Égalités / Culture

Quand les gays devaient draguer dans les toilettes publiques

Temps de lecture : 7 min

Les pouvoirs publics ont longtemps tenté d'endiguer l'homosexualité masculine, ouvrant une longue tradition de rencontres en extérieur, dans les vespasiennes en particulier.

Vespasiennes du jardin des Champs-Élysées, vers 1877. | Charles Marville via Wikimedia Commons
Vespasiennes du jardin des Champs-Élysées, vers 1877. | Charles Marville via Wikimedia Commons

Les flâneurs de la rue Montorgueil, célèbre voie piétonne parisienne, passent devant une plaque commémorative dont ils ignorent souvent l'existence. Celle-ci rappelle que deux ouvriers, «en posture indécente et d'une manière répréhensible» selon le procès-verbal, y ont été surpris nuitamment par la police. Ils ont été étranglés et brûlés place de Grève (aujourd'hui place de l'Hôtel-de-Ville).

C'était en 1750 et il s'agissait de la dernière exécution pour sodomie en France. Ces deux hommes ne sont en rien devenus des Calas défendus par les philosophes, certains esprits éclairés étant parfois eux-mêmes révulsés par ces pratiques. Dans son Dictionnaire philosophique, Voltaire qualifiait l'amour socratique d'«attentat infâme contre la nature». Pour autant, les condamnations pour ce «crime qui fait rougir la nature» se raréfiaient.

Quand la Révolution adopte un nouveau code pénal en 1791, elle en expurge tous les crimes issus de la religion. Sorcellerie, hérésie, blasphème ainsi que sodomie sortent du champ répressif. Mais cette permissivité législative ne doit pas faire illusion. Il restait impossible de se dévoiler. À cette règle, Joseph Fiévée figure parmi les rarissimes exceptions. Ce conseiller de Napoléon vivait ouvertement en couple avec son amant qui se comportait, selon Jean Tulard, comme une «maîtresse de maison» et l'accompagnait dans les salons.

Pour tous les autres, c'était l'opprobre et l'anonymat des grandes villes en était la meilleure protection. L'urbanisation croissante de la société représentait une planche de salut pour ceux qu'on appellera bientôt «homosexuels». Le mot, apparu en 1869, restera longtemps méconnu, éclipsé par un foisonnement argotique péjoratif: «tapette», «pédé», «tante», «pédale», etc. Les femmes ne sont pas en reste avec «gouine», «gousse»... Drainant des populations venues des provinces, Paris et Berlin s'apparentaient, au carrefour de 1900, à des havres de relative liberté.

Au contraire, dans l'Angleterre victorienne, Oscar Wilde a douloureusement expérimenté le regain de puritanisme. Son statut d'écrivain renommé n'a guère fait trembler la main de la justice qui a puni de la peine maximale l'affichage de sa relation avec Alfred Douglas. Emprisonné deux ans, les travaux forcés l'ont brisé. La férocité de l'incarcération a consisté, dans ses débuts, à lui interdire la lecture et l'écriture. Une fois sorti de prison, il s'est réfugié en France où il a d'abord cherché à éviter les villes et leurs tentations. Tentations auxquelles il cédera puisqu'il s'est finalement établi à Paris, y retrouvant bars et trottoirs.

Oscar Wilde et lord Alfred Douglas, vers 1894. | Uriel1022 via Wikimedia Commons

«Faire les tasses»

Même en France, la drague devait se dissimuler. D'autant que les gardiens de l'ordre moral pouvaient s'appuyer sur un motif pour la refreiner: l'outrage public à la pudeur. «À l'origine, ce délit condamnait principalement les femmes qui urinaient à l'extérieur, quand il n'y avait pas de toilettes publiques, explique le sociologue Régis Schlagdenhauffen. Puis, il a changé de vocation et a servi à réprimer les hommes dans les lieux publics.» Face à la morale régnante et l'activisme de la brigade des mœurs, comment les hommes se rencontraient-ils à Paris?

