Monde

Il y a trente ans, un pasteur hongrois précipitait la chute de Ceaușescu

Temps de lecture : 6 min

Le 16 décembre 1989, les autorités exfiltraient le religieux anticommuniste László Tőkés de son église de Timișoara: l'étincelle qui allait déclencher la révolution roumaine.

László Tőkés à Odorheiu Secuiesc, en Transylvanie, le 14 mars 2006. | Daniel Mihailescu / AFP
László Tőkés à Odorheiu Secuiesc, en Transylvanie, le 14 mars 2006. | Daniel Mihailescu / AFP

La scène est digne d'un roman d'espionnage. Au printemps 1989, deux journalistes canadiens débarqués incognito en Roumanie interviewent un pasteur hongrois de Timișoara devenu cible de la Securitate, l'impitoyable police secrète du pays communiste, à force de critiquer Ceaușescu.

Pour pouvoir rencontrer László Tőkés dans son église, Michel Clair et Réjean Roy ont pris contact avec son frère expatrié à Montréal.

Les bandes de l'entretien sortent clandestinement du pays et sont diffusées le 24 juillet dans l'émission «Panoráma», regretté programme phare de la télévision publique hongroise consacré aux dossiers internationaux.

Accusé de trahison

Dans la fameuse interview, Tőkés dénonce la destruction systématique des villages au nom de l'industrialisation à marche forcée, la romanisation des grandes agglomérations transylvaines majoritairement magyares ou allemandes, l'asphyxie de la culture et des écoles hongroises, le silence complice des ecclésiastiques roumains.

Deux jours après la diffusion, l'évêque d'Oradea László Papp, qui avait en vain essayé de le transférer vers la paroisse isolée de Mineu, l'accuse par courrier de trahison envers l'État roumain et le poursuit. Le 20 octobre, un tribunal ordonne l'expulsion de László Tőkés, prévue pour le 15 décembre.

«La pression des autorités s'est accentuée à partir de l'été. Les policiers contrôlaient les identités des personnes qui se rendaient chez lui. Au début, j'étais systématiquement appréhendé devant son domicile, mais aussi parfois suivi puis interpellé dans une autre partie de Timișoara», témoigne son ami Árpád Gazda, actuelle plume de l'agence hongroise MTI en Roumanie.

«En octobre, j'ai été muté vers Lugoj, à une heure de Timișoara, et je devais faire les allers-retours chaque jour, poursuit-il. D'autres proches ont été déplacés, l'un d'entre eux vers Bucarest et deux copains physiciens vers Cernavodă, à 800 kilomètres.»

Chaîne humaine

Tőkés s'est déjà attiré les foudres de la Securitate en 1981-1982, alors qu'il officiait à Dej en Transylvanie, à cause de ses contributions dans la revue magyarophone clandestine Ellenpontok («Contrepoints»).

Reassigné vers le village de Sânpetru de Câmpie, il refuse d'obtempérer et vit deux ans privé de ministère à Cluj, chez ses parents. Son cas remonte jusqu'au Sénat américain et Tőkés rebondit en tant que pasteur adjoint de Timișoara en 1986.

Ses sermons tançant la dévitalisation des campagnes et la démolition de lieux de culte historiques transforment le clerc en bête noire du totalitarisme roumain.

Le 31 octobre 1988, des poèmes d'auteurs interdits résonnent lors d'une manifestation œcuménique organisée par l'Église calviniste à Timișoara, sans la permission des autorités communistes. Malgré l'avertissement, un second événement se déroule le 4 décembre, avec le concours de la troupe Thália, jouant en hongrois et punie de dissolution.

Un an plus tard, le 16 décembre 1989, l'armée force la chaîne humaine formée pour bloquer l'expulsion planifiée de Tőkés et emmène le pasteur dissident dans une résidence surveillée de Mineu, à cinq heures de route au nord de Timișoara. La révolution roumaine était lancée.

«La rue s'est jointe aux soutiens de Tőkés –Roumains et Hongrois mélangés. Le rassemblement déterminé à empêcher son exfiltration s'est métamorphosé en protestation de masse. Le 17 décembre, les manifestants investissent le siège local du Parti. Le 18, le soulèvement impacte d'autres villes. Le 21, Ceaușescu délivre son ultime discours à Bucarest, entre bruits de balles et slogans hostiles au loin. Le 22, l'armée prend le pouvoir et arrête le dictateur en fuite. Le 24, le couple Ceaușescu meurt fusillé après un procès expéditif approuvé par décret du président intérimaire Iliescu», relate le portail Mérce.

Héros contesté

Tőkés n'a rien vu de la révolution, dont il est pourtant l'un des symboles. Alors que la rue crie «Libertate!» de Timișoara à Constanța, des inspecteurs tentent chaque jour de lui faire avouer qu'il est un agent de l'étranger payé pour renverser le pouvoir roumain.

La veille de Noël, il apprend par les ondes la mort du Conducător, la chute du régime et la fin de sa détention. L'Union démocrate magyare de Roumanie (UDMR), fondée le 25 décembre, le nomme président d'honneur. Intégré au Front de salut national (FSN) d'Ion Iliescu, il le quitte au bout d'un an, déçu par un nouveau pouvoir selon lui proche de l'ancien.

