra être abrogée. Car la langue est têtue: elle parle des femmes au féminin et des hommes au masculin. On peut estimer, voire décréter qu'un groupe est tellement moins important que l'autre qu'il n'a pas besoin d'être nommé, représenté; mais alors il faut s'attendre à ce qu'il proteste. Ce qu'il fait depuis très longtemps, et ce qu'il fera jusqu'à ce que l'égalité soit atteinte, ici comme ailleurs.

C'est à cette histoire qu'il conviendrait de s'intéresser, et non à celle d'homo sapiens, qui n'y est effectivement pour rien. La résistance des politiques, des hauts fonctionnaires, des juristes, des médecins, des intellectuels… à admettre que le vent a tourné s'inscrit en effet dans une histoire à la fois moins longue et plus documentée: celle de la masculinisation de la langue française, dont on repère les premières effets après la création des universités, et les suivantes après celle de l'Académie.

Accord et désaccords

Bérengère Viennot aborde ensuite un autre volet du langage égalitaire, l'accord de proximité. Là encore, elle passe sous silence l'action des féministes. Or si elle en a entendu parler, si elle peut en donner un exemple ou deux («Mon père et ma mère sont mortes et enterrées»), ce n'est pas parce que cet accord «fait l'objet de moult débats entre linguistes de toutes chapelles». C'est parce que des associations ont organisé en 2011 une première campagne en sa faveur («Que les hommes et les femmes soient belles!»), puis que 314 enseignant·es ont déclaré ici même, en novembre 2017: «Nous n'enseignerons plus que le masculin l'emporte sur le féminin», et enfin que 34.000 personnes (à ce jour) ont signé la pétition relayant ce manifeste.

Ce texte appelait aussi à renouer avec un autre accord, dont l'autrice de la tribune n'a pas encore entendu parler: l'accord de sens, lorsqu'un des noms à accorder parait plus important que les autres. Par exemple, dans d'anciens textes: «Les bestes et les oyseaux sont dittes et tenues plus nobles», parce que le premier nom désigne à l'évidence un groupe plus large que l'autre. Ou au contraire: «Plusieurs gens et bêtes furent tuez», parce que les gens comptent plus que les bêtes… dans l'idéologie de l'époque, qui fait aussi passer les hommes avant les femmes en cas de même niveau social. Ce qui nous autorise à écrire (du moins si on n'adhère plus à cette idéologie): «Les avocates et leur client sont restées dans la salle d'audience».

Nul·le ne demande évidemment à Bérengère Viennot de «trancher» sur les points qu'elle imagine en litige entre les linguistes, et qui ne mobilisent personne d'autre. En revanche, elle peut réfléchir, comme tout le monde, à l'intérêt de ces accords, que l'école n'enseigne plus depuis les années 1930 pour le premier, et, pour le second, qu'elle nous apprend à considérer comme une «syllepse», c'est-à-dire une figure de style: un écart avec la norme, trouvable sous la plume des «grands auteurs», mais à éviter tant qu'on ne fait pas partie de ce club.

Au lieu de cela, elle se félicite que l'accord de proximité soit «assez facilement escamotable quand on ne veut pas le pratiquer, puisqu'il suffit d'inverser les termes pour clore le débat sans trop dénaturer le propos». Là, on se gratte la tête. Traduirait-elle de l'ancien français en français moderne? De l'italien en français? Et sinon, quand se trouve-t-elle contrainte à pratiquer des accords de proximité, et donc à les escamoter, vu qu'ils ne lui plaisent pas, par un petit tour de passe-passe? Mais surtout: pourquoi ne lui plaisent-ils pas? Pourquoi préfère-t-elle un procédé imposé au nom du «genre le plus noble» (Vaugelas) et de la «supériorité du mâle sur la femelle» (Beauzée), à un procédé utilisé par les plus grands auteurs –y compris académiciens, comme Racine, qui n'avait que faire des élucubrations de ses collègues («Armez-vous d'un courage et d'une foi nouvelle», écrit-il dans Athalie)?

Un simple point, c'est tout

Enfin, Bérengère Viennot en vient à ce qui l'intéresse vraiment: terrasser le point médian. Ayant remarqué que ce «signe typographique [est] uniquement réservé à l'écrit», on s'attend à ce qu'elle conteste son intérêt ou ses applications. Or elle embraye immédiatement sur l'argument absurde de sa prononciation impossible, avant de se perdre en considérations sur le pouvoir du langage, les expressions sexistes et racistes, l'amour des mots, leur beauté… Elle réitère ainsi une démonstration cent fois faite depuis l'automne 2017: le langage égalitaire remet tellement en cause notre perception du monde, il révèle tellement la colonisation de nos esprits, que les personnes les mieux outillées pour comprendre de quoi il s'agit en perdent la raison.

Car ce signe typographique, oui, est réservé à l'écrit, où il note une abréviation. C'est-à-dire une astuce vieille comme l'écriture, pour faire plus vite et plus court. Qui nous oblige à écrire «M. Dupont» ou «par ex.» ? Personne. Quelqu'un a trouvé le truc, on s'en félicite. Qui demande «comment ça se prononce?» Personne. Ça se développe à l'oral. De la même façon, «Les étudiant·es sont descendu·es dans la rue» économise des signes, tout en fournissant une information qui manquerait franchement dans certains contextes historiques ou géographiques, et surtout qui maintient à l'esprit qu'il y a des femmes dans le groupe dont on parle, donc qu'il faut s'intéresser à elles aussi (ce qu'on a tendance à oublier quand on s'exprime au masculin, comme l'ont montré des psycholinguistes).

Que des rédactions demandent aujourd'hui à leurs journalistes d'écrire plus juste sans faire plus long, quoi de plus normal? Les seuls débats à mener concernent le comment, et non le pourquoi. Que des journalistes s'offusquent qu'on transforme leurs «acteurs et actrices» en «acteur·trices», «acteur·rice·s» ou «acteurices» se conçoit, et je les soutiens. Mais cela n'exige qu'un débat technique : les meilleurs procédés devraient rapidement s'imposer. Je les invite aussi à considérer l'intérêt décisif de l'accord de proximité, avec le nom aussi bien qu'avec l'article, et à le coupler à l'ordre alphabétique (arbitraire): «Les acteurs et les actrices sont attendues au Palace», «La ou le président est élu par le conseil».

Questionner sa colère

Pour finir: que des gens de droite refusent de remettre en cause la domination du masculin sur le féminin dans la langue, celle des hommes sur les femmes dans la société, et tous les changements qui pourraient travailler à plus d'égalité, cela se conçoit. Mais les autres? Les personnes qui repoussent les ressources égalitaires dont notre langue est porteuse et auxquelles nos ancêtres ont eu recours devraient sérieusement réfléchir à ce qui motive leur refus, voire leur colère.

Qu'elles invoquent le manque d'habitude, soit. Mais qu'elles prennent fait et cause pour le système légué par les créatures de Richelieu et pieusement transmis de génération en génération, voire renforcé et amélioré par les partisans des droits de l'homme pour les hommes et du «suffrage universel» pour les mêmes, c'est pour le moins curieux.

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