Société / Monde

Pourquoi les malheurs du prince Andrew fascinent l'Amérique

Temps de lecture : 4 min

Trempé dans les affaires de Jeffrey Epstein, le prince Andrew a démissionné de ses fonctions royales. Hypocrisie ou déontologie, au moins la Couronne marque-t-elle le coup.

Le prince Andrew à Bruges, le 7 septembre 2019, et Donald Trump à Londres, le 4 décembre 2019. | John Thys / AFP - Christian Hartmann / Pool / AFP
Le prince Andrew à Bruges, le 7 septembre 2019, et Donald Trump à Londres, le 4 décembre 2019. | John Thys / AFP - Christian Hartmann / Pool / AFP

Le prince Andrew est un homme infect, suffisant et bas de plafond. Là-dessus le doute n'est pas permis, et l'histoire de sa connexion avec Jeffrey Epstein semble partie pour prendre de l'ampleur: selon certaines rumeurs, il va devoir parler à des agences américaines à ce sujet.

Johanna Sjoberg l'accuse de l'avoir tripotée chez Epstein. Dans une interview diffusée sur la BBC le lundi 2 décembre, Virginia Roberts Giuffre, sa principale accusatrice, raconte cet «épisode réellement effrayant» de sa vie (il a nié ces accusations).

Son interview désormais célèbre, accordée à la BBC, s'est avérée catastrophique pour le prince, malgré son assurance du contraire à sa mère, la reine. En quelques jours, la famille royale l'a contraint à se retirer et il a dû faire déménager ses bureaux de Buckingham Palace. Le Royal Philharmonic Orchestra a coupé les ponts avec lui. La reine Élisabeth a même annulé sa fête d'anniversaire.

Le sens du déshonneur

Vu de l'autre côté de l'Atlantique, tout cela est déconcertant, voire fascinant. D'un côté, les agressions sordides dont le prince Andrew est accusé sont atrocement familières: dans notre pays, l'existence d'hommes riches et puissants, au plus haut niveau de l'État, qui s'en prennent à des plus faibles est un fait routinier.

D'un autre côté, il est stupéfiant de voir un homme de cette stature confronté à des mesures de discipline et d'exclusion de la part d'une structure puissante comprenant des membres de sa propre famille. C'est inimaginable aux États-Unis (imaginez un Trump en sanctionnant un autre!).

Aussi ridiculement légères que puissent sembler les «punitions» infligées à Andrew –cet homme reste malgré tout multimillionnaire, il a vécu une vie immensément privilégiée et il ne semble pas en danger imminent, par exemple, d'aller en prison–, il n'en est pas moins déshonoré. Et il vit dans une société où ça, ça doit faire vraiment mal.

Les Américain·es, en revanche, ne vivent pas dans ce type de société. Même Harvey Weinstein est encore invité à des événements publics, et ce sont les gens qui s'y opposent qui se font mettre dehors.

Le prince Andrew a été ostracisé (par le public britannique et par la presse), tandis que Donald Trump bénéficie encore d'un vaste soutien de sa base; malgré de nombreuses accusations crédibles d'agression, ses supporters rejettent la faute sur les femmes qui en auraient été victimes.

Cela pourrait expliquer en partie la fascination que la famille royale continue d'exercer aux États-Unis: ses membres semblent être les seules célébrités mondiales pour qui de stricts standards de conduite et de retenue sont de rigueur, même théoriquement.

Le devoir avant tout

Si vous avez regardé la série The Crown, sur Netflix, qui met en scène la longue vie de la reine Élisabeth II, vous l'avez vue décliner à l'infini l'idée que la souveraine a dû se débarrasser de son individualité afin de mieux remplir sa fonction: la reine, c'est l'absolue anti-Trump.

Elle n'a pas à exprimer la moindre préférence ou opinion, excepté dans des circonstances extrêmement contrôlées et définies. Sa fonction requiert une neutralité étudiée et prudente, qui devient d'autant plus importante à mesure que le réel pouvoir de la couronne décline. Lorsque l'engagement à ce principe faiblit –chaque fois qu'un membre de la famille royale suit ses penchants personnels au détriment de ses devoirs–, c'est la catastrophe.

Les scandales royaux abordés par la série sont relativement mineurs, mais ils ont eu des conséquences énormes. Le roi Édouard VIII a abdiqué pour l'amour de Wallis Simpson, qui avait été mariée trop de fois pour devenir reine. La princesse Margaret n'a pas été autorisée à épouser un homme divorcé et a donc convolé avec un homme infidèle, enchaînant elle-même quelques liaisons. Lorsque Charles et Diana ont fait leur entrée dans l'histoire, les scandales sexuels ont pris une dimension plus glauque et ont eu des répercussions plus compliquées.

Mais la famille royale s'est désespérément accrochée à son soft power, en tirant parti de la seule chose qu'elle possédait et que les autres célébrités n'avaient pas: un vernis d'irréprochable respectabilité.

Ce vernis est en train de s'écailler. Il n'échappe à personne que la famille royale punit Andrew pour la mauvaise presse qu'il lui fait et non à cause de ses vilaines actions, connues depuis 2015. Le prince Charles, relate Vanity Fair, «n'a fait aucun commentaire sur l'interview [d'Andrew], mais plusieurs sources rapportent qu'il était particulièrement contrarié que celle-ci ait éclipsé son voyage dans les médias». Selon Fox News, il est furieux que sa tournée de prise de conscience écologique «ait été complètement escamotée par le scandale de [son frère] de 59 ans et son impact sur la famille royale».

La longévité de l'illusion

Ce sont des inquiétudes dérisoires, qui ont pourtant produit un résultat souhaitable: un homme mauvais, associé à des personnages épouvantables, a perdu des choses qui comptaient à ses yeux. Quelqu'un a fait en sorte que ses actes aient des conséquences.

La reine est peut-être encore dans son camp –on dit qu'Andrew est son préféré, et elle a fait une promenade à cheval avec lui le lendemain du jour où il a démissionné de ses fonctions–, mais les grandes pompes et le faste dont dépendait une si grande partie de son image lui ont été ôtés. Il est tombé en disgrâce dans un monde où une telle chose a encore un sens.

Il existe des ressemblances frappantes entre le Royaume-Uni et les États-Unis. En matière de politique pure et dure, les deux gouvernements sont actuellement dirigés par deux leaders misogynes à la coiffure improbable que leurs fans aiment pour leur mauvaise conduite, leur malhonnêteté et leur incapacité à contrôler leurs impulsions. Mais la famille royale est différente: elle aspire au moins en théorie à adhérer à des critères que les leaders politiques semblent avoir abandonnés.

Les États-Unis ont les yeux braqués sur les membres de la famille royale dans l'attente qu'elle donne des signes de faiblesse et finisse par se casser la figure, avec une fascination teintée d'émerveillement devant la longévité dont elle a réussi à imprégner l'illusion de l'honneur.

Certes ce sont des parasites et des hypocrites, mais comme l'a écrit mon collègue Ben Mathis-Lilley, peut-être l'hypocrisie vaut-elle mieux que ne même plus se donner la peine de faire semblant.

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