Côté lumière, des cabarets et des bars foisonnaient, abritant bals musettes et soirées travesties. Cette vitalité exubérante, portée à son sommet pendant les Années folles, a été immortalisée par le photographe Brassaï. À condition que la drague ne prenne pas une tournure trop ostensible, la police leur fichait relativement la paix. Mais il fallait oser assumer et s'afficher dans ces lieux. C'est ainsi qu'un autre monde, se dérobant aux regards, s'est développé dans l'ombre.

Plusieurs lieux extérieurs se sont imposés comme points de rendez-vous permanents. Des hommes ont ainsi investi parcs et jardins, toilettes de gare, arcades du Palais Royal ou quais de Seine. Un autre espace s'est révélé incontournable pour les rencontres: les vespasiennes. Les «tasses», en argot. Aller «faire les tasses» signifiait alors chercher un garçon aux toilettes publiques –les femmes étant exclues de ces lieux. C'est le photographe Marc Martin, auteur d'un beau livre et de l'exposition «Les tasses – toilettes publiques – affaires privées», qui a récemment remis en lumière le rôle méconnu qu'ont joué ces lieux. D'une écriture poétique, il évoque cette histoire oubliée.

À partir de la décennie 1830, le trottoir parisien s'est couvert de pissotières. Paris comptait jusqu'à 4.000 vespasiennes au début du XXe siècle. «Je ne connais aucune ville dans laquelle il y ait eu autant de pissotières que Paris», écrivait en 1910 le sexologue Eugène Whihelm. Joliment ornementées, elles étaient, avec les colonnes Morris ou les fontaines Wallace, un des signes distinctifs de la capitale. Les Américains étaient interpellés par ces édicules visibles du quidam. Aux États-Unis, leurs fonctions étant considérées comme honteuses, les toilettes publiques y étaient enterrées.

Si les Américains de passage s'amusaient de ces vespasiennes, leur dimension interlope dérangeait plus d'un Français. Marc Martin cite Gaston de Pawlowski, rédacteur en chef d'un journal, qui écrit au début du XXe siècle: «Je ne vous apprendrai pas qu'à Paris comme dans toutes les capitales, il existe toute une population spéciale dont les vices ne peuvent pas encore s'étaler au grand jour. [...] Que les hideuses vespasiennes cessent d'enlaidir et de déshonorer Paris! Il est des monuments qu'il faut qu'on tue!»

Des lieux réputés pour leur puanteur épouvantable, une odeur prompte à repousser le simple pisseur. À l'intérieur, le silence et l'anonymat y étaient rois. On y croisait des hommes mariés attendus par leur épouse à la maison. Chaque vespasienne avait sa réputation et des guides clandestins listaient les attraits des unes et la dangerosité des autres. La tasse boulevard Raspail, à proximité des éditions Gallimard, était ainsi réputée «littéraire». Mais l'écosystème de ces lieux était aussi peuplé de prédateurs, maîtres chanteurs et loulous de tous poils... «Les plaintes à la police n'avaient que peu d'effet, car au rôle de victime, l'homosexuel passait très vite à celui d'accusé d'outrage public aux bonnes mœurs», écrit Marc Martin. Ici aussi se nouaient d'authentiques relations d'amour.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, des soldats allemands s'y mêlaient aux Français. À la Libération, c'est au tour des Américains de s'y attarder. Les résistants profitaient aussi de ces lieux pour s'échanger des informations ou des documents. «L'occupation, c'était dehors, à la surface, pour les autres. La vespasienne représentait un petit bout de zone libre», raconte l'universitaire Sébastien Rutés. Ce qui ne doit pas occulter que pendant la guerre, à Berlin notamment, des agents en civil s'y engouffraient pour procéder à des arrestations à l'issue tragique.

D'un fléau à l'autre

Après-guerre, les années 1950 coïncident avec un nouvel ordre moral, valorisant la famille traditionnelle. Outre-Atlantique, la chasse aux sorcières maccarthyste mêle homosexualité et communisme. En France, l'existence des vespasiennes devient intolérable pour certains et le conseil municipal de Paris décide de leur suppression progressive. Des voix s'élèvent pour les sauver. Ainsi, René Fayssat: «A-t-on supprimé la prostitution en supprimant les maisons closes? [...] En réalité, on peut faire table rase de toutes les vespasiennes de Paris, on n'empêchera pas les invertis d'être ce qu'ils sont et de se rencontrer en d'autres lieux.»

