Parents & enfants / Société

Pourquoi on vous traite comme un enfant aux repas de famille

Temps de lecture : 5 min

On a beau être adulte, quand la famille se réunit, qui plus est à Noël, on peut avoir la sensation d'avoir à nouveau 8 ans.

«Les liens familiaux sont restés comme pris dans la glace. Les adultes ont évolué ailleurs, sans doute, mais pas vis-à-vis de leur famille.» | NeONBRAND via Unsplash
«Les liens familiaux sont restés comme pris dans la glace. Les adultes ont évolué ailleurs, sans doute, mais pas vis-à-vis de leur famille.» | NeONBRAND via Unsplash

«Ce qui plaisait à Conor quand il était en famille, c'était de pouvoir redevenir un petit garçon. Il aimait bien se bagarrer avec ses frères, se conduire en malotrus et laisser toutes les tâches de la cuisine aux femmes, ce qui ne cessait jamais de m'étonner.» Dans ce passage du roman d'Anne Enright La Valse oubliée, le personnage n'a pas forcément conscience de ce retour en enfance qui surprend sa compagne parce qu'à l'opposé de sa conduite habituelle.

«Ma fureur devant l'évier n'était pas tant causée par la corvée d'être une invitée dans cette maison qu'à la disparition de l'homme que je connaissais au profit de ce jeune goujat, qui était un inconnu, et peut-être aussi pour lui-même», poursuit la narratrice. Son comportement est presque automatique, impensé… ce qui n'a rien d'étonnant.

«Il est très courant de perpétuer les schémas relationnels de l'enfance, même à l'âge adulte, lorsque l'on se retrouve en famille. En présence des parents, chacun retrouve sa “place” de l'enfance et les mêmes mécanismes se remettent en place, comme si rien n'avait évolué entre-temps», explique Catherine Audibert, psychologue et psychanalyste spécialisée dans les questions familiales. Et ce n'est pas forcément parce que, comme Conor, on s'y complaît.

Rôle de composition

Le contexte nous y pousse. Les réunions de famille, que certain·es appréhendent, nous remettent à notre place coutumière –ainsi, les vaches seront bien gardées. «C'est comme si on obligeait tous les acteurs d'une pièce à la rejouer, décrit François de Singly, professeur émérite de sociologie à l'université de Paris et ancien directeur du Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis). Comme on reprend tous les rôles, tout le monde rentre.»

Par commodité et plutôt que de prendre le risque d'improviser, on rétablit la configuration à laquelle on est habitué·e –d'autant plus durant les fêtes de fin d'année, cérémonial qui a pour fonction sociale de rendre hommage à la famille.

«Noël n'est pas un moment de vérité mais d'évitement: de la décoration au menu, c'est du théâtre.»
François de Singly, sociologue

«Noël n'est pas un rituel pour nous rendre heureux, souligne François de Singly. C'est un hymne à la famille, une institution qui a une fonction d'entretien du groupe et n'a pas de héros ni d'héroïne, où tous les membres du groupe sont fêtés. Ce n'est pas une fête individuelle; les enfants y sont fêtés en tant que représentants de l'avenir de la famille.»

La vertu de ce dispositif, que l'on maintient collectivement, est de nous préserver. «Les rituels nous protègent, appuie le chercheur en sociologie. Noël n'est pas un moment de vérité mais d'évitement: de la décoration au menu, c'est du théâtre, tout y est impeccable.»

Or, comme le signale avec justesse et poésie Maja Haderlap dans son roman autobiographique L'Ange de l'oubli, le théâtre, ou dans son cas spécifique le choix de suivre un cursus d'études théâtrales, offre l'avantage de vivre sans en prendre tous les risques: «Sur scène, les catastrophes sont limitées […]. Une représentation a forcément un début et ne finit pas toujours bien. Mais dans tous les cas, elle se finit. Le théâtre ne peut pas nous attaquer par-derrière comme la vie, même quand il se débat dans tous les sens. Tout est jeu, tout est en suspens.»

