Monde

Hébron, la ville qui explique le conflit israélo-palestinien

Temps de lecture : 6 min

En Cisjordanie, c'est la seule ville palestinienne à être colonisée «de l’intérieur». Ici, la ségrégation est bien visible et la vie est rythmée par les tensions, violences et humiliations.

Un tracteur à Hébron le 1er décembre 2019, après l'annonce de la construction par Israël d'un nouvelle colonie juive à l'intérieur de la ville. | Hazem Bader / AFP
Un tracteur à Hébron le 1er décembre 2019, après l'annonce de la construction par Israël d'un nouvelle colonie juive à l'intérieur de la ville. | Hazem Bader / AFP

Sur le sol, un rat mort, un vieux restaurant fermé et d'anciennes enseignes oubliées, vestige d'un quartier jadis animé. «Ce qui était autrefois une zone commerciale populeuse de la plus grande ville palestinienne de Cisjordanie est devenue une ville fantôme», regrette Amit Gilutz, membre de B'Tselem, une ONG israélienne qui documente les violations par Israël des droits de l'homme en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Un peu plus loin, une pancarte sur un balcon, donne l'ambiance: «Arabes interdits, c'est l'apartheid». Des checkpoints colossaux et l'omniprésence des soldats de Tsahal dans les rues, rendent le passage éprouvant. Ici, c'est la rue des Martyrs. Comme une ligne de front, un no man's land autour duquel vivent des colons juifs. Depuis le massacre en 1994, par Barouch Goldstein, un extrémiste juif, de vingt-neuf musulmans dans la mosquée d'Abraham, aussi connu comme le caveau des patriarches, la ville est partagée en deux zones: la zone H1 contrôlée par l'autorité palestinienne et la zone H2 contrôlée par l'armée israélienne. La rue des Martyrs, qui mène au caveau des patriarches, est située dans la zone H2. Depuis 2001, elle est totalement interdite au peuple palestinien.

Des Palestiniens le 22 février 2019 protestent face aux soldats israéliens au niveau d'un checkpoint d'Hébron fermé plus tôt dans le mois pendant un hommage aux victimes de l'attentat de la mosquée Abraham en 1994.
Hazem Bader / AFP

Cela fait vingnt-cinq ans que la ville d'Hebron est en état de siège et la parfaite illustration du conflit israélo-palestinien. Ici, à chaque checkpoint, il faut montrer patte blanche: «Quel est votre religion?», lancent les soldats israéliens. La poussière qui règne en maître est parfois soulevée par le passage d'une voiture israélienne: des colons, qui rentrent sur leurs terres, dans l'une des huit colonies installées au sein de la ville. Des enfants israéliens font du vélo dans la rue. Il faut attendre de passer le checkpoint au niveau de la mosquée d'Abraham, pour voir les enfants palestiniens jouer au foot, juste à côté d'une épicerie.

«Politique de ségrégation»

«Je ne peux pas descendre dans la rue en bas, à quelques centaines de mètres de chez moi, ils pourraient m'arrêter», explique très calmement Badee Dwaik, activiste et cofondateur en 2014 du groupe Human Rights Defenders en Palestine. L'homme est malade, emmitouflé dans son traditionnel keffieh, ses yeux trahissent la fatigue, mais son discours est puissant: «Mon caractère a été forgé par ce conflit, je suis dans la résistance depuis mes 15 ans, cela m'a affecté», affirme-t-il. Badee Dwaik avait 14 ans lors de la première intifada en 1987, aujourd'hui il en a 46.

À 20 ans, il est arrêté pour la première fois et passera trois ans en prison. Aujourd'hui il compte en tout dix-sept arrestations. Pas de quoi le refroidir. En 2014, en même temps que la création du groupe Human Rights Defenders, il lance le Capture occupation project. L'objectif consiste à apprendre à la population, et surtout aux plus jeunes, à utiliser une caméra et filmer en toute sécurité les atteintes aux droits de l'homme dont ils sont témoins. «Nous considérons la caméra comme une arme pacifique, nous l'utilisons comme un outil dans notre stratégie de résistance. Car la caméra est neutre, elle reflète la réalité, explique Badee Dwaik. La résistance a des hauts –comme lors des intifadas–, et des bas, comme aujourd'hui.» Ce qui ne l'empêche pas de communiquer le plus possible sur ce qu'il se passe.

«Ces politiques ont conduit des milliers de résidents palestiniens du centre-ville d'Hébron à quitter leurs maisons, ce qui constitue un crime de guerre.»
Amit Gilutz, membre de l'ONG israélienne B'Tselem

Tous les jours, sur sa page Facebook et par le biais de WhatsApp, il informe des altercations, arrestations, violences que subissent les Palestiniens d'Hebron. Et régulièrement, lui et ses équipes, sa fille également, font visiter la ville à des groupes d'étrangèr·es: «Le tourisme ici est un peu spécial, ce sont surtout des gens avertis, des activistes, des journalistes, qui viennent, les autres, cela ne les intéresse pas, on aimerait que cela change», explique-t-il. Car, selon lui, il faut voir, pour comprendre. Le siège de son groupe est juste en face d'un checkpoint: «Un pied de nez aux autorités israéliennes», explique-t-il plein de malice. Au-delà de la rue des Martyrs, là où la circulation n'est pas interdite aux arables, les checkpoints sont légions, des tourniquets parfois, ou de gros blocs de pierre: «Ils barrent les routes parfois, ajoutent ou modifient les checkpoints… simplement pour nous humilier», explique Badee Dwaik.

