Politique / Monde

Face à Erdoğan, Macron s'«erdoğanise»-t-il?

Temps de lecture : 10 min

Et la France soutient-elle des «terroristes» kurdes en Syrie, comme l'en accuse la Turquie?

Recep Tayyip Erdoğan et Emmanuel Macron lors d'un sommet sur la Syrie, le 27 octobre 2018 à Istanbul. | Ozan Kose / AFP
Recep Tayyip Erdoğan et Emmanuel Macron lors d'un sommet sur la Syrie, le 27 octobre 2018 à Istanbul. | Ozan Kose / AFP

C'est ce qu'on appelle un dialogue de sourds. La Turquie accuse le président français de parrainer des «terroristes» [kurdes] et de chercher à instaurer un «État terroriste» [kurde] en Syrie. Emmanuel Macron réfute: les alliées kurdes de la France, les Unités de protection du peuple (YPG, la branche armée du mouvement autonomiste kurde syrien, fondée en 2011) ne sont pas inscrites sur la liste européenne des organisations terroristes, et grâce à elles, face à Daech, la France a pu éviter de nouveaux attentats sur son sol.

Le PKK se voit comme un mouvement de libération utilisant légitimement la lutte armée

«Depuis le début de notre alliance avec les unités combattantes kurdes syriennes [en 2014], on a passé notre temps à tenter de découpler auprès d'Ankara le fait que cette alliance ne signifiait pas un soutien au Parti des travailleurs du Kurdistan [PKK, branche armée du mouvement autonomiste kurde turc, inscrit sur la liste européenne des organisations terroristes], mais nous n'y sommes pas parvenus», regrette un expert français du dossier.

Afin de réaliser son projet d'indépendance ou d'autonomie kurde en Turquie, le PKK prône la lutte armée dans la lignée des mouvements de libération marxistes et post-coloniaux. Il estime légitime de frapper les représentants de l'État turc (militaires, policiers, voire fonctionnaires en poste dans le sud-est, majoritairement kurde, du pays) au risque de faire des victimes civiles collatérales. Il n'a pas non plus hésité à procéder à plusieurs attentats kamikazes et à donner le feu vert aux Faucons de la liberté (TAK, l'une de ses extensions, bénéficiant cependant d'une certaine autonomie) pour frapper des cibles civiles dans des zones touristiques.

Ainsi les accusations turques à l'égard de la France et du président Macron sont montées d'un cran à l'occasion de la troisième opération militaire d'Ankara, sur assentiment américain et russe, du 9 au 22 octobre, contre le Rojava, zone autonome kurde du nord de la Syrie. Opération critiquée unanimement par ailleurs, mais là encore c'est la condamnation par la France qui a soulevé l'ire d'Ankara.

Il faut dire que les chars turcs n'étaient pas entrés en Syrie, qu'en signe de solidarité le président Emmanuel Macron recevait au palais de l'Élysée une délégation des Forces démocratiques syriennes (FDS) au sein desquelles les Kurdes autonomistes des YPG jouent un rôle militaire prépondérant.

Puis, le Parlement français condamnait à l'unanimité l'intervention turque en Syrie tandis qu'en signe de désapprobation les ambassadeurs français boudaient ostensiblement la fête nationale turque du 29 octobre partout où elle se tenait dans le monde. Le président français montait alors au créneau, interrogeant sur la place de la Turquie au sein de l'OTAN alors qu'Ankara avait mis l'alliance atlantique devant le fait accompli en lançant l'opération «Source de paix».

Non, les YPG ne mettaient pas en danger la Turquie

Ankara a justifié cette opération par la multiplication de tirs de roquette envoyés et d'attentats préparés à partir de la zone sous contrôle kurde de Syrie vers la Turquie.

Entre le 1er janvier 2018 et octobre 2019, avant l'opération «Source de paix», il y aurait effectivement eu environ vingt-cinq tirs de roquettes. Or à y regarder de près, il s'est agi soit d'une provocation de la Turquie qui aurait payé quelqu'un pour effectuer un tir à partir du Rojava (ce fut le cas pour au moins l'un de ces tirs), soit de représailles après des attaques turques, soit enfin de déviations accidentelles de tirs lors d'affrontements en Syrie.

«Nous avons joué le jeu dans le cadre d'un accord turco-américain mais la Turquie n'a pas respecté cet accord, elle a envahi cette zone.»
Khaled Issa, représentant du Rojava à Paris

«Mais les YPG n'ont jamais pris l'initiative de tirer des roquettes en Turquie, selon Gareth Jenkins, un expert du domaine militaire basé à Istanbul. Non pas que les YPG soient des anges –ils ne le sont pas, d'ailleurs certains des attentats à la voiture piégée menés dans les zones où la Turquie opère en Syrie semblent l'avoir été par les YPG– mais les YPG ne sont pas assez fortes pour attaquer la Turquie et elles savent que cela ferait le jeu d'Erdoğan.»