Après l'élection d'Iliescu en janvier 1990, l'exécutif se désolidarise de la minorité hongroise sous l'influence du parti nationaliste Grande Roumanie et de l'association Vatra Românească. Les attaques se multiplient contre la communauté magyare et en particulier contre Tőkés, accusé d'inciter au sécessionnisme afin de récupérer la Transylvanie, séparée de la Hongrie par le traité de Trianon de 1920.

Les tensions explosent en mars à Târgu Mureș, lors d'affrontements interethniques durant lesquels des nationalistes roumains assiègent le siège de l'UDMR et réclament sans succès la tête de Tőkés.

«La révolution a débuté à Iaşi et le courage prêté à Tőkés n'est qu'invention, sans oublier ses relations avérées avec les services secrets hongrois», tacle l'historien controversé Alex Mihai Stoenescu, cité par le magazine roumain spécialisé Historia.

«Contrairement à la thèse véhiculée dans les universités américaines, la minorité magyare n'a joué aucun rôle dans les événements de Timișoara déclenchés et menés par des Roumains. Seuls quelques historiens mal documentés voient en Tőkés le visage de la révolution. Tőkés n'est ni le sauveur de la Roumanie, ni le héros décrit par certains», insiste Stoenescu.

Combat pour la magyarité

Faute de reconnaissance unanime, Tőkés s'est donné pour mission, dès les premiers mois de la transition démocratique, de redynamiser la communauté magyarophone persécutée par Ceaușescu.

En mars 1990, il fonde à Oradea la première université de langue hongroise accréditée en Transylvanie, rénovée et complétée d'un étage avec l'aide de Budapest en 2001, sous la première mandature Orbán. Le 25 avril 2003, Tőkés lance le Conseil national des Magyars de Transylvanie, instance porteuse de revendications autonomistes et relais administratif de poids pour l'ensemble de la minorité hongroise.

Entre-temps, Tőkés est devenu l'un des orateurs-clés de l'université libre de Tusványos, grand raout politico-culturel d'été au cœur des montagnes transylvaines, inspiré par un journaliste de la BBC. Depuis le retour au pouvoir d'Orbán (2010), ce rendez-vous trentenaire hypermédiatisé sert surtout de tribune annuelle au dirigeant danubien, auteur sur place de son fameux plaidoyer «illibéral» (2014).

«Le calvinisme et la magyarité sont menacés d'extinction à cause de la mortalité, de l'assimilation et de l'émigration.»
László Tőkés

Député européen de 2007 à 2019, Tőkés prolonge à Strasbourg et Bruxelles le combat pour la défense des Magyar·es de Roumanie entamé par son pasteur de père sous la dictature du «génie des Carpates».

«Le soulèvement de Timișoara et la résistance par la foi avaient un sens, mais les espoirs de 1989 sont loin d'avoir été concrétisés, déplore le religieux sexagénaire. La dictature communiste est tombée, mais la liberté et l'abondance promises à l'époque ne profitent pas à tous.»

«Malgré l'inauguration de notre église du Millénaire à Timișoara, le calvinisme et la magyarité sont menacés d'extinction à cause de la mortalité, de l'assimilation et de l'émigration. Demain, nous n'aurons peut-être plus personne pour qui demander l'autonomie», craint László Tőkés.

Légion d'honneur retirée

Fin 2004, László Tőkés mene activement campagne en faveur du «oui» lors d'un référendum hongrois sur l'accès à la double citoyenneté des Magyar·es de Roumanie, invalidé faute de participation suffisante.

Le pasteur obtient sa revanche le 26 mai 2010 avec le vote de l'une des premières lois du gouvernement Orbán, qui facilite le processus de naturalisation dans les ex-provinces magyares comme la Transylvanie.

Le conseil dirigé par Tőkés coordonne les vingt-huit «centres de la démocratie» appuyés par Budapest dans l'ouest roumain, où les aspirant·es au passeport hongrois reçoivent aide et informations.

Fâché avec l'UDMR à laquelle il reproche ses compromissions envers Bucarest, László Tőkés estime que la question de l'autonomie magyare mérite autant d'être prise au sérieux que celle de la Palestine ou de l'Irlande du Nord.

Le 14 novembre dernier, avant le second tour de la présidentielle roumaine, Tőkés a appelé ses sympathisant·es au ni-ni entre la socialiste Dăncilă et le sortant Iohannis, largement reconduit. Ce dernier lui a retiré en mars 2016 sa légion d'honneur, décernée sept ans plus tôt pour son rôle durant la révolution, car Tőkés avait réclamé en 2013 que la Transylvanie passe sous protectorat de la Hongrie.

«J'ignore ce que faisait Klaus Iohannis, professeur de physique à Sibiu le 16 décembre 1989, mais je sais ce que faisait le pasteur Tőkés: résister au siège des policiers et de la Securitate, tandis qu'une foule de tous âges et de toutes nationalités unissait ses forces contre un système qui se prétendait invincible et éternel», écrivait à l'époque le politologue roumain Vladimir Tismăneanu, qui enseigne aux États-Unis.

Trente ans après les faits, deux plaques gravées en roumain, en serbe, en allemand et en hongrois sur le presbytère dont Tőkés fut exfiltré rappellent que la révolution est partie de la Piața Maria de Timișoara.

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