Si le dispositif embrassé lors des réunions familiales est davantage ancré dans la réalité, il tient lui aussi du spectacle. Il en va de même pour les personnages dont on endosse les rôles. «Le seul avantage du rituel, c'est d'être délesté des identités personnelles. Les gens sont d'abord membres de la famille, pas une suite de “je”», relève François de Singly, également auteur de Double Je - Identité personnelle et identité statutaire. De quoi éviter les dérapages.

On comprend mieux pourquoi le dénommé Conor reprend le rôle de petit garçon turbulent dans le roman d'Anne Enright, ou pourquoi certain·es tiennent à leur place enfantine à table malgré leur âge avancé.

Liens figés

Le problème, c'est que «nous ne sommes pas tous nostalgiques de la pièce précédente que l'on rejoue, parce que nous avons changé», pointe le sociologue, qui a aussi dirigé les ouvrages sur la famille et l'individualisation Être soi parmi les autres et Être soi d'un âge à l'autre.

Reprendre ce rôle et la représentation familiale est alors «un vrai travail», qui comprend des risques d'explosion. Parce que «les réunions familiales réactivent ces conflits internes qui perdurent depuis l'enfance, viennent parfois révéler ce qui était déjà là mais qu'on ne voulait pas voir ou bien ce que l'on ne voyait que trop bien, au contraire: les injustices dans la fratrie, les querelles d'ego, les haines enfouies, les petites phrases assassines, les humiliations…, liste Catherine Audibert. Tout ce qui existe depuis toujours mais qui se retrouve condensé au moment de la réunion puisque, justement, toute la famille est là comme autrefois».

Forcément, le package familial que l'on reprend vient avec son lot habituel de complications, néanmoins envisagées avec un regard souvent plus mature, puisque les comédien·nes ont depuis –c'est du moins ce qu'on leur souhaite– cheminé et revêtu leur véritable identité personnelle et non celle qui leur avait été dévolue par les circonstances familiales.

«Si c'était de la régression, alors il revenait à un moi moins évolué, depuis longtemps délaissé», écrit avec finesse Anne Enright, à propos de Conor. Aux yeux de la psychanalyste Catherine Audibert, le terme de «régression» n'est pas non plus tout à fait juste, «car les liens familiaux sont restés comme pris dans la glace. Les adultes ont évolué ailleurs, sans doute, mais pas vis-à-vis de leur famille».

Difficile de se dépêtrer de cette constellation familiale quand personne n'a pris conscience de ce «figement» ni n'a souhaité y mettre fin; c'est ce qui explique que tout se remette en place, à l'insu de notre plein gré et alors même qu'on sent confusément que l'on n'est plus la même personne et que l'on fait «comme si».

Émancipation salvatrice

La difficulté peut être accentuée «lorsqu'un seul des membres de la famille a fait ce travail intérieur d'émancipation voire de désaliénation de sa place d'enfant, que ni les parents ni le reste de la fratrie n'ont fait, complète la psychanalyste, entre autres autrice de l'essai Abymes adolescentes - Les Empreintes de l'adolescence chez l'adulte. Il lui est très difficile de remettre les pieds dans un environnement figé et sourd aux transformations qui auraient pu être libératrices pour chacun·e». On n'est alors pas dans des retrouvailles d'adulte à adulte, mais piégé·e dans un schéma d'infantilisation –qu'il est, heureusement, possible de briser.

Catherine Audibert convoque l'exemple de l'une de ses patientes contrainte, il y a peu, de passer du temps avec sa mère immobilisée. En quelques jours, cette dernière avait repris ses prérogatives parentales, jusqu'à tenter de contrôler les vêtements que portait sa fille adulte, pour qu'elle ne lui fasse pas honte devant ses amies, en lui disant: «Mais tu es ma fille, quand même, j'ai le droit!»

À ces remarques, la patiente a, grâce à une prise de conscience et son travail analytique, osé rétorquer: «Non, tu n'as plus le droit depuis très longtemps et que tu sois ma mère ne te le donne pas plus qu'à n'importe qui d'autre!»

Si rejouer éternellement la pièce de son enfance et des rapports parent-enfant a un sens rituel qui permet de rendre hommage à la famille, il peut être bon d'en changer le script lorsqu'il est mortifère ou tout bonnement encombrant, afin de célébrer de plus respectueux liens familiaux –et d'être en phase avec l'esprit de Noël.

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