Culture

Alice, de tous les côtés du miroir

Grégory Raymond, mis à jour le 14.03.2010 à 17 h 40

Si avec la sortie de « Alice au pays des merveilles » vous imaginez que c'est la première fois depuis le dessin animé de Disney qu'on vous ressert du Carroll, vous vous trompez.

Alice, le Chapelier Fou, le chat de Cheshire... Vous reconnaissez ces personnages? Normal. Nés dans l'imagination du non moins célèbre Lewis Carroll au XIXe siècle, on les retrouve depuis dans une myriade d'œuvres naviguant dans un nombre important de registres. Prenez «Matrix» par exemple, on y retrouve le lapin blanc, qui entraîne Neo dans un monde parallèle. «Follow the white rabbit». C'est par cette phrase, qui sonne comme un catalyseur sur l'écran de l'ordinateur de Neo, que démarre le film. Le lapin blanc est le symbole d' «Alice» le plus représentatif, et marque l'arrivée de péripéties mettant à mal le sens logique des histoires.

«Follow the white rabbit»

«Matrix» est loin d'être le seul long-métrage à s'inspirer du livre de Carroll en utilisant un personnage comme le lapin. Le fantastique «Donnie Darko» (2001) est de ceux-là. Dans le film, Donnie, un adolescent de 16 ans, reçoit la visite d'un lapin démoniaque qui lui annonce la fin du monde dans 28 jours et le pousse à accomplir sa destinée. «Donnie Darko» pousse le spectateur à partager le mal de vivre du personnage principal, qui refuse de considérer l'adolescence comme un rite de passage. Le film de Richard Kelly est probablement l'œuvre qui apporte le plus de fraîcheur à cette histoire maintes fois revisitée par le cinéma.

Autre support de réflexion, «Le Labyrinthe de Pan» (2006) est quant à lui beaucoup plus fidèle à «Alice», dans le sens où l'on retrouve une petite fille, une forêt et un univers féérique. Les deux histoires se ressemblent à s'y méprendre. La petite Ofélia se réfugie dans un monde imaginaire pour fuir, non pas son malaise adolescent, mais le franquisme de l'Espagne d'après-guerre. Très politique, «Le Labyrinthe de Pan» est une deuxième lecture formidable de Carroll. Ici c'est plutôt Alice au pays des horreurs, mais Guillermo del Toro, l'autre pape du gothique - avec Tim Burton - signe un excellent film.

 

Tim Burton, encore lui, non content de livrer le nouveau «Alice» pour les studios Disney ce 24 mars, a également produit en 2009 le dessin animé «Coraline». Le film conte l'histoire d'une petite fille qui emménage dans une nouvelle maison. Dans sa grande solitude, elle y découvre une porte qui la mène vers un monde parallèle, guidée par un chat qui parle et qui dispose de la faculté de disparaître... Un film bien plus intéressant que le Walt Disney de 1951, qui s'inspire du chat du Cheshire plutôt que le fameux lapin blanc, pour une fois.

Le rock hippie s'approprie l'œuvre de Carroll

Si l'on a souvent considéré, à tort, le conte de Carroll comme une œuvre hallucinée faisant la part belle au psychédélisme, le cinéma ne s'est pas (encore) engouffré dans cette voie. Certes, la version de Disney le touche du doigt mais le rock des années 1960 l'a beaucoup plus développé. Au rang de figure de proue, les hippies de Jefferson Airplane qui reprennent encore le thème du lapin dans «White Rabbit». Parue en 1967, en plein milieu des années flower power, la chanson est une évocation explicite à la drogue et plus particulièrement au LSD. Avec ses paroles énigmatiques, elle fut l'une des premières à aborder ce thème sans être censurée par les radios:

Rien qu'une pilule et tu grandis, rien qu'une et te voilà petit. Celles que te donne ta mère n'ont aucun effet. Va, demande à Alice, lorsqu'elle mesure dix pieds de haut...