Mieux: les YPG ont même démantelé une partie de leur dispositif à la frontière turque. «Nous avons accepté de retirer nos armements de Tall Abyad et de Ras al-Aïn, et nous avons également bouché nos tunnels. Bref, nous avons joué le jeu dans le cadre d'un accord turco-américain mais la Turquie n'a pas respecté cet accord, elle a envahi cette zone» [qu'Erdoğan a ensuite obtenue de Poutine], explique amèrement Khaled Issa, représentant du Rojava à Paris.

Les YPG sont surreprésentées aux postes de commande des FDS

Les Kurdes autonomistes des YPG dominent les forces démocratiques syriennes (FDS) qui ne sont qu'un paravent pour faire accepter l'alliance avec la coalition dirigée par les Américains, dénonce Ankara. Les chiffres sont secrets mais selon Khaled Issa qui tient l'information des militaires, les effectifs sont de 70.000 combattant·es, FDS et sécurité intérieure, arabes et kurdes, garçons et filles comprises. L'International Crisis Group donne un chiffre supérieur: 100.000 troupes au total. Le pourcentage fiable de Kurdes au sein des FDS semble quant à lui impossible à obtenir[1].

De fait, ces dernières années les FDS/YPG «ont procédé à de nombreux recrutements au sein de la population locale, y compris à travers une forme de conscription», précise Gareth Jenkins selon lequel «la majorité des FDS/YPG est désormais non kurde mais en revanche quasiment toutes les positions de commandement, également au niveau des unités, sont tenues par des Kurdes».

Oui, le PKK et les YPG sont les deux faces d'un même projet

Même si seul le second est inscrit sur la liste des organisations terroristes, YPG et PKK, c'est du pareil au même, prétend Ankara. Les liens entre le PKK et les YPG, deux mouvements frères qui adhérent au même projet idéologique, autonomiste, de confédéralisme démocratique, et dont la majorité des membres vénérent Abdullah Öcalan, sont un secret de polichinelle. Les membres du PKK ont joué un rôle clé aux débuts de la guerre en Syrie auprès des YPG, et ont alors compté plus de morts dans leurs rangs que les seconds.

Les Américains ont fait pression sur les YPG pour que celles-ci prennent leurs distances avec le PKK. D'ailleurs, cette proximité entre PKK et YPG aurait récemment connu quelques froids, après que les seconds n'aient pas tenu informée la direction du premier de certaines opérations.

Les États-Unis ont aussi signifié clairement –et le message fut alors transmis à Quandil (le quartier général du PKK en Irak)– que plus d'attaques terroristes du PKK en Turquie même rendraient difficile l'alliance entre les Américains et les YPG. «Depuis décembre 2016, le double attentat kamikaze et à la voiture piégée du stade de Besiktash à Istanbul [revendiqué par les TAK, qui a causé la mort de quarante-quatre personnes dont trente-six policiers], le PKK n'a plus commis d'attentats majeurs en Turquie», précise un autre expert français, lequel reconnaît qu'il y eut bien cependant «encore quelques assassinats» par la suite.

En vérité, le PKK a compris qu'il n'avait pas grand intérêt à commettre de tels attentats, au risque de perdre la bonne image que l'alliance des Kurdes autonomistes avec les États-Unis contre Daech avait permise. Sans parler de l'aura que leur vaut, à bon droit, le statut des femmes à égalité avec les hommes, «une des marques Öcalan», au sein du mouvement. Et c'est bien l'un des problèmes d'Erdoğan aujourd'hui: «Il lui est très difficile de casser l'image positive acquise par le PKK ces dernières années» analyse un journaliste turc qui ne souhaite pas être nommé.

Le PKK bénéficie aussi de la formation militaire fournie par les Français, les Britanniques et les Américains aux YPG

Il ne semble pas pour l'instant que des armes fournies par les Américains aux YPG soient passées au PKK et aient été utilisées contre la Turquie. Mais «le PKK bénéfice de l'entraînement que les États-Unis, le Royaume-Uni et la France donnent aux YPG. Je suis surpris qu'on accorde si peu d'attention à cela, remarque Gareth Jenkins, également chercheur au Silk Road Studies. Si les États-Unis devaient récupérer toutes les armes qu'ils ont fournies, les YPG/PKK pourraient tout à fait en racheter au marché noir. La formation et l'expertise sont en revanche bien plus difficiles à acquérir. Or tout ce que les YPG ont appris [des forces américaines, françaises et britanniques] est allé directement au PKK.»

La preuve? Lors de ce qu'on a appelé la «guerre des tranchées» qui a eu lieu dans le sud-est de la Turquie en 2015-2016, les militants que le PKK a envoyés en Turquie pour renforcer les jeunes Kurdes qui cherchaient à établir des zones interdites à l'État turc étaient des combattants bien plus aguerris au combat urbain, comme ont pu en juger les forces paramilitaires turques.

Le président français, poussé à «sauver» un embryon de Rojava

Fin novembre, le ministre des Affaires étrangères et le président Erdoğan ont accusé Emmanuel Macron de vouloir créer un «État terroriste» dans le nord de la Syrie en soutenant les forces kurdes autonomistes. Or c'est bien pour en finir avec le Rojava qu'Ankara a lancé trois opérations militaires successives (dont cette dernière en octobre 2019) afin de démanteler l'entité territoriale autonome kurde à la frontière turque.

