Égalités / Culture

«The L Word» a aussi beaucoup appris aux hétéros

Temps de lecture : 5 min

Les aventures de Bette, Tina et Jenny n'étaient pas réservées aux lesbiennes: pour nombre d'hommes et femmes hétérosexuelles, la série était une véritable bouffée d'air frais.

Alice et Shane sont de retour à partir du 9 décembre. | Capture d'écran via YouTube
Alice et Shane sont de retour à partir du 9 décembre. | Capture d'écran via YouTube

En 2004, alors que Sex and the City s'apprête à tirer sa révérence, la chaîne américaine Showtime diffuse le premier épisode de The L Word. C'est une petite révolution, au moins aussi importante que celle impulsée par son aïeule.

The L Word raconte les aventures amoureuses et sexuelles d'un groupe de copines belles, riches, indépendantes et libérées, comme Sex and the City. Mais à la différence de Carrie, Miranda, Samantha et Charlotte, Shane, Alice, Bette, Tina et les autres se fichent pas mal des hommes et de l'Empire State Building: elles sont lesbiennes et habitent à Los Angeles –du jamais vu!

La série devient vite culte, au point que Showtime a décidé de la faire revenir sur nos écrans sous la forme d'un sequel baptisé The L Word: Generation Q (diffusé en France sur Canal+, à partir du 9 décembre). Les amies sont désormais quadragénaires et entourées de vingtenaires davantage queers que lesbiennes.

Les fans trépignent d'impatience. Avant même la sortie de la série, son compte Instagram est déjà suivi par près de 110.000 personnes. Parmi elles, beaucoup d'hétéros. Mais qu'est-ce qui les attire dans ce drama lesbien?

Découverte et identification

«Je pense qu'inconsciemment, The L Word me plaisait car cela me permettait de découvrir un univers différent du mien, un monde que je ne connaissais pas du tout, se souvient Paul, un trentenaire hétéro. Dans mon lycée, peu de personnes homosexuelles osaient vivre leur sexualité ouvertement. Cela me permettait d'élargir mon horizon tout en regardant une série sympa à regarder».

C'est en regardant la série que Fadila a réalisé qu'il n'y avait pas tant de différences entre des personnes hétéro et LGBT+. «J'étais surprise de constater que je pouvais m'identifier à elles dans leur quotidien, même si je suis hétéro, indique la quadragénaire. Entre ça et l'esthétique de la série, la place de la mode et de la culture, je me suis investie et je ne me voyais plus arrêter la série.»

Chez Clément, The L Word a été le début d'un intérêt pour les séries mettant en scène des minorités de genre et sexuelles: «La plupart des séries restent hétéronormées. Je fais un effort pour dénicher des séries LGBT, cela me permet d'être quelqu'un de plus inclusif. Si je les regarde, c'est parce qu'elles m'intéressent en tant qu'objet culturel, de divertissement, mais aussi par choix politique.»

Pour d'autres, le fait que les personnages soient des lesbiennes n'avait finalement que très peu d'importance. Michael, un quadragénaire, a en premier lieu été attiré par le décor californien de la série. «J'ai commencé à regarder The L Word principalement parce que ça se passait à Los Angeles, qui était –et est toujours– ma ville préférée, expose-t-il. À l'époque, au début des années 2000, la ville n'était pas très à la mode: la majorité des séries se déroulaient à New York ou Miami.»

Et puis, il y avait le casting: «J'ai grandi dans les années 1980 avec Flashdance. Jennifer Beals [l'actrice principale du film et l'interprète de Bette dans The L Word, ndlr], c'est l'un des plus gros béguins de ma vie. Il y avait aussi Pam Grier, icône de la blaxploitation, qui incarnait l'un de mes personnages préférés dans la série.»

Par des femmes, pour des femmes

Cela dit, le facteur curiosité a également joué dans sa décision de regarder la série. Mais pour Michael, la nouveauté n'était pas de voir des lesbiennes à l'écran. «J'avais 26 ans, j'étais pas mal naïf et je trouvais fascinant toutes ces histoires féminines racontées avec un pur point de vue féminin», se remémore-t-il.

Encore plus que Sex and the City, The L Word était un programme pour les femmes par les femmes –les hommes ont été quasiment absents de la création et de l'écriture de la série.

«Même s'il y avait eu Sex And The City juste avant, cela restait vraiment très très nouveau à l'époque. Les interactions entre personnages dans The L Word étaient vraiment très libératrices, très différentes de celles entre hommes. Cela montrait qu'une “autre voie” était possible», souligne Michael.

«Les femmes ne sont pas toujours représentées à leur juste valeur dans une société patriarcale», se désole de son côté Fadila. À ses yeux, cette série était un véritable moment de liberté.

Marina, elle aussi la trentaine, a choisi la série exclusivement pour cette raison: «Je cherchais des séries qui me correspondaient, qui montraient des femmes indépendantes, sans aucun lien avec un petit ami.»

Aujourd'hui, le paysage sériel a bien changé et les séries centrées sur des femmes sont de plus en plus nombreuses. C'est notamment pour ça que Michael ne pense pas suivre la suite de la série. «En regardant la bande-annonce, j'avais l'impression d'avoir déjà vu la série, regrette-t-il. Le décor, on l'a déjà vu, et les thématiques semblent aussi peu nouvelles. La parole s'est énormément libérée depuis quinze ans. Il y a eu Orange Is the New Black, Pose, Transparent, etc.»

Contrairement à Michael, la plupart des personnes ayant témoigné dans cet article ont prévu de regarder le sequel. «Je pense y retrouver ce que je recherche dans les séries: la mise en avant de l'amitié féminine, l'importance de la notion de sororité», justifie Marina.

Toujours avant-gardiste?

La série a promis de s'adapter à la réalité des années 2020. La génération L (pour «lesbienne») devrait ainsi passer le témoin à la génération Q (pour «queer»). L'attente est forte; à l'époque déjà, on avait reproché à The L Word d'invisibiliser les bisexuelles et les personnes trans.

Pour séduire, le show devra aller plus loin sur les questions du genre et de la fluidité sexuelle que ses contemporaines. C'est précisément cet avant-gardisme qui a plu à de nombreuses personnes hétéros.

«C'était la première fois que j'entendais formulée l'injustice dans un rapport hétérosexuel, énonce la trentenaire Léa, la première fois que je réalisais que le rapport sexuel s'arrête quand l'homme a joui dans un couple hétéro, alors qu'il s'arrête quand tout le monde est content lors d'un rapport entre deux personnes du même sexe. Ça a révolutionné ma vision du sexe.»

Et même si ce sequel n'arrivait pas à être aussi novateur que la série originale, il restera toujours Shane.

«Je crois que c'est la première femme pour qui je me suis dis: elle, c'est quand elle veut où elle veut», tranche Léa. Elle est loin d'être la seule.

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