Les quartiers chics se débarrassent les premiers de leurs vespasiennes. «Les homos de la capitale se sont d'abord rabattus sur les tasses, moins visibles, des arrondissements populaires puis sont allés draguer en banlieue», note Marc Martin. Parallèlement à l'Assemblée, le député Paul Mirguet assimile l'homosexualité à un «fléau social contre lequel nous avons le devoir de protéger nos enfants», s'ajoutant à l'alcoolisme, la prostitution et la tuberculose.

«Les avocats devaient se battre pour que ce délit ne soit pas inscrit sur le casier judiciaire du condamné car c'était totalement infamant.»
Régis Schlagdenhauffen, sociologue à l'EHESS

Concrètement, la surveillance policière resserre son étau autour des vespasiennes. Les peines d'outrage public à la pudeur sont doublées en cas d'homosexualité. Plus que jamais, ce délit reste un outil de répression de l'homosexualité avec «un maximum de condamnations» au début des années 1960, comme le souligne Régis Schlagdenhauffen, de l'École des hautes études en sciences sociales.

Le chercheur a également épluché les archives de Paris sur la période 1966-1969: 61% des condamnations concernaient des relations homosexuelles. Et les juges n'hésitaient pas à cogner puisque les statistiques provisoires du compte général de la justice pénale dévoilent que 51% étaient condamnés à des peines de moins de trois mois de prison, 40% de trois mois à un an et 9% au-delà (période 1945-1969). «Les professionnels de la justice de l'époque témoignent aujourd'hui que c'était des affaires sales, honteuses, qui se déroulaient en fin de journée, rapporte Régis Schlagdenhauffen. La France était un pays prude et les avocats devaient se battre pour que ce délit ne soit pas inscrit sur le casier judiciaire du condamné car c'était totalement infamant.»

Dans un sondage Sofres, l'Express révélait en 1975 que 40% des Français·es considéraient l'homosexualité comme un «fléau social». Seulement 24% estimaient que «c'est une manière acceptable de vivre sa sexualité». Guère étonnant, dès lors, que les gays (leur nouvelle dénomination) restent dans le placard ou fréquentent les dernières vespasiennes: 81% des Français·es déclaraient ne pas connaître d'homos dans leur entourage.

C'est l'alternance de 1981 qui marque une grande rupture. À la Justice, Robert Badinter supprime la discrimination apportée par Vichy sur l'âge de la majorité sexuelle entre rapports hétéros et homos, qui permettait de réprimer ces derniers. À l'Intérieur, Gaston Defferre fait supprimer les fichiers listant les homosexuels, une pratique en vigueur depuis la Troisième République. Dans les espaces publics, la police traque moins les homosexuels. «La politique du chiffre, c'en est fini», souligne Régis Schlagdenhauffen. Survient ensuite le sida qui, en frappant si durement la communauté, suscite la sympathie de l'opinion. Beaucoup découvrent, à travers le récit de destins fauchés par l'épidémie, que l'amour peut lier deux hommes. Cette prise de conscience aboutira en 1999 au PACS.

Aujourd'hui, l'opinion estime à 85% que l'homosexualité est «une manière acceptable de vivre sa sexualité». La drague en extérieur subsiste, mais celle pratiquée dans la rue est désormais acceptée –même si elle s'est largement déportée vers les applis. L'homophobie en France est certes loin d'avoir disparu, comme les agressions le rappellent régulièrement. Mais la loi et l'opinion penchent sans ambiguïté du côté des droits LGBT+. Ailleurs dans le monde, la grande majorité des homosexuel·les, hommes ou femmes, restent condamné·es à la plus grande discrétion. Il s'agit même, dans quelques États, d'un crime punissable de la peine de mort. Là, on y drague encore la peur au ventre, comme en 1750 dans une certaine rue parisienne.

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