Culture

À quoi servent les suites de vos albums préférés?

Temps de lecture : 6 min

Si leur rôle premier est mercantile, ces rééditions redéfinissent par leurs contraintes les possibilités d'expression des artistes.

Amina, de Lomepal, Épilogue, d'Orelsan et Brol, la suite, d'Angèle. | Captures d'écran via YouTube
Amina, de Lomepal, Épilogue, d'Orelsan et Brol, la suite, d'Angèle. | Captures d'écran via YouTube

Toutes les occasions sont bonnes, dans un marché du disque où la valeur esthétique du contenant est un ressort de stimulation des ventes de plus en plus important, pour proposer au public de nouvelles rééditions de vieux disques majeurs, voire de discographies entières. Les fêtes de fin d'année, comme les anniversaires et décès d'artistes, sont régulièrement marquées par la republication d'albums historiquement importants du catalogue des maisons de disque, pour lesquelles ces produits à destination des fans et des personnes qui collectionnent sont même devenus un moyen de résister à la crise que subit le disque.

Les classiques des dinosaures de l'industrie ne sont plus les seuls disques que les labels recommercialisent dans de nouvelles versions. L'actualité musicale est depuis plusieurs années rythmée par les rééditions d'albums à succès des derniers mois, comme ce fut récemment le cas pour Jeannine de Lomepal, Brol d'Angèle, Sainte-Victoire de Clara Luciani, et bien d'autres œuvres d'artistes évoluant principalement dans la nouvelle pop française et le rap, les deux genres majeurs du moment.

De nouvelles éditions publiées entre quelques semaines et un an après la sortie de l'album d'origine, et qui succèdent dans l'idée aux éditions Deluxe, contenaient des versions acoustiques, lives ou instrumentales, ainsi que quelques chutes de studio parfois encore sous forme de démos. Marketées comme des suites, disséquées par la critique et surtout prétexte à de nouvelles tournées promotionnelles, ces rééditions ne pouvaient par conséquent plus se contenter de la maigre plus-value de quelques titres inachevés et d'une captation live de moins en moins à la mode sur le support CD.

Conditions d'écriture moins idéales

Il s'agit donc pour les artistes d'écrire et d'enregistrer du nouveau matériel, quelques mois seulement après la sortie d'un album qui représente déjà l'aboutissement d'un projet en soi, et alors que la tournée qui le suit bat son plein. Une suite de tour bus et d'hôtels, loin du confort des studios, que Lomepal n'hésite pas à qualifier de «galère» dans le Télégramme, quand il évoque avoir dû écrire les nouveaux titres d'Amina pendant son peu de temps libre à Paris depuis la sortie de Jeannine.

Pour Orelsan, qui recycle dans l'Épilogue de nombreuses idées de La Fête est finie, mais propose également plusieurs nouveaux titres dont un featuring avec Damso qui a marqué la fin d'année 2018, la difficulté réside surtout dans le fait de pouvoir intégrer ces morceaux inédits à la setlist travaillée pour la tournée en cours. Lui qui tourne avec des musiciens n'a pas forcément le loisir de répéter autant qu'il le voudrait, et concède même dans un sourire à Actu.fr ne pas avoir pu prendre le temps d'apprendre le titre «Épilogue» par cœur pour le jouer sur scène. À l'inverse, c'est cette envie de diversifier un peu les morceaux qu'elle interprète en live qui a poussé la chanteuse Angèle à reprendre l'écriture, trois mois seulement après la sortie de Brol, comme elle le confiait à 20 Minutes.

Les artistes sont régulièrement amené·es à expliquer durant les interviews qui accompagnent la parution de ces rééditions pour quelles raisons ces nouveaux titres, parfois nombreux, ne constituent pas un nouveau disque à part entière. «Faire un nouvel album, c'est une autre ambition, c'est ramener une nouvelle esthétique, justifiait le rappeur Lujipeka de Columbine dans l'émission La Sauce de Mehdi Maizi au moment de la sortie de Adieu, au revoir, la réédition de leur disque Adieu bientôt. C'est une nouvelle tournée et un nouveau décor, dans notre conception du truc en tout cas il faut tout renouveler.» «Un album, c'est vraiment une histoire, une entité, il y a une cohérence et je ne me voyais pas changer d'histoire», explique de son côté Angèle au sujet de la suite de Brol.

Nouveaux textes et compositions mouvantes

S'il est évident que le rôle premier de ces suites d'album est de relancer les ventes et les streams pour atteindre un disque d'or ou de platine, leur place dans la narration que propose l'artiste à travers son œuvre est singulière. Ancrées par défaut dans le discours et l'esthétique proposées initialement, elles sont conçues après un chemin parcouru parfois très important, durant lequel le succès et les rencontres peuvent bouleverser ce que l'artiste souhaite partager.

