Politique / Société

Antisionisme et antisémitisme, les relations dangereuses

Temps de lecture : 5 min

Antisionisme n'est pas synonyme d'antisémitisme, mais l'antisionisme antisémite est bien réel et il ne faut pas sous-estimer son influence.

De nos jours, le terme «antisionisme» est ambigu et suscite des soupçons d'antisémitisme. | Cole Keister via Unsplash
De nos jours, le terme «antisionisme» est ambigu et suscite des soupçons d'antisémitisme. | Cole Keister via Unsplash

Mardi 3 décembre, une résolution du député LREM Sylvain Maillard a été votée par l'Assemblée nationale. Elle vise à adopter la définition de l'antisémitisme prônée par l'IHRA, l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste.

Une centaine de personnalités juives du monde intellectuel ont affirmé dans une tribune leur opposition à un texte qui, selon elles, amalgame antisionisme et antisémitisme, en raison de cet exemple d'antisémitisme cité par l'IHRA: «Le traitement inégalitaire de l'État d'Israël, à qui l'on demande d'adopter des comportements qui ne sont ni attendus ni exigés de tout autre État démocratique.»

Il convient toutefois de rappeler que la résolution adoptée est non contraignante et qu'elle ne comporte pas le terme «antisionisme» –ni celui de «sionisme», d'ailleurs.

L'antisionisme originel, pas intrinsèquement antisémite

À l'origine, le sionisme désigne le mouvement politique créé par Theodor Herzl visant à établir un État pour les Juifs –spécifiquement en Palestine à partir de 1897–, notamment en réaction à l'antisémitisme et aux pogroms.

Si la notion de «peuple juif» est ancienne, le sionisme, dans la foulée du mouvement des nationalités au XIXe siècle, modernise cette notion, faisant des Juifs une «nation» et revendiquant la création d'un État pour celle-ci.

Avant la création de l'État d'Israël, l'antisionisme désigne l'opposition à ce projet de création d'un État pour les Juifs en Palestine. Au sein de la communauté juive, certaines personnes parmi les plus religieuses s'y opposent d'emblée pour des raisons théologiques, et d'autres pour des raisons politiques, comme les socialistes du Bund.

Déjà à l'époque, l'extrême droite européenne critique également le sionisme, dénoncé comme une sorte de «faux nationalisme». Jusqu'en 1948 et la création d'Israël, la plupart des puissances occidentales, ainsi que le mufti de Jérusalem et les voisins arabes de la Palestine, se montrent aussi plutôt hostiles à la création d'un État pour les Juifs, donc plutôt antisionistes.

En 1948, après la création d'Israël, la première guerre israélo-arabe, consécutive à l'invasion de «l'État des Juifs» par plusieurs de ses voisins, provoque l'exode des Palestiniens, ou Nakba. À partir de là, l'antisionisme, qui était opposé à la création d'Israël, revendique sa disparition et le soutien à la population palestinienne.

Une partie des antisionistes prônent la dissolution pacifique d'Israël au profit d'un autre système politique, par exemple un État binational où vivraient Israéliens et Palestiniens. D'autres sont favorables à sa destruction par la violence, comme les nationalistes palestiniens qui optent pour la lutte armée.

Mais cela ne fait pas pour autant de l'antisionisme une idéologie intrinsèquement antisémite. À ce stade, on la trouve dans différents milieux: chez les nationalistes palestiniens et leurs soutiens internationaux, chez les dirigeants des pays voisins d'Israël, chez certains Juifs ultra-orthodoxes (pour des raisons religieuses), à l'extrême gauche et à l'extrême droite.

Le développement de l'antisionisme antisémite soviétique

Au même moment, l'URSS développe une pseudo-science qu'elle baptise «sionologie». Cet antisionisme reprend en réalité de nombreux éléments de l'antisémitisme et des théories du complot juif, remplaçant simplement les Juifs par le sionisme.

«On y retrouve, surtout à partir de 1948, la conviction que des Juifs (“sionistes”, “cosmopolites sans racines”) complotent contre le “peuple soviétique” et son guide suprême, aidés en cela par les forces de “l'impérialisme” et de la haute finance “apatride”», explique le politologue, sociologue et historien Pierre-André Taguieff, dans Les Protocoles des sages de Sion, tome I: Un faux et ses usages dans le siècle (Paris, Berg International, 1992). Les soviétiques accusent également à tort le sionisme d'avoir activement collaboré avec les nazis, ainsi que d'être raciste et fasciste.