Les références sont nombreuses, avec les mentions d'Alice, du lapin blanc, de la reine de cœur, du loir et de la chenille fumant le narguilé. Associée aux psychotropes, cette chanson a pu être entendue dans de nombreux films mettant en scène la prise de LSD: «Platoon», «Las Vegas Parano», «Crazy», «La Vérité Nue»...

Les Beatles ont eux aussi contribué à placer «Alice» telle une figure du psychédélisme. Avec «I Am The Walrus» (1967), John Lennon livre une chanson directement issue de «De L'Autre Côté du Miroir» - le deuxième tome du roman, et plus particulièrement d'un poème qui s'y trouve, «Le Morse et le Charpentier» («walrus» se traduit en français par «morse»).

Toujours en 1967, Carroll fut aussi une source d'inspiration pour Syd Barrett dans le premier album des Pink Floyd, «The Piper at the Gates of Dawn». Plus tard, en 2002, Tom Waits sortira un album tout simplement intitulé «Alice», inspiré de l'amour interdit entre Lewis Carroll et Alice Lidell, la petite fille pour qui le pasteur écrivit le livre en 1865.

Marylin Manson n'est pas en reste, et celui qui travaille actuellement à la réalisation d'un biopic retraçant la vie de Carroll est l'auteur de «Eat Me, Drink Me» (2007), un album intégralement lié au roman avec un titre rappelant une nouvelle fois le lapin (Are You The Rabbit?).

D'autres comme les Français d'Indochine et la gagnante de la Star Academy 2 Nolwenn Leroy s'y sont essayés. Un échec, n'est pas Barret ou Lennon qui veut.

Alice, le creuset entre Super Mario et Deleuze

Les jeux vidéo ont également eu droit à leur Alice, et l'un des plus grands personnages numériques de tous les temps y trouve son essence. Super Mario, le plombier de Nintendo qui grandit et rapetisse quand il absorbe des champignons, ça ne vous dit rien?

L'adaptation vidéoludique la plus intéressante est toutefois à mettre au profit du studio Rogue Entertainment. Sorti en l'an 2000, «Americain McGee's Alice» est une suite hallucinée et sanglante de deux livres de Lewis Carroll. Le scénario est saisissant. Après le massacre de ses parents en 1894, Alice se retrouve internée et soignée pendant 10 ans par un médecin détraqué. Suite à son traumatisme, l'univers joyeux de l'enfant se retrouve transformé en un enfer sombre et chaotique, où la Reine de Cœur fait régner le cauchemar et l'horreur. Un bijou d'ambiance qui n'a pas été démenti depuis.

L'horreur, c'est aussi le crédo qu'a choisi le québécois Patrick Senécal, pour son roman «Aliss» (2000), sorte de transposition de l'histoire originale dans un monde contemporain. Son pays des merveilles est ici remplacé par un quartier malfamé dont personne n'a entendu parler. Les personnages sont tous inspirés du livre original, par exemple Charles qui représente le lapin blanc et ressemble physiquement à Carroll, porte le même prénom que lui (Lewis Carroll s'appelant en réalité Charles Dodgson). Ils ont tous les deux enseignés à Oxford, et en plus de bégayer, partagent une passion commune : la compagnie des fillettes.

Et puis, impossible d'évoquer «Alice» sans aborder la «Logique du sens» de Gilles Deleuze, publié en 1969. Il fait reposer sa théorie sur l'analyse des paradoxes et cherche à déterminer le statut du sens et du non-sens, à travers l'œuvre de Lewis Carroll dans un monument de philosophie moderne. Deleuze explique d'ailleurs très bien le succès auprès du public:

Elle a tout pour plaire au lecteur actuel : des mots splendides, insolites, ésotériques ; des grilles, des codes et décodages ; (...) un contenu psychanalytique profond, un formalisme logique et linguistique exemplaire. Et par-delà le plaisir actuel quelque chose d'autre, un jeu du sens et du non-sens, un chaos-cosmos.

Grégory Raymond

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