Le projet islamo-nationaliste et expansionniste du président Erdoğan et de ses alliés actuels n'a pas grand-chose à voir avec celui du Rojava, qui se veut un laboratoire du confédéralisme démocratique, prôné par Abdullah Öcalan. Sur le terrain, l'armée turque s'appuie d'ailleurs sur des supplétifs syriens, arabes pour la grande majorité, soient plusieurs milliers de rebelles ou djihadistes (soixante-seize d'entre eux seraient d'anciens membres du groupe État islamique) qu'Ankara a recrutés, formés, entraînés et payés. Ceux-ci sont aussi parfois motivés par la vengeance à l'égard des conquêtes territoriales kurdes.

«Il n'y a aucun doute à avoir, les Turcs ont bien l'intention de mener une quatrième attaque au nord syrien.»
Patrice Franceschi, ancien militaire

Ce qui fait dire à Kendal Nezan, directeur de l'Institut kurde de Paris que «derrière tout cela, il y a un projet global: si Erdoğan arrive à terroriser les Occidentaux, il procédera à un nettoyage, à une arabisation de toute cette partie nord de la Syrie mais aussi de l'Irak et ce sera la fin du fait kurde en Syrie».

L'ancien militaire Patrice Franceschi évoque, quant à lui, la déception voire la colère des forces spéciales françaises d'abandonner leurs alliés des YPG, lesquels se sont tournés vers Damas, comme Moscou l'espérait. «Il n'y a aucun doute à avoir, les Turcs ont bien l'intention de mener une quatrième attaque au nord syrien. Erdoğan a le projet de prendre ce qu'il juge appartenir à la Turquie, jusqu'à Mossoul en Irak. Il ne pense pas comme nous, la vie humaine ne vaut pas grand-chose pour lui, ces gens-là vont tout au bout de leur logique», déclare-t-il.

Le chef de l'Etat, tiraillé?

Vilipendé par Ankara, le président Macron est en France l'objet de conseils, voire de pressions, de la part d'au moins deux cercles antagonistes.

Le premier, plus diplomatique, admet que «si Daech est une menace sécuritaire pour la France, le PKK constitue non seulement une menace sécuritaire mais également une menace existentielle pour la Turquie», laquelle reste notre allié au sein de l'OTAN. Ce cercle fait valoir la bonne coopération entre Ankara et Paris pour le rapatriement des djihadistes français dans le cadre du protocole dit Cazeneuve [du nom du second ministre de l'Intérieur de François Hollande], mis en place en 2014. Chez les diplomatiques, certains veulent encore croire à la fragilité de l'alliance entre Erdoğan et Poutine, donc laisser la possibilité aux Turcs de «revenir vers nous».

Le second cercle, plus franc-tireur, autour de Patrice Franceschi et de Kendal Nezan, tente de convaincre le président français de «sauver les meubles pour maintenir un embryon de Rojava au nord-est de la Syrie, là où les Turcs ne sont pas encore [arrivés] afin de conserver le passage en Irak». Pour ce groupe, l'heure n'est plus aux divisions kurdes même s'il évite soigneusement d'évoquer le PKK, comme le leur a fait remarquer un membre de l'assistance lors d'une conférence initiée par l'Institut kurde de Paris, le 30 novembre à la mairie du Xe arrondissement de la capitale. Tandis que Patrice Franceschi considère que le «président Macron essaie de retourner les choses mais [qu']il n'est diplomatiquement pas conseillé comme il devrait l'être».

Au tour de Macron d'accuser Erdoğan

Or justement, sans doute excédé d'être injurié par la Turquie, le président français vient de frapper fort. Lors de l'ouverture du sommet de l'OTAN à Londres début décembre, il a adopté la manière rhétorique chère au président Erdoğan en procédant à un renversement des rôles. Désormais, c'est lui qui incrimine: «Quand je regarde la Turquie, ils se battent à présent contre ceux [les Kurdes autonomistes syriens des YPG] qui ont combattu [le groupe État islamique] à nos côtés. Et parfois ils travaillent avec des intermédiaires de l'État islamique», a-t-il déclaré.

Ce faisant, le président français souscrit à l'existence de certains contacts indirects entre la Turquie et Daech, entre un membre de l'OTAN et l'ennemi numéro 1 d'un autre membre de l'OTAN. Autrement dit, le président Macron retourne l'accusation au président Erdoğan comme s'il s'«erdoğanisait».

Certains diplomatiques font le gros dos. Les francs-tireurs applaudissent.

1 — De même, on entend souvent que les Kurdes syriens engagés contre Daech auraient perdu 11.000 des leurs. En fait, ce chiffre difficile à vérifier, fourni par les militaires des Forces démocratiques syriennes (FDS), couvrirait l'ensemble des combattants, kurdes et arabes, tués depuis le début de la guerre en 2012, contre Al-Qaida et Al-Nosra au début, Daech ensuite, voire dans d'autres combats. Un chiffre auquel il faudrait ajouter 23.000 blessés, ce qui porterait le total à 34.000 victimes. Retourner à l'article

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