Ces idées vont malheureusement se diffuser non seulement au sein des gauches pro-communistes et pro-palestiniennes à travers le monde (en particulier le Parti travailliste britannique, où leur influence pose toujours problème), mais aussi chez les voisins d'Israël, où l'antisémitisme existait déjà.

C'est surtout vrai après la guerre de Six jours de 1967 –seconde défaite et nouvelle humiliation des régimes arabes–, qui conduit à l'occupation de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est par Israël puis à leur colonisation, toutes deux illégales au regard du droit international.

La «sionologie» est en outre appropriée par une partie de l'extrême droite antisémite, incarnée notamment en France par François Duprat, qui aimait à affirmer que la France et la Palestine étaient toutes deux occupées par les sionistes.

Par ailleurs, en France et ailleurs en Europe, des actes antisémites sont perpétrés –soi-disant– au nom de la cause palestinienne. Ceux-ci coexistent avec des crimes antisémites plus classiques issus de l'extrême droite. Une partie de celle-ci a d'ailleurs récupéré le combat pour les Palestiniens par antisémitisme tandis que l'autre soutient Israël ou affiche sa «neutralité ».

Les négationnistes à l'assaut de la cause palestinienne

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, des personnalités d'extrême droite cherchent elles aussi à moderniser le mythe du complot juif au travers d'un autre outil: le négationnisme.

Sous couvert de recherche historique, il consiste en réalité à tordre les faits pour les conformer à un postulat de départ («le génocide n'a pas existé»), en ignorant ou en disqualifiant arbitrairement les preuves de l'existence de la Shoah et en montant en épingle les zones d'ombre.

«C'est un discours qui n'a qu'un but politique: actualiser le vieux mythe du complot juif, prétendre que les Juifs ont inventé ce “terrible mensonge” pour créer un État (Israël) qui va leur permettre de renforcer leur domination, donc que les Juifs sont des menteurs qui veulent extorquer des réparations aux Allemands et que le vrai génocide est celui des Palestiniens», soulignait l'historienne Valérie Igounet, spécialiste du négationnisme, dans un article précédent.

En 1995, Roger Garaudy publie l'ouvrage Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, qui rencontre un succès important au Moyen-Orient, marquant l'exportation du négationnisme dans cette région.

Robert Faurisson lui succède à ce rôle, affichant sa solidarité avec le peuple palestinien et dénonçant un complot «judéosioniste». Il est même reçu en 2006 et en 2012 par le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, qui tient lui aussi un discours négationniste, comme le rappelle Valérie Igounet dans une interview au Point. Dès lors, au Moyen-Orient, le discours antisioniste va parfois se colorer de négationnisme.

Un terme aujourd'hui piégé

Antisionisme n'est pas nécessairement synonyme d'antisémitisme. À ce titre, la lutte contre l'antisémitisme ne devrait pas être instrumentalisée contre le militantisme de la cause palestinienne, car cela nuit à la fois à ce dernier et au légitime combat contre l'antisémitisme.

Il n'est pas acceptable de traiter quelqu'un d'antisémite au seul motif qu'il défend les droits des Palestiniens ou s'oppose à la politique d'Israël, s'il n'a pas tenu de propos antisémites. L'actuel Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou joue à ce sujet un jeu dangereux.

Néanmoins, on ne peut que constater que les activistes qui se revendiquent le plus ouvertement de l'antisionisme, comme Dieudonné M'Bala M'Bala en France –qui a même lancé une liste antisioniste lors des élections européennes de 2011–, affichent des affinités avec l'antisionisme antisémite d'inspiration soviétique et avec le négationnisme.

L'un de ses soutiens, Yahia Gouasmi, avance ainsi que «le sionisme a gangrené notre société [...], gère les médias [...], l'éducation de nos enfants [...], notre gouvernement». Dieudonné s'est même affiché à plusieurs reprises avec Robert Faurisson.

Vouloir revendiquer à tout prix son antisionisme dans un tel contexte pose donc question. Même si certaines personnes assurent ne voir dans l'antisionisme qu'une opposition à la colonisation israélienne de la Palestine ou défendent pacifiquement le projet d'un État binational, ce terme est aujourd'hui ambigu et suscite des soupçons d'antisémitisme.

Par ailleurs, le légitime soutien à la cause palestinienne n'implique en rien l'adhésion à l'antisionisme. On peut même être sioniste et défendre les droits du peuple palestinien, comme l'ancien correspondant de France 2 à Jérusalem Charles Enderlin, qui se proclama jadis «sioniste jusqu'à la ligne verte».[1]

1 — C'est-à-dire dans les limites des frontières de 1967 qui prévalaient avant la guerre des six jours, sans occupation de la Cisjordanie et de Gaza, conformément au droit international. Retourner à l'article

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