Politique / Société

Peut-on encore emmener nos enfants manifester?

Temps de lecture : 3 min

Leur faire partager ce moment, aujourd'hui, c'est risquer de les mettre face aux lacrymos, aux LBD, aux canons à eau, aux éclats de grenades de désencerclement et aux nasses.

Dans le cortège parisien, le 5 décembre 2019. | Zakaria Abdelkafi / AFP
Dans le cortège parisien, le 5 décembre 2019. | Zakaria Abdelkafi / AFP

Quand j'étais petite, ma mère me traînait à des manifs. Je me souviens que c'était long, que c'était fatigant et que c'était ennuyeux. C'était la tannée et ça faisait mal aux pieds. Mais je suivais bon gré mal gré, en raclant le bitume avec mes semelles.

Je me dis qu'il a bien dû m'en rester quelque chose. Ma mère pouvait m'expliquer la politique le soir, devant la télé branchée sur le «20 heures», ce n'était pas la même chose d'être au milieu de tous ces adultes qui marchaient ensemble. Ces personnes ne se connaissaient pas mais elles faisaient quelque chose ensemble (quelque chose qui n'était ni un apéro, ni un dîner). Elles marchaient, elles tenaient des pancartes que je ne comprenais pas, elles se souriaient, elles criaient ensemble des slogans, des chansons.

Je n'avais aucune idée de ce que signifiaient les concepts de peuple ou de classe sociale. Mais brusquement, il y avait une matérialité à leur lutte. Ce n'était plus seulement des mots d'adultes entendus à la radio ou à table, «blabla luttesociale blablabla revendication bla toutdesuitelamétéo». Ça prenait une consistance. Elles et ils luttaient ensemble. Partis d'un peu partout, ces gens se rejoignaient, convergeaient et criaient leur colère et leur refus. J'ai toujours pensé que quand j'aurai des enfants, je ferai la même chose: je les traînerais à des manifs, ils râleraient, mais ils verraient «ça».

Dilemme parental

Je ne vais pas me draper pudiquement dans le peignoir de bain de l'impartialité journalistique: je soutiens la grève. Parce que je crois profondément que tous les emplois ne se valent pas et qu'il existe vraiment une pénibilité plus importante pour certains. Parce que je vois les personnels hospitaliers dénoncer la situation actuelle, parce que j'entends les profs, parce que la réforme de l'assurance-chômage est déjà une catastrophe, parce que le désastre écologique, etc. Parce que, étrangement, il paraît à beaucoup plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du modèle capitaliste (comme l'explique ce texte).

Mais je me suis trouvée face à un dilemme. Les deux écoles (maternelle et élémentaire) des enfants étaient fermées le 5 décembre. Dans ces conditions, pouvais-je aller manifester avec les petits? Risquer de les mettre face aux lacrymos, aux LBD, aux canons à eau, aux éclats de grenades de désencerclement, aux nasses? Comme me l'a judicieusement fait remarquer un ami, «avec les LBD, ils visent à hauteur de visage d'adulte, donc les enfants devraient être épargnés». On en est là.

Je ne crois pas que ma mère, en m'emmenant en manif, ait jamais eu l'impression de me mettre en danger. Nous sommes en France, en 2019, et je me dis qu'il est trop dangereux d'emmener mes enfants manifester dans la rue. Je suis à deux doigts de penser que c'est quand même une sacrée entrave à la liberté de manifester. À moins que l'époque où les parents allaient manifester avec leurs enfants n'ait été qu'une parenthèse, une période d'exception.

Je vois autour de moi les parents d'ados qui s'interrogent. Ok pour leur laisser faire leur apprentissage politique, ok on est bien contents que nos enfants s'investissent en politique, mais est-ce qu'on leur donne l'autorisation d'aller défiler? Je me demande combien renonceront par crainte.

La répression policière extrêmement dure des mouvements sociaux depuis un an est un puissant dissuasif. J'ai vu trop de vidéos de gens matraqués ou touchés par des projectiles pour croire que ça n'arrive qu'exceptionnellement ou que ça n'arrive qu'aux autres ou qu'il suffit de ne rien casser pour être épargné·e. Autant on peut éviter les black blocs sans problème, ils sont en général concentrés en début et fin de cortège, autant rien ne garantit, à Paris, d'être à peu près en sécurité sur le reste du cortège.

Évidemment, on peut trouver des moyens de s'organiser entre parents pour garder les petits pendant que les adultes vont manifester. Mais j'aurais aimé montrer à mes enfants ce que c'était qu'une convergence d'inconnu·es dans un but politique. Une foule qui crie les mêmes slogans. Une résistance qui s'organise. Leur montrer ailleurs qu'à travers un écran. Que la grève, ce n'est pas seulement un jour où on n'a pas école. Que c'est une question d'enthousiasme, de colère, de détermination et d'optimisme.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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