Brol d'Angèle est le premier disque d'une chanteuse pop qui se livre sur ses histoires d'amour, son rapport à l'image et aux réseaux sociaux, et ce qu'elle ressent du poids qui pèse sur les femmes, dans leur couple et en société, le tout dans des compositions à mi-chemin entre l'appel de la formule piano-voix et le cadre suave d'une house de fin d'après-midi. Après un succès fulgurant, la chanteuse confie, toujours à 20 Minutes, se sentir plus «légitime», et la suite proposée à Brol regorge de choix qui témoignent de cette évolution.

Mise en difficulté par celles et ceux qui lui reprochaient d'avoir assuré les premières parties du rappeur Damso tout en prônant un message féministe, on la sent réconciliée avec son affection pour le rap et quelques kicks plus percutants, quelques lignes de basses glissantes et épaisses viennent servir le cadre de ses nouvelles chansons sans en perturber pour autant l'ADN résolument pop. À la réinterprétation de «Ta Reine», déjà présent sur Brol, qui narre l'amour secret d'une femme pour une autre, Angèle ajoute «Tu Me Regardes» et poursuit ainsi son exploration en chanson de la romance lesbienne, dessinant plus encore sa personnalité aux yeux de tous dans ses textes.

Le duo Columbine vit avec la réédition d'Adieu bientôt le même phénomène de transition que la chanteuse belge, devant composer avec un important succès d'estime au moment de partager Adieu, au revoir et se permettant, après avoir tissé un univers rap d'ados marginaux, d'assumer pleinement des titres de club comme les morceaux «C'est pas grave» et «Vampire», dont on aurait difficilement imaginé qu'ils puissent figurer sur l'album d'origine, qui restait encore dans cette veine adolescente en décalage.

Dans La Sauce, Lujipeka présente le fait de «devenir pop» comme un «défi». Devenir pop ne s'est d'ailleurs visiblement pas passé sans séquelles pour le duo qui semble de plus en plus distant et dont chacune des parties ne ferme pas la porte à une carrière en solo. Les textes de ces nouveaux titres permettent une mise à jour de leur situation personnelle, regorgeant de double sens à ce sujet que Foda C, le second membre du groupe, regrette presque ne pas voir plus souvent décodés. Le succès semble d'autre part légitimer les petits plaisirs qu'il s'offre en jouant les crooners sur un titre chanté, «Drama», qu'on aurait également du mal à imaginer dans la tracklist d'Adieu bientôt.

La fin de l'album comme œuvre figée

Publier de nouveaux morceaux dans la continuité des précédents sans avoir à tout reconstruire pour autant peut permettre à l'artiste de prendre des libertés dans l'écriture. Au moment où Lomepal sort Amina, le disque Jeannine dont il est la réédition est certifié disque de platine depuis des mois. Lui qui travaille toujours en indépendant n'a pas non plus sur les épaules la pression d'une maison de disque qui souhaiterait le voir continuer d'exister à tout prix dans l'espace médiatique.

C'est peut-être ce contexte serein qui permet au rappeur de revenir dans sa réédition à des textes rappés un peu plus radicalement, voire à des flows qu'on ne lui connaissait pas, tout en conservant les marqueurs de l'univers qu'il souhaite proposer depuis plus d'un an, les paroles de sa mère, le discours sur la folie. Il est ironique de l'entendre, dans le titre «Yusuf», chanter qu'il «[voulait] juste un break pour poser [sa] hache, mais c'est l'été et [il a] trouvé des nouvelles mélo pour [se] répéter«Le rap m'a usé comme une drogue putain, dis-moi pourquoi j'en red'mande», confiait-il au Parisien en novembre dernier en précisant avoir besoin d'un break. Nombre d'artistes, d'ailleurs, profitent de leurs rééditions pour annoncer une pause, une fois leur tournée terminée.

D'une œuvre entière proposant un discours fini, l'album se transforme avec sa réédition en une œuvre évolutive en plusieurs chapitres qui portent la même histoire, contée par un narrateur dédoublé. Certains détournent même déjà le processus, comme le rappeur Nekfeu qui dévoile le 6 juin dernier les dix-huit titres de son nouvel album Les Étoiles vagabondes, avant d'en chambouler totalement la tracklist deux semaines plus tard à peine avec une expansion qui double le nombre de morceaux et s'insère parmi les chansons précédentes.

L'album se présente de moins en moins comme cette œuvre figée dans le temps, et qui figerait avec elle l'image qu'un artiste devrait endosser jusqu'à la parution d'un nouveau projet parfois plusieurs années plus tard, quand bien même les délais entre deux livraisons se font de plus en plus courts. En ça, la réédition se veut également temporisation, qui relance la tournée sans prendre le risque de, trop vite, se livrer à nouveau, avant d'avoir quelque chose de nouveau à livrer.

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