La ville compte 200.000 Palestinien·nes, 700 colons ainsi qu'un millier de soldats israéliens. «Depuis vingt-cinq ans, Israël applique une politique de ségrégation sévère, aux dépens des résidents palestiniens. L'État hébreu impose des restrictions extrêmes aux déplacements notamment vingt-deux points de contrôle et soixante-quatre barrières physiques ainsi que la séparation des routes, des contrôles de routine humiliants dans les rues, la perquisition des maisons notamment au milieu de la nuit, la détention des enfants. Elle permet également de violentes attaques de la part des colons extrémistes, explique Amit Gilutz. Ces politiques ont conduit des milliers de résidents palestiniens du centre-ville d'Hébron à quitter leurs maisons, ce qui constitue un crime de transfert forcé de population soit (selon le droit pénal international, ndrl) un crime de guerre.»

La mission des observateurs non renouvelée

En janvier dernier, après vingt ans de présence dans cette ville divisée, la mission des observateurs internationaux n'a pas été renouvelée par le Premier ministre Benyamin Netanyahu, notamment pour des raisons politiques, à l'approche des élections de septembre 2019. La TIPH avait été mis en place en 1997 suite au massacre de février 1994. Constituée d'une soixantaine d'observateurs de différentes nationalités et financée par six États (la Norvège, l'Italie, la Suisse, la Turquie, le Danemark et la Suède), elle devait présenter des rapports sur la situation à Hébron et recenser toutes les violations des droits et des accords entre Israël et les autorités palestiniennes.

Son départ a provoqué l'inquiétude de la communauté internationale. Les tensions entre Palestinien·nes et Israélien·nes sont quotidiennes dans cette ville abritant le tombeau des Patriarches, lieu saint pour les juifs et les musulmans. Ainsi, lundi 11 novembre, en marge de la commémoration en hommage au leader palestinien Yasser Arafat, les forces de sécurité israéliennes ont tiré et tué un Palestinien dans le camp de réfugié Al-Arroub, entre Bethléem et Hébron, dans le Gouvernorat d'Hébron. Selon l'AFP, au centre-ville d'Hebron, des manifestant·es ont lancé des pierres en direction des soldats.

«Les juifs sont 3% dans la ville, et 97% de la zone arabe de la ville nous est interdite. Vous avez dit apartheid?»
Yishai Fleisher, porte-parole de la communauté juive d'Israël

«Ce régime mis en place par Israël rappelle les aspects systémiques du régime d'apartheid sud-africain, appelé “grand apartheid”, qui comprenait la restriction de l'accès à la terre, la limitation des mouvements et la négation des droits politiques, explique B'Tselem. À Hébron, cependant, ce n'est pas seulement la grande apartheid qui s'applique, comme ailleurs dans la Cisjordanie. Ici, le régime de séparation est poursuivi si ouvertement, si effrontément, dans l'espace public, qu'il présente également des aspects de “petit apartheid”, sous la forme d'une ségrégation publique, formelle et policée fondée sur l'appartenance ethnique –juive ou palestinienne– exercés dans des rues, des points de contrôle et des obstacles physiques séparés.» Pour Badee Dwaik, les Israélien·nes «veulent qu'Hebron soit un musée de l'apartheid, la capitale de l'apartheid. Mais c'est encore pire que l'apartheid!»

Des affirmations que Yishai Fleisher, porte-parole de la communauté juive d'Israël, nie. L'homme n'a pas répondu à nos demandes d'interview, mais dans une vidéo de Boomerang, un groupe qui, depuis 2016, combat ce qu'il appelle la «propagande anti-Israël», Yishai Fleisher dénonce une «diabolisation d'israël: cela va peut-être vous surprendre, mais les juifs représentent seulement 3% de la ville d'Hébron et 97% de la zone arabe de la ville nous est interdite. Vous avez dit apartheid?», lance-t-il au début de la vidéo. Le 22 novembre, il tweetait également sa joie lors du pèlerinage annuel en hommage à la matriarche Sara: «35.000 juifs autochtones font un pèlerinage dans la ville juive de Hebron en Judée et rendent hommage à Donald Trump et son administration pour avoir soutenu notre droit de vivre dans la patrie ancestrale!», écrit-il.

Le 1er décembre, Israël annonçait la construction d'une nouvelle colonie au centre d'Hébron. Une annonce qui vient tout juste après la déclaration du président américain Donald Trump selon laquelle les colonies israéliennes ne sont pas contraires au droit international et qui pourrait ajouter de l'huile sur le feu. Badee Dwaik le constate également: «Depuis que Trump a reconnu Jérusalem comme capitale d'Israël, la situation est plus agressive et les colons sont plus violents.» Pour lui, «les colons sont une deuxième armée israélienne, la seule différence avec Tsahal est leur uniforme», regrette-t-il.

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